{"id":195495,"date":"2025-08-09T16:07:55","date_gmt":"2025-08-09T14:07:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=195495"},"modified":"2025-08-09T21:02:46","modified_gmt":"2025-08-09T19:02:46","slug":"recto-verso-12-mireille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-12-mireille\/","title":{"rendered":"#rectoverso #12 | Mireille"},"content":{"rendered":"\n<p>12_Recto-Verso<\/p>\n\n\n\n<p>Recto<\/p>\n\n\n\n<p><em>Jeudi soir, 7 ao\u00fbt 2025<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les photos qui m\u2019int\u00e9ressent sont actuellement bien rang\u00e9es dans une bo\u00eete \u00e0 quelques centaines de kilom\u00e8tres de Paris. Je n\u2019y ai pas acc\u00e8s et je ne les ai pas regard\u00e9es depuis longtemps. D\u2019ailleurs, je n\u2019en aurais probablement pas eu la force auparavant. Elles sont toutes en noir et blanc et ont fait l\u2019objet d\u2019un retirage et d\u2019un agrandissement r\u00e9alis\u00e9s par mon fr\u00e8re, juste apr\u00e8s ton d\u00e9c\u00e8s. Deux clich\u00e9s me reviennent particuli\u00e8rement en m\u00e9moire. Sur l\u2019un, tu es \u00e0 Seuilly en train de jouer dans la cour de la ferme du grand-oncle et de la grand-tante. Tu dois avoir \u00e0 peine six ans. Tu portes un tricot de couleur claire et un pantalon court de la m\u00eame teinte. Tu es de profil et tu chevauches un balai. En face de toi, un cousin du grand-oncle que je ne connais pas essaie de te d\u00e9sar\u00e7onner. Tu es insouciant et tr\u00e8s gai, tu t\u2019amuses et la sc\u00e8ne est joyeuse. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, le second clich\u00e9 me hante encore. Il s\u2019agit du portrait de Mireille, ta jeune s\u0153ur. Elle doit avoir une douzaine d\u2019ann\u00e9es. Je me souviens alors de ma surprise et du sentiment \u00e9trange qui m\u2019a assailli en d\u00e9couvrant son visage pour la premi\u00e8re fois. J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s mal \u00e0 l\u2019aise, je ne parvenais pas \u00e0 la fixer et j\u2019en \u00e9prouvais \u00e0 cause de cela une profonde honte. J\u2019aurais voulu pouvoir me reconna\u00eetre dans ses traits et la trouver jolie mais c\u2019\u00e9tait impossible. Elle avait d\u00fb l\u2019\u00eatre pourtant probablement dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie. Je la regardais et ne percevais rien d\u2019autre que du d\u00e9sarroi, de l\u2019impuissance et une immense tristesse. Devant cette image surgie du pass\u00e9 et ce regard perdu dans un ailleurs inaccessible, je comprends maintenant que je ne pouvais pas ignorer la r\u00e9alit\u00e9 de ce corps retenu, de cet esprit prisonnier et d\u2019une vie qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9rob\u00e9e. Il y a quelques ann\u00e9es, Mireille, j\u2019ai voulu retrouver ta trace aux archives d\u00e9partementales et n\u2019y suis pas parvenue. \u00c0 la place, comme par substitution, j\u2019ai fait la connaissance de Mme Ang\u00e9lique du Coudray. Une femme forte et \u00e9mancip\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce soir, c\u2019est ton pass\u00e9 \u00e0 toi, Papa, que j\u2019essaie maladroitement de reconstituer. Je te cherche dans les rues de Chinon en sachant pertinemment que tu n\u2019appr\u00e9cierais pas que j\u2019exhume de la sorte les fant\u00f4mes de notre famille. Les indices dont je dispose pour la p\u00e9riode la plus r\u00e9cente sont toutefois t\u00e9nus. Du couple de cousins qui habitaient dans cette ville et qui t\u2019ont \u00e9lev\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es cinquante, je ne connais pour l\u2019instant que leurs pr\u00e9noms. Celui de l\u2019homme est tr\u00e8s usit\u00e9 et je l\u2019ai vu cit\u00e9 de nombreuses fois dans les registres de recensement. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, celui de sa femme me para\u00eet si rarissime que je pressens qu\u2019il pourrait s\u2019agir d\u2019un diminutif. Je m\u2019\u00e9tonne \u00e9galement de ne pas r\u00e9ussir \u00e0 identifier la rue dans laquelle se trouvait le magasin dont ils \u00e9taient les propri\u00e9taires. J\u2019ai envoy\u00e9 un texto \u00e0 ma m\u00e8re pour avoir quelques bribes d\u2019informations suppl\u00e9mentaires mais elle ne m\u2019a pas r\u00e9pondu. Elle doit \u00eatre d\u00e9j\u00e0 au lit, c\u2019est vrai qu\u2019elle se couche t\u00f4t. Je viens de consulter\u00a0Geneanet mais je n\u2019ai trouv\u00e9 aucune nouvelle piste et \u00e0 vrai dire, je commence s\u00e9rieusement \u00e0 d\u00e9sesp\u00e9rer. Je songe un instant \u00e0 aller passer quelques jours \u00e0 Chinon \u00e0 l\u2019automne prochain. J\u2019aurai ainsi l\u2019occasion de d\u00e9nicher les \u00ab\u00a0perles rares \u00bb des catalogues des biblioth\u00e8ques de cette localit\u00e9. Je pressens toutefois que je ne glanerai pas grand-chose de plus et qu\u2019il me faudra vite avoir recours \u00e0 mon imagination pour que se d\u00e9ploie compl\u00e8tement mon intrigue. Et voil\u00e0, ce que je cherchais absolument \u00e0 \u00e9viter vient de se produire. Au lieu d\u2019\u00e9crire et de pondre mes lignes dans le cr\u00e9neau demand\u00e9, je viens de me projeter en Indre-et-Loire en hiver alors que je suis actuellement en plein \u00e9t\u00e9 \u00e0 Paris. Quelque chose ce soir me ralentit, me fait freiner des quatre fers. La lassitude ou la fatigue peut-\u00eatre. Hormis ma tablette qui est \u00e9clair\u00e9e, il fait nuit noire dans le reste de la pi\u00e8ce. Je jette un \u0153il \u00e0 l\u2019heure sur l\u2019\u00e9cran digital du micro-ondes : 22 h 30 ! Je suis crev\u00e9e et surtout je ne suis plus concentr\u00e9e. Je me laisse distraire par les bruits alentours. J\u2019entends les borborygmes exasp\u00e9rants de mon r\u00e9frig\u00e9rateur et me dis pour la milli\u00e8me fois que je finirai bien par le passer un de ces jours par la fen\u00eatre de mon 6\u1d49 \u00e9tage. Quelques minutes plus tard, la musique du g\u00e9n\u00e9rique de fin d\u2019une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9 me parvient jusqu\u2019aux oreilles \u00e0 travers la cloison de l\u2019appartement du voisin. Je me l\u00e8ve et je vais jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9vier pour remplir la bouilloire. Je lance l\u2019appareil pour me faire une tisane tout en essayant de chasser un moustique venu r\u00f4der autour de mon oreille droite. Je ferme les fen\u00eatres et file me rassoir dans le canap\u00e9. Quelques secondes apr\u00e8s, en poursuivant mes recherches sur la ville de Chinon, je mets la main sur un portail Internet propre \u00e0 la r\u00e9gion Val-de-Loire et dont j\u2019ignorais l\u2019existence. L\u2019outil est en acc\u00e8s libre et gratuit, quelle aubaine mais surtout quels fonds mis \u00e0 disposition. Je suis imm\u00e9diatement fascin\u00e9e et sans m\u00eame m\u2019en apercevoir je me laisse embarquer par le contenu. Pouvoir acc\u00e9der \u00e0 des milliers de films amateurs tourn\u00e9s entre 1920 et nos jours va peut-\u00eatre m\u2019offrir une chance suppl\u00e9mentaire de mettre la main sur les informations manquantes. Qui sait, avec un peu de chance, je r\u00e9ussirai peut-\u00eatre enfin \u00e0 raccorder entre elles les diff\u00e9rentes p\u00e9riodes concern\u00e9es par mon r\u00e9cit. \u00c0 condition toutefois de ne pas m\u2019\u00e9parpiller et de restreindre mon enqu\u00eate \u00e0 un seul th\u00e8me et \u00e0 un lieu unique. Mais je m\u2019attarde encore un peu et butine sur l\u2019interface. Je clique sur la recherche avanc\u00e9e, d\u00e9ploie les filtres, consulte rapidement la liste des