{"id":195364,"date":"2025-08-08T17:05:50","date_gmt":"2025-08-08T15:05:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=195364"},"modified":"2025-08-09T15:00:46","modified_gmt":"2025-08-09T13:00:46","slug":"12-matiere-medaille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/12-matiere-medaille\/","title":{"rendered":"#rectoverso #12 | Mati\u00e8re m\u00e9daille"},"content":{"rendered":"\n<p><em>D\u00e9couverte des documents et outils<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est rang\u00e9, dans le tiroir du bureau qu&rsquo;il a fabriqu\u00e9 lui-m\u00eame, comme tout ce qui s&rsquo;est fabriqu\u00e9 en bois dans le minuscule appartement. Il travaille de nuit, \u00e0 la construction, r\u00e9fection, r\u00e9paration des d\u00e9cors des vitrines du Bon March\u00e9. Il est titulaire d&rsquo;un Certificat d&rsquo;\u00e9tudes et d&rsquo;un CAP de menuiserie. Cela ne suffit plus, depuis qu&rsquo;il est p\u00e8re de famille et que les ambitions de sa compagne semblent le pousser \u00e0 aller voir ailleurs. Pourtant, il aime ce travail, peut-\u00eatre surtout pour la travers\u00e9e de Paris \u00e0 v\u00e9lo aux heures les plus calmes. La grande ville ne lui fait pas peur quand elle est presque vide.<\/p>\n\n\n\n<p>Les documents&nbsp;: un trait\u00e9 de m\u00e9tr\u00e9 intitul\u00e9 &lsquo;Nouveau manuel complet du m\u00e9treur et du v\u00e9rificateur en b\u00e2timents&rsquo; \u2013 copie d&rsquo;un ouvrage manifestement tr\u00e8s ancien, sans doute n&rsquo;en a -t-on pas publi\u00e9 d\u2019autre depuis longtemps -, un manuel de comptabilit\u00e9, un grand cahier dans lequel il a retranscrit les cours suivis au mieux, un autre, plus petit, comme un cahier de travaux pratiques, une page \u00e0 petits carreaux alternant avec une page blanche. Celui-ci est plein de croquis qui ressemblent \u00e0 des plans, tous porteurs de cotes pr\u00e9cises. L&rsquo;\u00e9l\u00e8ve est studieux, son orthographe est parfois fautive mais ces cahiers l\u00e0 sont manifestement personnels. Les livres, les notes sont l\u00e0 pour pr\u00e9parer l&rsquo;examen qui peut-\u00eatre l&rsquo;angoisse. L&rsquo;examen qui devrait le conduire vers une autre vie. Ce sont les ann\u00e9es 50, il y a du travail pour tous, surtout dans la construction et la reconstruction. La guerre a d\u00e9truit son lot de b\u00e2timents, il y a encore des chantiers en cours un peu partout.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Pr\u00e9sent de la d\u00e9couverte<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il faut vider la maison. Ses occupants n&rsquo;y sont plus, n&rsquo;y seront plus jamais. Il y a ces meubles plut\u00f4t massifs, dont elle sait qu&rsquo;ils sont venus du petit appartement o\u00f9 elle a grandi. Il y en a bien d&rsquo;autres aussi, puisque l\u00e0, il y avait de la place. Cette maison n&rsquo;est pas vraiment la sienne, elle y a pass\u00e9 peu de temps, c&rsquo;\u00e9tait trop tard, elle est partie. Mais elle est pleine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit bureau dans la grande chambre occupe modestement un recoin sombre. M\u00eame pas une lampe. Pourtant, elle sait que son p\u00e8re s&rsquo;y asseyait souvent. C&rsquo;est la premi\u00e8re fois qu&rsquo;elle ouvre le tiroir. Pos\u00e9e sur une pile de papiers jaunis, un ou deux livres et quelques cahiers de diff\u00e9rentes tailles, une boite carr\u00e9e. \u00c0 vue d\u2019\u0153il, huit centim\u00e8tres de c\u00f4t\u00e9. \u00c7a doit \u00eatre du carton recouvert d&rsquo;un faux cuir pourpre. Elle est ferm\u00e9e par un crochet qui pivote pour s&rsquo;ins\u00e9rer dans un minuscule anneau sur l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la boite.