{"id":195675,"date":"2025-08-10T22:21:29","date_gmt":"2025-08-10T20:21:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=195675"},"modified":"2025-08-11T09:19:37","modified_gmt":"2025-08-11T07:19:37","slug":"rectoverso-12-laviateur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-12-laviateur\/","title":{"rendered":"#rectoverso #12 | L&rsquo;aviateur"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"712\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/12-aviateur-712x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-195676\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/12-aviateur-712x1024.jpg 712w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/12-aviateur-292x420.jpg 292w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/12-aviateur-768x1105.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/12-aviateur-1068x1536.jpg 1068w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/12-aviateur-1424x2048.jpg 1424w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/12-aviateur-scaled.jpg 1780w\" sizes=\"auto, (max-width: 712px) 100vw, 712px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Recto | Le grand absent<\/h2>\n\n\n\n<p>La valise est pos\u00e9e sur la table de la salle \u00e0 manger. C\u2019est une vieille valise en carton d\u2019un bleu d\u00e9lav\u00e9 et dont les charni\u00e8res ont saut\u00e9. Il suffirait de l\u2019ouvrir comme on l\u00e8ve un couvercle mais j\u2019h\u00e9site. Je sais que la valise contient les lettres qu\u2019ils ont \u00e9chang\u00e9es pendant les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant la d\u00e9claration de guerre de 1939. Chacun avait pris soin de conserver celles de l\u2019autre. Elle les a class\u00e9es par mois, par ann\u00e9es. Mais je ne sais pas si c\u2019est une bonne chose de fouiller ce pass\u00e9. De quel droit ? Il ne m\u2019appartient pas. Il est mort, je n\u2019\u00e9tais pas n\u00e9. Je ne l\u2019ai connu que par ou\u00ef-dire et quelques photographies conserv\u00e9es dans un portefeuille de cuir noir que ma m\u00e8re m\u2019a \u00e9galement confi\u00e9 le jour o\u00f9 elle m\u2019a remis la valise. Le portefeuille est \u00e9lim\u00e9. Le cuir, avec le temps, s\u2019est ramolli. Il ne tombe pas en lambeaux mais pas loin. Ce serait un objet sans int\u00e9r\u00eat s\u2019il ne contenait ces photographies incroyables. Ce sont des images en noir et blanc avec une marge blanche autour. Elles n\u2019ont pas jauni. Elles sont parfaitement conserv\u00e9es. Elles m\u2019\u00e9merveillent autant qu\u2019elles me troublent parce qu\u2019elles me racontent une histoire. Plut\u00f4t des fragments d\u2019une histoire et pas n\u2019importe laquelle : son histoire \u00e0 lui. Une en particulier me fascine, celle o\u00f9 on le voit dans son cockpit, pilotant le bombardier Bloch 210 dont il a h\u00e9rit\u00e9 \u00e0 la veille de la guerre. Il tient le manche dans ses mains gant\u00e9es. Il porte un masque \u00e0 oxyg\u00e8ne, obligatoire puisque la cabine n\u2019est pas pressuris\u00e9e. Il ne porte pas de casque. C\u2019est mon grand-p\u00e8re. L\u00e0. Sous mes yeux. Quand je le regarde, un trop plein d\u2019\u00e9motion m\u2019envahit. J\u2019en pleurerais. J\u2019enrage int\u00e9rieurement de ne pas l\u2019avoir connu. Parce que s\u2019il n\u2019y avait pas eu mort entre nous, ce pr\u00e9cipice qui vous jette hors de tout, s\u2019il n\u2019y avait pas eu mort pour s\u00e9parer son corps du mien, faire qu\u2019ils ne se sont jamais effleur\u00e9s, il m\u2019aurait racont\u00e9 sa vie, ses exploits, ses joies, l\u2019ivresse de l\u2019altitude, la beaut\u00e9 des paysages survol\u00e9s, ses doutes aussi, ses peurs, tout ce que je dois aujourd\u2019hui reconstituer et, \u00e0 partir de bribes, imaginer, inventer dans le but de me construire une image de lui, fabriquer avec des mots une pr\u00e9sence alors qu\u2019il est le mort. L\u2019absent de toujours.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Verso | Peut-\u00eatre<\/h2>\n\n\n\n<p>S\u2019ils se voient si peu, c\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019entre le moment o\u00f9 ils ont fait connaissance et celui de leur mariage, ils ont v\u00e9cu la plupart du temps s\u00e9par\u00e9s, elle dans son \u00e9cole, dans le sud, lui casern\u00e9 dans l\u2019est, en formation puis un peu partout en France, au gr\u00e9 de ses affectations. Comme ils ne sont jamais ensemble, ils s\u2019\u00e9crivent. Une lettre minimum par semaine. Parfois plus. Pas de grands mots dans ces \u00e9changes mais la vie quotidienne, les pr\u00e9paratifs des noces, les \u00e9conomies d\u2019argent \u00e0 pr\u00e9voir en vue de leur installation et une inqui\u00e9tude sourde qu\u2019ils partagent \u00e0 demi-mots, comme murmur\u00e9e, la mont\u00e9e du fascisme en Europe, Hitler, le Reich, la menace aux fronti\u00e8res, ce qu\u2019en disent les journaux, ce qu\u2019ils n\u2019osent encore annoncer.