descripteurs, teste une recherche avec les op\u00e9rateurs bool\u00e9ens puis je finis tout bonnement comme tout le monde par saisir le terme \u00ab\u00a0Chinon\u00a0\u00bb coupl\u00e9 \u00e0 la fourchette chronologique \u00ab\u00a01950-1959\u00a0\u00bb, pour gagner du temps. Le moteur de recherche mouline quelques secondes puis affiche 55 r\u00e9sultats. Chacun porte un titre, une date et un auteur. Je choisis un \u00ab Marcel \u00bb au hasard en r\u00e9f\u00e9rence au pr\u00e9nom du cousin. Je visionne les films du cam\u00e9raman amateur l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre mais je vois dispara\u00eetre syst\u00e9matiquement \u00e0 la fin de chacun d\u2019eux le maigre espoir de reconna\u00eetre parmi les visages des jeunes protagonistes celui de mon p\u00e8re enfant. J\u2019arrive au tout dernier. Le d\u00e9but de la pellicule semble endommag\u00e9. La fine balafre verticale qui strie la premi\u00e8re vue t\u00e9moigne des pr\u00e9c\u00e9dentes manipulations de la bobine. C\u2019est une 8 mm et sa dur\u00e9e est exactement de 2 minutes et 12 secondes. Les images d\u00e9filent sous la forme d\u2019un panoramique. Elles sont en couleurs mais d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s alt\u00e9r\u00e9es. Il n\u2019y a pas de son. Je reconnais rapidement le pont qui enjambe la Vienne ainsi que le quai Danton puis le monument aux morts de la R\u00e9sistance situ\u00e9 sur la place Jeanne d\u2019Arc. Se suivent \u00e0 nouveau des vues de la Vienne, de la rue de la Poterne et de la tour de l\u2019Horloge de la forteresse. La statue de Rabelais a \u00e9galement capt\u00e9 l\u2019\u0153il du reporter qui termine son film par une vue prolong\u00e9e de l\u2019espace vert qui longe la rue Descartes. Finalement, il est une heure du mat et je n\u2019ai pas r\u00e9dig\u00e9 une ligne. Je d\u00e9cide de me laisser enlever par Morph\u00e9e plut\u00f4t que de poursuivre car demain j\u2019ai encore une journ\u00e9e de boulot qui m\u2019attend.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Vendredi soir, 8 ao\u00fbt 2025<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai ma m\u00e8re au t\u00e9l\u00e9phone. Elle a mis le nez dans les photos de famille et a retrouv\u00e9 le nom des cousins qui ont \u00e9lev\u00e9 papa. Je suis folle de joie. Je me plonge dans les fichiers num\u00e9riques du recensement de Chinon et d\u00e9cide d\u2019\u00e9plucher au peigne fin le tout dernier accessible en ligne, celui de l\u2019ann\u00e9e 1946. Je tombe alors sur la famille et r\u00e9ussis \u00e0 localiser leur maison\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Verso<\/p>\n\n\n\n<p>Chinon 1950<\/p>\n\n\n\n<p>Tu arrives accompagn\u00e9 de tes grands-parents \u00e0 la gare de Chinon le jeudi 1\u1d49\u02b3 juin 1950. Ce voyage en train qui a dur\u00e9 moins d\u2019une heure est ton tout premier. Tu en as savour\u00e9 chaque minute et tu as beaucoup appr\u00e9ci\u00e9 de voir le paysage d\u00e9filer \u00e0 vive allure sous ton nez. En descendant, tu as compt\u00e9 les wagons puis demand\u00e9 l\u2019autorisation de pouvoir faire une halte devant la machine pour pouvoir l\u2019observer de plus pr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Du couple qui t\u2019accueille, tu ne sais encore rien. Aussi, es-tu tout surpris de d\u00e9couvrir sur le quai deux personnes aux cheveux d\u00e9j\u00e0 grisonnants. S\u2019approchant d\u2019eux, ton impression se confirme. Ces deux-l\u00e0 sont nettement plus \u00e2g\u00e9s que tes parents sans atteindre pour autant l\u2019\u00e2ge tr\u00e8s avanc\u00e9 de ta M\u00e9m\u00e9 et de ton P\u00e9p\u00e9. Les cousins sont tr\u00e8s bien v\u00eatus. La femme est grande et distingu\u00e9e mais elle ne sourit pas. Son mari est plus avenant, un brin blagueur. Il attrape