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ouvre. Une face moir\u00e9e rouge, l&rsquo;autre en velours bordeaux creus\u00e9e pour faire place \u00e0 une m\u00e9daille ronde de bonne taille, environ six centim\u00e8tres de diam\u00e8tre. La face visible repr\u00e9sente en gros plan un menuisier \u00e0 l&rsquo;\u00e9tabli en train de raboter une grande pi\u00e8ce de bois, il y a deux ou trois autres minuscules personnages en arri\u00e8re plan qui s&rsquo;agitent dans un cadre feuillu o\u00f9 se cache un chamois. Elle sort la m\u00e9daille de l&rsquo;alv\u00e9ole velout\u00e9e et la retourne. Elle est lourde, du bronze peut-\u00eatre. L&rsquo;arri\u00e8re porte le nom de son p\u00e8re en jolies capitales, une date (1954) et l&rsquo;intitul\u00e9&nbsp;: Chambre syndicale des entrepreneurs de menuiserie et parquets. Pas d&rsquo;acronyme, un intitul\u00e9 d\u00e9taill\u00e9, ronflant, flatteur probablement pour le r\u00e9cipiendaire. Sous la boite et sa m\u00e9daille, sous les livres et cahiers, une longue enveloppe bistre, ferm\u00e9e. Elle ouvre&nbsp;: dipl\u00f4me de m\u00e9treur, acquis par Mr F.M, en mai 1954.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Pr\u00e9sent de l&rsquo;\u00e9criture.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je connais cette histoire. Je peux la raconter. Elle correspond si bien au c\u00f4t\u00e9 ambitieux de ma m\u00e8re, une ambition qu&rsquo;elle transmet aux proches (et j&rsquo;en serai, plus tard, moi aussi), les incitant \u00e0 se d\u00e9passer, \u00e0 avoir eux aussi un peu plus d&rsquo;ambition, \u00e0 ne jamais rester modeste.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;histoire, c&rsquo;est celle-ci&nbsp;: mon p\u00e8re, \u00e9pous\u00e9 d\u00e8s son retour d\u2019Indochine -comme on disait alors- et par la m\u00eame occasion sorti de sa campagne pour venir vivre et travailler \u00e0 Paris, chose \u00e0 laquelle il n&rsquo;avait jamais pens\u00e9, avait trouv\u00e9 un emploi utilisant ses talents de menuisier, talents qu&rsquo;il n\u2019avait gu\u00e8re eu le temps d&rsquo;exercer \u00e0 la fin de son apprentissage, une ou deux ann\u00e9es seulement avant de s&rsquo;engager et d&rsquo;\u00eatre exp\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre bout du monde, pour une guerre qui ne le concernait pas. Ils avaient correspondu, les soldats avaient alors une &lsquo;marraine de guerre&rsquo;. Amours \u00e9pistolaires et mariage au d\u00e9barquement. Paris, les grands magasins, les vitrines \u00e0 entretenir ou agencer, travail de nuit avec une apog\u00e9e en d\u00e9cembre, avant No\u00ebl et les ours en peluche \u00e0 disposer dans des d\u00e9cors faussement neigeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Le travail de nuit, c&rsquo;est \u00e9reintant, et \u00e7a ne facilite pas la vie familiale.<\/p>\n\n\n\n<p>La combative jeune femme d\u00e9couvre une formation qui lui semble parfaite pour son homme. Il se soumet, chose qu&rsquo;il fera encore et encore au cours de leur longue vie commune. Il se soumet, et travaille d&rsquo;arrache-pied. Il se r\u00e9v\u00e8le talentueux, inventif m\u00eame, il d\u00e9couvre les fondements du m\u00e9tier qu&rsquo;il ne connaissait que par les mains, celui qui lui valait une phalange en moins \u00e0 l&rsquo;index droit, les machines sont tra\u00eetres. Il en comprend soudain les principes, heureux que ce qui lui importe le plus, la Mati\u00e8re, le bois, restent au centre de ce que lui r\u00e9v\u00e8lent les livres et les professeurs. Il sort premier de sa promotion. \u00c0 la porte du b\u00e2timent o\u00f9 sont affich\u00e9s les r\u00e9sultats, un homme bien mis, chapeaut\u00e9, en manteau, s&rsquo;approche. C&rsquo;est vous que je cherche, lui dit-il. J&rsquo;ai exactement besoin de ce premier de la classe que vous \u00eates.<\/p>\n\n\n\n<p>On appelle \u00e7a une carri\u00e8re. Il travaillera pour l&rsquo;homme au chapeau, entreprise paternaliste et accueillante, toute sa vie. Un havre de paix, et toujours la Mati\u00e8re \u00e0 disposition. Mais je n&rsquo;avais jamais vu la m\u00e9daille, ni le dipl\u00f4me parchemin\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couverte des documents et outils C&rsquo;est rang\u00e9, dans le tiroir du bureau qu&rsquo;il a fabriqu\u00e9 lui-m\u00eame, comme tout ce qui s&rsquo;est fabriqu\u00e9 en bois dans le minuscule appartement. Il travaille de nuit, \u00e0 la construction, r\u00e9fection, r\u00e9paration des d\u00e9cors des vitrines du Bon March\u00e9. Il est titulaire d&rsquo;un Certificat d&rsquo;\u00e9tudes et d&rsquo;un CAP de menuiserie. 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