{"id":195582,"date":"2025-08-10T13:39:25","date_gmt":"2025-08-10T11:39:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=195582"},"modified":"2025-08-11T10:01:33","modified_gmt":"2025-08-11T08:01:33","slug":"rectoverso-12-le-livre-usage-et-les-feminicides","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-12-le-livre-usage-et-les-feminicides\/","title":{"rendered":"#rectoverso #12 | le livre usag\u00e9 et les f\u00e9minicides"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Quand elle arrive, le sac plastique est pos\u00e9 sur la table o\u00f9 elle boit son caf\u00e9 le matin. On lui dit que le sac a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 l\u00e0 pour elle, la veille. Dans le sac, il y a un livre de poche, collection Folio, un gros livre de poche, pr\u00e8s de 1370 pages. La couverture est ab\u00eem\u00e9e, elle a pris l\u2019humidit\u00e9. La tranche en est concave d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9norm\u00e9ment manipul\u00e9e. Elle le feuillette. Il est parsem\u00e9 de phrases soulign\u00e9es, de paragraphes encadr\u00e9s, de notes dans les marges, peu lisibles. Elle revient sur la couverture.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Nous sommes en janvier 1993. Ce mois-l\u00e0, on commence \u00e0 compter les assassinats de femmes. Il y en avait d\u2019autres avant. Mais l\u00e0, on compte. Et les comptes permettent de rassembler des informations \u00e9parses ou non connect\u00e9es entre elles. La police compte. Les m\u00e9dias comptent. Les associations f\u00e9ministes comptent. Les sociologues travaillant sur les violences comptent. Les familles comptent. Le voisinage compte. Les coll\u00e8gues comptent. Tout le monde compte mais ni \u00e0 partir du m\u00eame moment ni de la m\u00eame fa\u00e7on. Mais on compte et, au bout du compte, mois apr\u00e8s mois, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, \u00e7a fait un paquet de mortes. Dans le paquet, il y a des mortes par arme \u00e0 feu, par arme blanche, par strangulation, et par tout ce qui peut donner la mort violemment. Les m\u00e9decins l\u00e9gistes comptent aussi. Ils analysent les morts suspectes en \u00e9tudiant les corps sur lesquels les procureurs leur demandent de se prononcer. Ils cat\u00e9gorisent les morts violentes, \u00e9cartent de cette comptabilit\u00e9 les morts accidentelles. Il est rare de se suicider d\u2019une balle dans la nuque apr\u00e8s s\u2019\u00eatre mordu le sein.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle lit le livre. C\u2019est un livre en cinq parties. Il est en fran\u00e7ais mais l\u2019auteur l\u2019a \u00e9crit en espagnol. Pedro ne lui a pas laiss\u00e9 ce livre par hasard. Il aurait pu lui laisser l\u2019\u00e9dition espagnole, celle d\u2019Anagrama, 2004. Mais Pedro ne laisse rien au hasard. S\u2019il le lui a laiss\u00e9 en fran\u00e7ais, elle va le lire en fran\u00e7ais, elle, la Bolivienne. Elle le traine dans son sac \u00e0 dos, emball\u00e9 dans le sac plastique pour le prot\u00e9ger. Les derni\u00e8res pages tiennent avec du scotch. Elle en lit des passages chaque jour. Quand elle les lit, assise en tailleur sur son lit \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, elle entend la voix de Pedro lui lire les phrases. La lecture lui prend plusieurs mois. Elle se dit que peut-\u00eatre Pedro surestime son fran\u00e7ais. Le livre lui plait, il est long mais il lui plait. On y parle de po\u00e8tes sud-am\u00e9ricains qu\u2019elle a lus \u00e0 la prison (que Pedro lui a fait lire). On y parle du Mexique. Elle n\u2019est jamais all\u00e9e au Mexique mais ce qu\u2019elle en lit lui rappelle un peu La Paz. Quand elle arrive \u00e0 la partie des crimes, elle plonge v\u00e9ritablement dans le livre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre que c\u2019est par la litt\u00e9rature qu\u2019on peut saisir ce qu\u2019est un f\u00e9minicide.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le titre du livre est un nombre \u00e0 quatre chiffres, pas une date, comme\u00a0<\/em>1984<em>\u00a0o\u00f9 alors une autre date qui s\u2019ancrerait dans le futur, pas non plus un compte \u00e0 rebours comme\u00a0<\/em>4 3 2 1<em>. Un nombre \u00e0 quatre chiffres dont trois sont les m\u00eames. Derri\u00e8re la page de garde, est gliss\u00e9e une enveloppe usag\u00e9e. Quelques mots sont griffonn\u00e9s. \u00ab\u00a0Pedro l\u2019a laiss\u00e9 pour toi. Voil\u00e0.\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Elle a d\u00e9j\u00e0 un paquet d\u2019articles \u00e0 son actif sur son blog mais celui-ci est le plus difficile \u00e0 r\u00e9diger. Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main sur les f\u00e9minicides au Mexique. Elle lit en Espagnol (c\u2019est \u00e9norme tout ce qu\u2019il y a en Espagnol, \u00e0 croire que les f\u00e9ministes de toute l\u2019Am\u00e9rique latine s\u2019y sont pench\u00e9es, du Chili et de l\u2019Argentine au Mexique, en passant par la Bolivie, la Colombie ou le Guatemala), en fran\u00e7ais (il n\u2019y a pas grand-chose), en Anglais (un peu parce qu\u2019elle n\u2019a pas le temps, que son anglais et moyen et que souvent l\u2019essentiel est d\u00e9j\u00e0 disponible en espagnol). De tout ce qu\u2019elle lit se d\u00e9gage un slogan clair: \u00ab&nbsp;<em>Ni una mujer menos, Ni una muerta m\u00e1s<\/em>&nbsp;\u00bb. Il lui parle de suite, lui remonte depuis la prison.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le livre, Pedro a num\u00e9rot\u00e9 les mortes, il a entour\u00e9 le nom de chacune, parfois soulign\u00e9 quelques caract\u00e9ristiques des violences subies ou de leur histoire. Elle n\u2019imagine pas Pedro faire \u00e7a, lui, le vieux (mais gentil) macho. Il a pourtant travaill\u00e9 le texte, comme s\u2019il cherchait quelque chose ou qu\u2019il voulait en faire une communication dans un colloque, lui, le prince de la clandestinit\u00e9. Elle reconnait son \u00e9criture dans les quelques notes qu\u2019elle ne comprend pas. Apr\u00e8s avoir lu le chapitre, elle revient \u00e0 la liste. Liste des femmes dont il faut laisser la trace aurait \u00e9crit Sei Shonagon. Elle la lit, en \u00e9tant attentive aux traces laiss\u00e9es par Pedro:&nbsp;<em>1&nbsp;<\/em>(dans la marge) \u00ab&nbsp;la premi\u00e8re morte s\u2019appelait&nbsp;<em>Esperanza G\u00f3mez Salda\u00f1a<\/em>&nbsp;(entour\u00e9 au crayon) et avait treize ans.&nbsp;\u00bb\u2026&nbsp;<em>2<\/em>&nbsp;(dans la marge) \u00ab&nbsp;Cinq jours plus tard, avant que finisse le mois de janvier,&nbsp;<em>Luisa Celina V\u00e1zquez<\/em>&nbsp;(entour\u00e9 au crayon) fut \u00e9trangl\u00e9e&nbsp;\u00bb\u2026&nbsp;<em>18<\/em>&nbsp;(dans la marge) \u00ab&nbsp;Le 20 d\u00e9cembre fut enregistr\u00e9 le dernier cas de mort violente avec victime f\u00e9minine pour cette ann\u00e9e 1993 (\u2026) Elle s\u2019appelait&nbsp;<em>Felicidad Jim\u00e9nez Jim\u00e9nez<\/em>&nbsp;(entour\u00e9 au crayon)&nbsp;\u00bb\u2026&nbsp;<em>110<\/em>&nbsp;(dans la marge) \u00ab&nbsp;Le dernier cas de l\u2019ann\u00e9e 1997 fut assez similaire \u00e0 l\u2019avant-dernier, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019au lieu de trouver le&nbsp;<em>sac en plastique avec le cadavre&nbsp;<\/em>(entour\u00e9 au crayon) \u00e0 l\u2019extr\u00eame ouest de la ville&nbsp;\u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Quand elle est all\u00e9e \u00e0 Santa Teresa, elle a \u00e9pluch\u00e9 la presse locale, lu les d\u00e9tails fournis aux journalistes (souvent les m\u00eames, repris d\u2019un article \u00e0 l\u2019autre \u00e0 partir de la communication officielle \u2013 et donc partielle \u2013 de la police). C\u2019est ce genre de d\u00e9tails que Pedro avait entour\u00e9 ou soulign\u00e9 au crayon dans le livre. Elle a tent\u00e9 de faire un portrait-robot des mortes telles que la presse en parlait. Impossible. La seule caract\u00e9ristique commune est qu\u2019elle \u00e9taient toutes des femmes. Un autre caract\u00e9ristique, quand m\u00eame: des femmes jeunes, voire des jeunes filles. Elle lit qu\u2019une \u00ab&nbsp;portait un tee-shirt blanc \u00e0 manches longues et une jupe de couleur jaune, trop grande, qui descendait jusqu\u2019aux genoux.&nbsp;\u00bb Trop grande a \u00e9t\u00e9 rajout\u00e9 par le journaliste alors que la police donne ces informations pour contribuer \u00e0 l\u2019identification. Une autre portait \u00ab&nbsp;une jupe noire et une blouse blanche, \u00e9chancr\u00e9e&nbsp;\u00bb, une autre encre \u00ab&nbsp;un sweat noir et un short. &nbsp;\u00bb Les journalistes posent des questions. Les questions qu\u2019ils posent mettent en cause les femmes, leur vie. Que faisaient-elles l\u00e0? Qu\u2019avaient-elles fait pour qu\u2019il leur arrive ce qui leur est arriv\u00e9? Les questions qu\u2019ils posent sont plut\u00f4t conciliantes vis-\u00e0-vis de la police qui, pourtant, constate-t-elle est au centre des critiques des associations f\u00e9ministes, dont la presse parle bien peu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand elle arrive, le sac plastique est pos\u00e9 sur la table o\u00f9 elle boit son caf\u00e9 le matin. On lui dit que le sac a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 l\u00e0 pour elle, la veille. Dans le sac, il y a un livre de poche, collection Folio, un gros livre de poche, pr\u00e8s de 1370 pages. 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