imm\u00e9diatement ta valise et t\u2019embrasse chaleureusement tout en te montrant une voiture en stationnement. Il te propose d\u2019y monter avec tes grands-parents. Tu te glisses \u00e0 l\u2019arri\u00e8re avec ta M\u00e9m\u00e9 et la froide cousine. Ton P\u00e9p\u00e9, lui, est \u00e0 l\u2019avant, c\u00f4t\u00e9 passager. L\u2019oncle range soigneusement vos bagages dans le coffre puis prend le volant. Il fait un tour rapide de la ville puis il se gare juste devant le num\u00e9ro 22 de la rue du Faubourg-Saint-Honor\u00e9. Sur le trottoir, ta m\u00e9m\u00e9 te serre la main tendrement. La maison des cousins est beaucoup plus grande que celle o\u00f9 tu vivais jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 Saint-Cyr avec tes parents et tes grands-parents. Pourtant, tu n\u2019y vois aucun enfant de ton \u00e2ge. Au contraire, dans le salon, deux personnes tr\u00e8s vieilles somnolent dans un canap\u00e9. Au moment o\u00f9 tu passes pr\u00e8s d\u2019elles, la cousine met s\u00e9v\u00e8rement un doigt devant sa bouche, stoppant net ton d\u00e9sir de l\u2019interroger sur leur identit\u00e9. Une belle jeune femme brune d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, en tablier blanc vient \u00e0 votre rencontre. Elle te demande de la suivre jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tage. Empli d\u2019une curiosit\u00e9 vive, tu t\u2019ex\u00e9cutes imm\u00e9diatement tout en la questionnant sur les occupants endormis que tu viens de croiser. Il s\u2019agit d\u2019Eug\u00e9nie, la m\u00e8re de Madame, et de Louis, le grand-oncle de Monsieur. Madeleine, amus\u00e9e par tes questions, t\u2019explique qu\u2019ils sont n\u00e9s le si\u00e8cle dernier et qu\u2019\u00e0 eux deux, ils d\u00e9passent facilement les cent quatre-vingt-dix ans. Une fois en haut, elle te fait d\u00e9couvrir la pi\u00e8ce qui sera ta chambre. En ce milieu d\u2019apr\u00e8s-midi, celle-ci est baign\u00e9e de lumi\u00e8re. Les rayons du soleil filtrent \u00e0 travers les rideaux et projettent des formes \u00e9tranges sur les murs tapiss\u00e9s de papier peint. Tu prends quelques minutes pour examiner la toile tiss\u00e9e. Tu n\u2019en as jamais vu d\u2019aussi belle. Son fond est beige tr\u00e8s p\u00e2le et arbore un paysage exotique avec des feuillages tropicaux et des palmes \u00e9l\u00e9gantes dans des tons pastel. Quelques oiseaux stylis\u00e9s sont perch\u00e9s sur de fines branches. Tous les meubles de la pi\u00e8ce sont en bois naturel et tu trouves \u00e7a tr\u00e8s chic. Tu apprends qu\u2019il te faudra te d\u00e9chausser en raison du parquet. Tu t\u2019approches de la grande et unique fen\u00eatre. Par bonheur, elle donne sur le jardin. \u00c0 sa vue, tu es pris d\u2019une irr\u00e9sistible envie de t\u2019y pr\u00e9cipiter. Tu viens d\u2019entendre un bruit de sonnette et d\u2019apercevoir furtivement l\u2019oncle affair\u00e9 \u00e0 r\u00e9parer un v\u00e9lo. Tu marches rapidement en direction de la porte, pr\u00eat \u00e0 la franchir et \u00e0 d\u00e9valer en courant les escaliers. Tu sens d\u00e9j\u00e0 tes genoux se plier et tes pieds tr\u00e9pigner d\u2019impatience. Mais brusquement, tu penses \u00e0 ta petite s\u0153ur, tu te figes, tu demeures immobile, saisi par les visions qui s\u2019imposent \u00e0 toi. Mireille est l\u00e0, allong\u00e9e dans son petit lit. Elle respire avec difficult\u00e9 et vomit. Ses yeux sont fix\u00e9s sur toi mais c\u2019est comme si elle ne te voyait pas. Son corps se tend soudain comme un arc. Ses bras et ses jambes sont pris de secousses violentes. Tu entends ses dents claquer et tu vois s\u2019accumuler de petites bulles de salive autour de sa bouche. C\u2019est horrible, tu as peur. Maman arrive en courant, te gronde et te gifle. Elle te dit ces quelques mots : \u00ab