{"id":195361,"date":"2025-08-08T17:16:10","date_gmt":"2025-08-08T15:16:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=195361"},"modified":"2025-08-08T18:00:43","modified_gmt":"2025-08-08T16:00:43","slug":"rectoverso-12-lieu-de-naissance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-12-lieu-de-naissance\/","title":{"rendered":"#rectoverso #12 | lieu de naissance"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color has-normal-font-size wp-elements-56dd84e583bd98a1ddb7fdd323d5f5e2\">Je m\u2019arr\u00eate \u00e0 un d\u00e9tail, les yeux de l\u2019homme, ses yeux brid\u00e9s, son regard doux et sa main pos\u00e9e sur le bras d\u2019une jeune europ\u00e9enne. Elle porte une robe habill\u00e9e, rehauss\u00e9e d\u2019un cr\u00eape transparent et l\u00e9ger, coup\u00e9e sous le genoux pour les cacher et lib\u00e9rer un bas de jambes fin et galb\u00e9, des chaussures \u00e0 talons mi-hauts plus chics que ceux de la mari\u00e9e avec ses souliers blancs peut-\u00eatre pr\u00eat\u00e9s pour l\u2019occasion, sinon quand les remettrait-elle, et sa robe droite bien loin de ressembler \u00e0 ce que sont devenues les robes de mari\u00e9es depuis quelques d\u00e9cennies, une robe \u00e0 la coupe simple, de couleur claire sans \u00eatre blanche, le clich\u00e9 en noir et blanc ne permet pas de trancher, peut-\u00eatre est-elle cr\u00e8me ou jaune p\u00e2le, je ne sais rien des habits de mariage dans la campagne beaujolaise en 1930. Si je devine que le jeune asiatique est l\u2019amant de Marie la plus jeune des s\u0153urs Coston dont Louise est l\u2019a\u00een\u00e9e des filles, je ne reconnais pas les autres invit\u00e9s, l\u00e0 ce serait son fr\u00e8re \u00e0 lui et sa femme peut-\u00eatre, ici une s\u0153ur d\u2019elle, laquelle ? C\u00e9line ? Augusta ? Tous sont jeunes, habill\u00e9s en dimanche, viages sans expression tourn\u00e9s vers l\u2019objectif d\u2019un mauvais photographe qui les a install\u00e9s vaguement, le groupe est de guingois, on voit mieux le carrelage de la salle que les visages. Est-elle heureuse ce jour-l\u00e0 ? O\u00f9 est sa m\u00e8re ? Encore \u00e0 Neuv\u00e9glise ? Dans combien de mois, je crois que ce sera moins d\u2019une ann\u00e9e, Marie sera-t-elle emport\u00e9e par une mauvaise fi\u00e8vre ? Pour la photo, elle rayonne, elle occupe l\u2019espace par sa beaut\u00e9 \u00e9trange sublim\u00e9e par la proximit\u00e9 protectrice du jeune amant qui tient son bras, il a une pr\u00e9sence naturelle aupr\u00e8s des visages ferm\u00e9s des autres invit\u00e9s et cela incite \u00e0 l\u2019extrapolation, sa voix est-elle douce ? A-t-il un accent ? Son costume bien coup\u00e9 et le soin qu\u2019il porte \u00e0 Marie en font un personnage qu\u2019on voudrait conna\u00eetre m\u00eame si son nom est depuis longtemps perdu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color has-normal-font-size wp-elements-d0bf6c8c868d8d748ee3295641876aeb\">Louise a autour de vingt-cinq ans, elle conna\u00eet Etienne depuis son premier travail dans les beaux h\u00f4tels parisiens. Elle a presque vingt ans, elle quitte le service de bonne \u00e0 tout faire chez un docteur occup\u00e9 trois ans, ne pouvant plus supporter ses pratiques interdites, celles qui lib\u00e9raient les femmes de grossesses non-d\u00e9sir\u00e9es mais dont elle, jeune paysanne du Cantal devait d\u00e9barrasser les restes. Elle a tout compris, au demi-mot du docteur et son injonction \u00e0 ne jamais rien dire \u00e0 personne, elle prie Dieu de lui pardonner, elle en pleure de terreur, l\u2019\u00e9glise de Neuv\u00e9glise montrait tr\u00e8s bien l\u2019Enfer, elle l\u2019avait vu en face toute son enfance, plus que d\u00e9taill\u00e9 et regard\u00e9 pendant le heures de cat\u00e9chisme et les messes, elle ne veut pas \u2014 \u00e0 cause d\u2019une complicit\u00e9 impos\u00e9e \u2014 y s\u00e9journer toute l\u2019\u00e9ternit\u00e9, le purgatoire l\u2019attend c\u2019est s\u00fbr et cela reste d\u00e9j\u00e0 bien difficile \u00e0 admettre. L\u2019Enfer est terrifiant pour elle \u00e0 cause de l\u2019impossibilit\u00e9 de retrouver un peu de paix apr\u00e8s cette vie d\u00e9j\u00e0 dure, de retrouver ses chers morts, et d\u2019\u00eatre inond\u00e9e de cet amour divin dont elle imagine la douceur. Ce jour d\u2019automne dans la salle du restaurant de Poule les Echarmeaux, elle se marie avec \u00c9tienne, Esteban de son v\u00e9ritable pr\u00e9nom, mais il ne le prononce plus et lui dit appelle moi toujours Etienne devant les autres, et devant ta famille. \u00c0 propos de son nom \u00e0 elle, il dit toi je t\u2019appellerai Louise, je ne vais pas m\u2019entendre moqu\u00e9 par la brigade en t\u2019appelant Anne, Anne pas question, pour moi et tout le monde tu seras Louise, et c\u2019est ce que tu diras partout si on te le demande, je suis Louise Coston jusqu\u2019au