{"id":195503,"date":"2025-08-09T18:55:35","date_gmt":"2025-08-09T16:55:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=195503"},"modified":"2025-08-09T21:02:09","modified_gmt":"2025-08-09T19:02:09","slug":"rectoverso-12-etrange-rencontre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-12-etrange-rencontre\/","title":{"rendered":"#rectoverso #12 | \u00c9trange rencontre"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>C&rsquo;est une permission<\/strong><br>Format 21&#215;12. Pli\u00e9e en huit, elle n&rsquo;est pas plus grande qu&rsquo;une petite bo\u00eete d&rsquo;allumettes. Le texte est tap\u00e9 \u00e0 la machine \u00e0 \u00e9crire. Sur le tampon\u00a0: \u00ab\u00a0Division Fran\u00e7aise Libre\u00a0\u00bb avec Croix de Lorraine au centre. Elle est sign\u00e9e par le Lieutenant T. du service Auto des Forces Fran\u00e7aises Libres. \u00ab\u00a0<em>Le caporal R. M. est autoris\u00e9 \u00e0 se rendre \u00e0 Cannes, le 8 mai 1945<\/em>\u00a0\u00bb.<br>Au dos de cette permission, une d\u00e9claration d&rsquo;amour. \u00c9criture fine au stylo \u00e0 encre bleue, \u00e9criture pench\u00e9e, dynamique, nerveuse, qui va de l&rsquo;avant. Sur ce petit rectangle de papier jauni, fragile, abim\u00e9 par le temps, des phrases et des phrases d&rsquo;amour. Trente \u00ab\u00a0Je t&rsquo;aime\u00a0\u00bb avec variations \u00ab\u00a0j&rsquo;t&rsquo;aime\u00a0\u00bb, quelques \u00ab\u00a0je t&rsquo;adore\u00a0\u00bb et des mots de bonheur qui couvrent la surface.<br>Il aime ses yeux. Il \u00e9num\u00e8re des \u00ab\u00a0<em>je t&rsquo;aime<\/em>\u00a0\u00bb, peut-\u00eatre pour cimenter cet amour, comme si chaque <em>je t&rsquo;aime<\/em> venait consolider, enraciner le pr\u00e9c\u00e9dent, peut-\u00eatre pour certifier cet amour \u00e0 force de le r\u00e9p\u00e9ter. Il \u00e9crit qu&rsquo;il est trois heures, le canon tonne, les cloches sonnent \u00ab\u00a0<em>pour annoncer notre grand amour d&rsquo;abord et l&rsquo;armistice ensuite<\/em>\u00ab\u00a0. Il \u00e9crit que <em>les gens hurlent leur joie<\/em>, qu&rsquo;il est <em>content<\/em>, <em>content<\/em>, il aurait voulu qu&rsquo;elle soit l\u00e0, avec lui. Il \u00e9crit qu&rsquo;il a \u00ab\u00a0<em>les yeux tout brouill\u00e9s<\/em>\u00ab\u00a0, qu&rsquo;il pleure. L&rsquo;encre est dilu\u00e9e par endroit, des aur\u00e9oles sur les \u00ab<em>\u00a0je pleure<\/em>\u00a0\u00bb. Le jour de la capitulation de l&rsquo;Allemagne, il a la permission d&rsquo;aller \u00e0 la Cannes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>8 mai 1945<\/strong><br><strong>C&rsquo;est un jeune homme de 25 ans.<\/strong> Il \u00e9crit beaucoup et stylo et carnet dans la poche, il note \u00e0 la fa\u00e7on d&rsquo;un journaliste de terrain, les faits marquants du jour.<br>Il est soldat dans le 2\u00e8me bataillon des Forces Fran\u00e7aises Libres. La capitulation est sign\u00e9e mais les soldats ne sont pas encore d\u00e9mobilis\u00e9s. Depuis un mois, le r\u00e9giment loge dans une villa r\u00e9quisitionn\u00e9e par l&rsquo;arm\u00e9e, pr\u00e8s de Cannes. Dans cet endroit luxueux, il y a tout le confort. Les soldats sont nourris, ils se d\u00e9tendent, ils r\u00e9cup\u00e8rent. Ils ont accompli leur mission, men\u00e9 de rudes combats, ont vu des compagnons mourir. Partout, dans les villes, les villages qu&rsquo;ils ont travers\u00e9s, ils sont accueillis comme des h\u00e9ros. Ils sont \u00e9l\u00e9gants dans leur uniforme couleur terre, couleur du d\u00e9sert qu&rsquo;ils ont parcouru avant de d\u00e9barquer sur les c\u00f4tes italiennes.<br>Ils sont applaudis et les jeunes femmes se font photographier \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s.