Je t\u2019avais dit de ne pas monter, tu fatigues ta petite s\u0153ur&nbsp;\u00bb. Puis un silence effrayant envahit votre maison jusqu\u2019\u00e0 ce que tu entendes tinter une cuill\u00e8re dans un r\u00e9cipient en bas dans la cuisine et un bruit de pas lourds mais rapides dans le couloir. C\u2019est M\u00e9m\u00e9 qui arrive avec un m\u00e9dicament dans un verre. Elle le tend \u00e0 maman puis te demande \u00e0 son tour mais tr\u00e8s gentiment de sortir. Tu clignes des yeux. Ce souvenir trop r\u00e9cent vient de se refermer lourdement sur toi. Tu sens ta gorge se serrer et tu peines \u00e0 d\u00e9glutir. Pendant quelques secondes, tu ne sais plus o\u00f9 tu es. Puis tr\u00e8s vite, une fragrance r\u00e9confortante et bois\u00e9e te parvient aux narines. C\u2019est celle d\u2019un parquet cir\u00e9 et tu te rappelles tristement que tu es chez les cousins \u00e0 Chinon. Tu inspires profond\u00e9ment et, en faisant quelques pas vers l\u2019armoire, tu per\u00e7ois quelques notes de lavande. Mais la pens\u00e9e de Mireille ne s\u2019efface pas. Au contraire, tu as la sensation qu\u2019elle s\u2019amplifie. Un an seulement te s\u00e9pare d\u2019elle et jusqu\u2019\u00e0 cette terrible fi\u00e8vre du printemps dernier, ta petite s\u0153ur \u00e9tait de tous tes jeux. Depuis, elle ne parle plus, ni ne marche et maman est oblig\u00e9e de s\u2019occuper d\u2019elle toute la journ\u00e9e. Tu entends un froissement l\u00e9ger et tu sens simultan\u00e9ment que quelque chose est en train de fr\u00f4ler imperceptiblement ta jambe gauche. Instinctivement tu baisses les yeux et tu aper\u00e7ois la silhouette gracile et fluide d\u2019un chat siamois qui s\u2019\u00e9lance vers le haut de l\u2019armoire. Il en rejoint un autre de la m\u00eame race. Perch\u00e9s tous deux sur ce promontoire improvis\u00e9 qui fait un excellent observatoire, leurs flancs minces se chevauchent tandis qu\u2019ils se lovent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Leurs pelages sont fins et brillants. Leurs queues longues comme des fouets battent dans le vide. Les oreilles des deux f\u00e9lins s\u2019inclinent l\u00e9g\u00e8rement. Leurs pupilles d\u2019un bleu profond te fixent alors que tu souhaiterais tant en ce moment pr\u00e9cis \u00eatre invisible. Au rez-de-chauss\u00e9e, la voix s\u00e8che de la cousine s\u2019adressant \u00e0 Madeleine, la jeune bonne, t\u2019\u00e9corche les oreilles. Tu t\u2019assois quelques minutes sur le bord du lit et poses tes mains \u00e0 plat sur la couverture. Elle est r\u00eache au toucher et tu remarques le drap blanc \u00e9pais en lin qui la borde. \u00c0 gauche se dresse une table de chevet sur laquelle sont pos\u00e9s quelques livres. Tu en saisis deux au hasard. Tu ne sais pas encore tr\u00e8s bien lire, tu mets du temps \u00e0 d\u00e9chiffrer les mots \u00e9crits sur leurs couvertures. Tu les feuillettes pour voir s\u2019il n\u2019y aurait pas quelques images. Les fi\u00e8res Siamois n\u2019ont pas perdu une miette de tes gestes et continuent \u00e0 te scruter de leur regard per\u00e7ant. Pour leur \u00e9chapper, tu d\u00e9cides de te lever et de quitter la chambre. L\u2019\u00e2me meurtrie et envahie par l\u2019\u00e9pisode tragique de la maladie de Mireille, tu ne sais pas encore que son ombre va rester coll\u00e9e \u00e0 toi toute ta vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>12_Recto-Verso Recto Jeudi soir, 7 ao\u00fbt 2025 Les photos qui m\u2019int\u00e9ressent sont actuellement bien rang\u00e9es dans une bo\u00eete \u00e0 quelques centaines de kilom\u00e8tres de Paris. Je n\u2019y ai pas acc\u00e8s et je ne les ai pas regard\u00e9es depuis longtemps. D\u2019ailleurs, je n\u2019en aurais probablement pas eu la force auparavant. 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