mariage, et dis-le \u00e0 tes s\u0153urs qui t\u2019\u00e9crivent si souvent, c\u2019est le nom pour la concierge qui monte le courrier, pour tous et toute notre vie nous serons \u00c9tienne et Louise. Anne devenue Louise par timidit\u00e9 maladive ou snobisme d\u2019un mari bougon, souvent triste, qui sourit peu, se tient raide et bien droit. De taille moyenne, il compense le complexe qu\u2019il a de sa taille gr\u00e2ce \u00e0 sa chevelure, son type espagnol le sert bien, et il entend dire qu\u2019il a un air avec Rodolphe Valentino, en plus osseux et un regard plus dur, mais cela pla\u00eet \u00e0 Louise, le contraste de son regard et la souplesse de ses cheveux noirs en m\u00e8ches gomin\u00e9es vers l\u2019arri\u00e8re. Il est bel homme, s\u2019est-elle dit le jour de leur rencontre. Le mariage a lieu \u00e0 Poule-Les Echarmeaux, l\u2019enfant na\u00eetra dans trois ans, Marie sera morte, l\u2019amant au nom perdu ne reviendra jamais, on retournera faire les saisons \u00e0 Chantilly et \u00e0 Enghien, Esteban et son fr\u00e8re seront f\u00e2ch\u00e9s un peu plus encore, les belles-s\u0153urs s\u2019ignoreront d\u00e9finitivement. Pendant l&rsquo;intervalle des trois ans la pension de famille ne r\u00e9alise pas le r\u00eave de r\u00e9ussite des deux couples : \u00eatre ind\u00e9pendants et bien gagner. Un jour, Esteban refuse de cuisiner, un autre c\u2019est Andr\u00e9 qui au lieu de vendre le vin, ouvre et finit les bouteilles. Alors les deux femmes s\u2019\u00e9reintent, l\u2019une \u00e0 la cuisine et l\u2019autre en salle, pendant que leurs hommes, les deux fr\u00e8res, se disputent et se reprochent de ruiner l\u2019autre. Aux commandes, la lyonnaise plus gouailleuse prend le dessus, le fille du Cantal se laisse mener, les tensions augmentent c\u2019est obligatoire, alors quand les punaises de lits, cadeau des rouliers, persuadent les maquignons de faire \u00e9tape chez la concurrence, c\u2019est la fin de la parenth\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color has-normal-font-size wp-elements-506e588475fcbd1bf7916f2a5968d7de\">Le papier raidi et un peu incurv\u00e9 de la photo montre des signes de vieillissement, il a plus de quatre-vingt dix ans. J\u2019ai pos\u00e9 les clich\u00e9s et quelques autres, emball\u00e9s dans plusieurs \u00e9paisseurs de papier de soie et un morceau de drap, bien \u00e0 plat sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re d\u2019une bonneti\u00e8re, au-dessus de son lourd tiroir, ce sont des \u00e9preuves avec un num\u00e9ro comme piqu\u00e9 de trous pour les rendre inutilisables si elle ne sont pas rendues, ce qui est arriv\u00e9e puisque je les d\u00e9balle encore une fois pour d\u00e9tailler ce 8 et ce 3 d\u00e9tour\u00e9 avec une pince \u00e0 chiffre, j\u2019y vois une trac\u00e9 teint\u00e9e de rouge, le papier s\u2019abime, le 8 et le 2 d\u2019une autre prise en meilleur \u00e9tat me permettent de d\u00e9celer dans l\u2019image sous le m\u00eame angle qu\u2019un pied a boug\u00e9, ou\u00a0que le pench\u00e9 d\u2019une t\u00eate ou le pli cass\u00e9 d\u2019un pantalon sur une chaussure cir\u00e9e sont l\u00e9g\u00e8rement modifi\u00e9. \u00c0 l\u2019arri\u00e8re de la photo, le nom du labo de Lyon, d\u2019autres chiffres, ni date ni nom de lieu. La surface grise contient toutes les composantes d\u2019une histoire, mais ne r\u00e9v\u00e8le rien, terne et muette, il me reste le choix d\u2019inventer ou de renoncer, je m\u2019accroche \u00e0 un d\u00e9tail qui incite \u00e0 suivre une piste, le carrelage par exemple, ou le zinc dans le fond, une coiffure, un gant, un foulard, un pauvre collier de perles autour du cou de la mari\u00e9e. Faut-il partir en chasse ? Faut-il laisser le trou du temps se refermer, d\u00e9finitivement cette fois, je suis la derni\u00e8re ou presque \u00e0 pouvoir aligner quelques \u00e9l\u00e9ments, quelques anecdotes, moi et les livrets de familles, les recensements, les livrets militaires, les vieux courriers, et d\u2019autres photos, les archives de Badalona en Espagne, celle de Lyon ou de Saint-Etienne, accumuler d\u2019abord et hi\u00e9rarchiser ensuite. Comment d\u00e9cider si l\u2019Espagne est la bonne entr\u00e9e en mati\u00e8re ? Les documents commerciaux ne permettent-ils pas \u00e0 moindre distance de chez moi et sans frais, de retrouver les \u00e9l\u00e9ments d\u2019un puzzle dont on sait qu\u2019il restera incomplet\u2026et pourtant l\u2019assemblage et la r\u00e9v\u00e9lation d\u2019une sc\u00e8ne ne vaut-elle pas la peine, pour rendre aux morts leur place.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je m\u2019arr\u00eate \u00e0 un d\u00e9tail, les yeux de l\u2019homme, ses yeux brid\u00e9s, son regard doux et sa main pos\u00e9e sur le bras d\u2019une jeune europ\u00e9enne. 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