<br>Peut-\u00eatre prend-il la plume pour se donner l\u2019illusion d\u2019\u00eatre plus pr\u00e8s d\u2019elle. Le fait est qu\u2019il lui raconte tout de sa nouvelle vie. Il est aviateur engag\u00e9 dans l\u2019Arm\u00e9e de l\u2019air. Dans ses lettres, m\u00eame s\u2019il lui \u00e9pargne les points techniques, il n\u2019est pas avare de d\u00e9tails : vol\u00e9 deux heures cette nuit, d\u00e9collage difficile ce matin, trop de vent, jou\u00e9 au bridge avec les camarades, d\u00een\u00e9 au restaurant, s\u00e9ance de cin\u00e9ma.<br>Peut-\u00eatre, si loin, vivant l\u2019un et l\u2019autre dans des mondes si diff\u00e9rents, se sent-elle parfois oubli\u00e9e. Que fais-tu ? Ne d\u00e9pense pas trop d\u2019argent. Pense \u00e0 nous. A la famille que nous voulons fonder. Elle le sait un peu t\u00eate br\u00fbl\u00e9e. Ici, la vigne est grasse. La vendange sera belle. Tu verras, tout ira bien.<br>A la base o\u00f9 il est affect\u00e9, peut-\u00eatre s\u2019ennuie-t-il. C\u2019est en tout cas ce qui semble transpara\u00eetre dans ses lettres. Il ne fait rien. Comme ses camarades de l\u2019escadrille, il attend. Tous regardent le ciel. Ce n\u2019est pas qu\u2019il ne fait pas beau. Ce n\u2019est pas que la m\u00e9t\u00e9o n\u2019est pas favorable. Ce n\u2019est pas faute de volont\u00e9 non plus. Mais ils ne volent pas. Pour une raison simple : ils attendent la livraison de leur nouvel avion. On le leur a tant promis, ce bombardier magnifique, on leur a tant vant\u00e9 sa modernit\u00e9, ses performances. Peut-\u00eatre ont-ils \u00e9t\u00e9 un peu na\u00effs. Le fait est que l\u2019avion n\u2019arrive pas et qu\u2019ils en sont r\u00e9duits \u00e0 des supputations. Parce qu\u2019ils en parlent. Ils ne font que \u00e7a. En parler. Pour tuer le temps.<br>Peut-\u00eatre sera-t-il livr\u00e9 dans les prochains jours ? Sans doute, mais la livraison a \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 retard\u00e9e une premi\u00e8re fois. Peut-\u00eatre un contretemps. Ils apprendront plus tard qu\u2019il y avait en effet un f\u00e2cheux contretemps : la motorisation de l\u2019appareil n\u2019\u00e9tait pas assez puissante. Peut-\u00eatre sont-ils en train, dans les usines Bloch, de calculer de nouveaux param\u00e8tres. Peut-\u00eatre pr\u00e9parent-ils de nouveaux moteurs mieux adapt\u00e9s. Peut-\u00eatre, peut-\u00eatre. Ils n\u2019en peuvent plus de jouer au bridge. Ils n\u2019osent plus interroger leurs sup\u00e9rieurs. Ils sont n\u00e9s pour voler et ils ne volent pas. Ils meurent d\u2019ennui.<br>Elle tente de calmer son impatience. Peut-\u00eatre prends-tu tout cela trop \u00e0 c\u0153ur. Ce n\u2019est qu\u2019un avion. Il finira par arriver. Peut-\u00eatre pourrais-tu penser un peu plus \u00e0 ta \u00ab&nbsp;petite ch\u00e9rie&nbsp;\u00bb, lui \u00e9crit-elle sur le ton du reproche. Tu ne me parles que de ton avion. Et nous ? Quand obtiendras-tu ta prochaine permission ? Quand viendras-tu, dis ? Tu n\u2019en parles pas.<br>Peut-\u00eatre pas de si t\u00f4t, lui r\u00e9pond-il, sur le ton cette fois de la contrition. Il est probable que d\u00e8s la livraison effective du nouvel appareil, toutes les permissions seront supprim\u00e9es. Il faudra effectuer des vols d\u2019essais. R\u00e9diger des rapports. S\u2019entra\u00eener. Le bestiau n\u2019a pas l\u2019air commode. Para\u00eet-il qu\u2019on ne le manie pas facilement. Peut-\u00eatre serait-il plus sage de ne pas entretenir de faux espoir. Il se dit, \u00e0 la base, que pendant un certain temps, les permissions ne seront accord\u00e9es qu\u2019\u00e0 titre exceptionnel. Il ne faut pas y penser.<br>Il ne manquerait plus qu\u2019on nous d\u00e9clare une guerre, s\u2019inqui\u00e8te-t-elle. Peut-\u00eatre a-t-il raison de la rassurer. Personne, voyons, n\u2019envisage une guerre. Ils font tout pour l\u2019\u00e9viter. Peut-\u00eatre a-t-il tort. Peut-\u00eatre devrait-il se rendre lui aussi \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Parce que la guerre, elle va leur tomber dessus. Elle va les tenir plus \u00e9loign\u00e9s encore l\u2019un de l\u2019autre. Elle, morte d\u2019inqui\u00e9tude, dans son \u00e9cole, devant tant d\u2019enfants d\u00e9sempar\u00e9s depuis le d\u00e9part de leurs p\u00e8res. Lui, pas le temps ni d\u2019\u00eatre inquiet ni d\u2019avoir peur. Il faut voler maintenant. Co\u00fbte que co\u00fbte. Fini les simulations. Cette fois, c\u2019est pour de vrai.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto | Le grand absent La valise est pos\u00e9e sur la table de la salle \u00e0 manger. C\u2019est une vieille valise en carton d\u2019un bleu d\u00e9lav\u00e9 et dont les charni\u00e8res ont saut\u00e9. Il suffirait de l\u2019ouvrir comme on l\u00e8ve un couvercle mais j\u2019h\u00e9site. 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