<br>Quand il la rencontre, c&rsquo;est le coup de foudre. Son visage lui trotte dans la t\u00eate, il ne pense plus qu&rsquo;\u00e0 elle.  Avec elle, c&rsquo;est diff\u00e9rent. C&rsquo;est la premi\u00e8re fois qu&rsquo;il vit une chose pareille, lui le s\u00e9ducteur, qui pourtant en a rencontr\u00e9es des filles. Elle est belle, souriante, p\u00e9tillante. Elle aussi succombe. Ils sont beaux, ils sont amoureux.<br>Il \u00e9crit au dos de cette permission parce qu&rsquo;il d\u00e9borde d&rsquo;impatience, il y a urgence \u00e0 lui dire, \u00e0 laisser trace de cette exaltation.<br>Permis, tout est permis aujourd\u2019hui. Il range cette lettre dans la poche gauche de sa chemise. Il va lui donner en main propre, tout \u00e0 l&rsquo;heure, d\u00e8s qu&rsquo;il la retrouvera.<br>Il pense autant \u00e0 elle qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;armistice. Leur amour a peut-\u00eatre plus de force un jour de lib\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2021<\/strong><br><strong>C&rsquo;est un imperm\u00e9able oubli\u00e9 sur un banc<\/strong> aux abords d&rsquo;un cimeti\u00e8re. C&rsquo;est un petit banc \u00e0 l&rsquo;ombre, sous de g\u00e9n\u00e9reux tilleuls le long d&rsquo;un chemin d\u00e9sert\u00e9. Un coin tranquille pour qui veut du silence.<br>Dans la poche droite de cet imperm\u00e9able, cette lettre-permission que je lis comme si elle m&rsquo;\u00e9tait adress\u00e9e.<br>\u00c9trange rencontre&#8230;<br>Assise sur ce banc, je pense \u00e0 la valeur affective de ce petit bout de papier. J&rsquo;entre dans une histoire.<br>Je reviens souvent sur ce banc, dans ce chemin paisible. J&#8217;emm\u00e8ne cette lettre-permission que je lis et relis ici, esp\u00e9rant retrouver peut-\u00eatre le propri\u00e9taire de cet imperm\u00e9able. <br>C&rsquo;est une lettre priv\u00e9e, tr\u00e8s priv\u00e9e qui raconte l&rsquo;intimit\u00e9 d&rsquo;un jeune couple dans l&rsquo;effervescence de la lib\u00e9ration et le bouillonnement de leur amour. Est-ce que cette lettre m&rsquo;appartient maintenant qu&rsquo;elle est dans mes mains\u00a0? Peut-\u00eatre. <br>1\u00e8re D.F.L., 2\u00e8me Brigade, assez pour d\u00e9couvrir le parcours de ces combattants venus de loin, du Maroc, de la Tunisie. Beaucoup n&rsquo;ont jamais mis les pieds en France. Mais que sais-je de cet amour\u00a0? Le caporal R. M., avec ce nom, je peux retrouver les traces de ce soldat mais que sais-je de lui, de son combat, de ses sentiments pour cette femme. Et elle, juste un pr\u00e9nom \u00e9crit amoureusement peut-\u00eatre, mais que sais-je de son amour pour lui\u00a0?<br>Ont-ils v\u00e9cu ensemble ? Quelqu&rsquo;un voulait-il garder le souvenir d&rsquo;une passion d\u00e9senchant\u00e9e ou celui d&rsquo;un amour combl\u00e9 ? La lettre ne cesse de me hanter. <br>146 questions pourraient s&rsquo;\u00e9crire, 146 \u00ab\u00a0peut-\u00eatre&#8230;\u00a0\u00bb pourraient faire suite.<br> L&rsquo;histoire commence peut-\u00eatre o\u00f9 finie la leur, dans la poche d&rsquo;un imperm\u00e9able oubli\u00e9 sur un banc.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est une permissionFormat 21&#215;12. Pli\u00e9e en huit, elle n&rsquo;est pas plus grande qu&rsquo;une petite bo\u00eete d&rsquo;allumettes. Le texte est tap\u00e9 \u00e0 la machine \u00e0 \u00e9crire. Sur le tampon\u00a0: \u00ab\u00a0Division Fran\u00e7aise Libre\u00a0\u00bb avec Croix de Lorraine au centre. Elle est sign\u00e9e par le Lieutenant T. du service Auto des Forces Fran\u00e7aises Libres. \u00ab\u00a0Le caporal R. 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