{"id":19571,"date":"2019-11-22T21:41:52","date_gmt":"2019-11-22T20:41:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=19571"},"modified":"2019-11-25T16:18:30","modified_gmt":"2019-11-25T15:18:30","slug":"quelques-notes-en-guise-de-dictionnaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/quelques-notes-en-guise-de-dictionnaire\/","title":{"rendered":"Quelques notes en guise de dictionnaire"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Le Ragabodot<\/strong><br>Ainsi se nommait le lieu-dit\u2026&nbsp;Existe-t-il encore sous ce m\u00eame nom ? Le Rogabodot (mais dans la famille, le premier \u00ab&nbsp;o&nbsp;\u00bb se pronon\u00e7ait \u00ab&nbsp;a&nbsp;\u00bb) \u00e9tait une propri\u00e9t\u00e9 constitu\u00e9e de terres et d\u2019une ferme avec d\u00e9pendances. A l\u2019\u00e9poque des faits (invent\u00e9s, aussi bien mais n\u2019est-on pas l\u00e0 pour raconter des histoires ?), une famille y vivait avec ses cinq filles, quarante veaux destin\u00e9s \u00e0 l\u2019engraissement puis \u00e0 la vente, quelques cochons, de nombreuses poules\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le coq au vin de la grand-m\u00e8re<\/strong><br>Elle d\u00e9coupait le coq \u00e0 grands coups de hachette, avec adresse\u2026 aucune esquille. Coupait le lard en petits lardons qu&rsquo;elle faisait blondir dans la grande cocotte avec les oignons, puis retirait tout \u00e0 l&rsquo;\u00e9cumoire. Ensuite, elle jetait les morceaux de coq dans la graisse, les faisait raidir et blondir sans h\u00e2te. L\u00e0, elle ajoutait une cuill\u00e8re ou deux de farine (et un peu de beurre, \u00e9ventuellement), un petit verre de cognac et flambait le tout. Puis ajoutait les \u00e9chalotes, le bouquet garni, l&rsquo;ail et les morilles tremp\u00e9es pendant une heure et \u00e9goutt\u00e9es. Elle couvrait. laissait mijoter \u00e0 tr\u00e8s petit feu pendant vingt minutes. Pendant ce temps, elle remettait les lardons dans une casserole, les faisait chauffer, mouillait avec trois-quarts de la bouteille de vin. Portait le tout \u00e0 bouillir et versait ensuite sur le coq. Si le liquide n&rsquo;affleurait pas les chairs, elle ajoutait du vin. Salait, poivrait, r\u00e2pait une pointe de muscade, et ajoutait les oignons. Puis elle couvrait et laissait mijoter trente minutes \u00e0 petit feu (ou davantage selon la fermet\u00e9 de la viande). Mais le secret de la tendret\u00e9 du plat \u00e9tait de laisser refroidir la viande \u00e0 c\u0153ur, avant de la r\u00e9chauffer au moment du repas\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le t\u00e9l\u00e9phone et la voiture<\/strong><br>Les D. \u00e9taient connus en ville comme une famille ais\u00e9e, le p\u00e8re ayant b\u00e2ti sa fortune gr\u00e2ce au maquignonnage. On lui vouait respect et gratitude pour sa morale, pour son travail et son amour des b\u00eates (il contredisait \u00e0 lui seul toutes les d\u00e9finitions p\u00e9joratives li\u00e9es au m\u00e9tier), sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 durant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale (il avait facilit\u00e9 le passage de r\u00e9sistants en zone libre et nourri ceux qui \u00e9taient dans le besoin sans contrepartie). On admirait son esprit novateur : il \u00e9tait le premier \u00e0 avoir fait poser une ligne t\u00e9l\u00e9phonique \u00e0 la ferme et \u00e0 avoir une automobile qu\u2019il utilisait sans ostentation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La p\u00eache \u00e0 la grenouille<\/strong><br>Une tradition familiale pour la g\u00e9n\u00e9ration n\u00e9e dans les ann\u00e9es 30. Il fallait accrocher un morceau de chiffon rouge \u00e0 un hame\u00e7on, jeter \u00e7a dans la mare, et attendre qu\u2019une grenouille vienne y mordre. Le plus dur \u00e9tant de sortir la grenouille de l\u2019eau sans qu\u2019elle se carapate. Ce qui \u00e9tait le plus souvent le cas. Et il fallait alors courir apr\u00e8s, sauter plus exactement, d\u2019apr\u00e8s les t\u00e9moignages recueillis. Quand les filles (de ma grand-m\u00e8re) eurent compris que c\u2019\u00e9tait ces cuisses-l\u00e0 qu\u2019elles d\u00e9gustaient, dor\u00e9es dans le beurre, l\u2019ail et le persil, la p\u00eache devint une corv\u00e9e plus qu\u2019un jeu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le cheminot<\/strong><br>La grand-m\u00e8re avait \u00e9pous\u00e9 un employ\u00e9 des chemins de fer. Les familles s\u2019\u00e9taient entendues pour donner la fille de l\u2019une au gar\u00e7on de l\u2019autre, ayant monnay\u00e9 la dot bien s\u00fbr. Le c\u0153ur de la jeune \u00e9pouse battait pour un autre jeune homme pourtant\u2026 fils de patron d\u2019entreprise locale et le statut d\u2019employ\u00e9 de chemin de fer \u00e9tait une pi\u00e8tre compensation, mais enfin, elle n\u2019avait pas le choix. Quel drame quand son \u00e9poux, quelques mois apr\u00e8s leur mariage, fut accident\u00e9 \u00e0 tel point qu\u2019il d\u00fbt renoncer \u00e0 son poste aux chemins de fer fran\u00e7ais\u2026 pour devenir paysan.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La Cr\u00eapi\u00e8re<\/strong><br>Un autre lieu de m\u00e9moire, plus tardif toutefois que le Ragabodot ou la Gentone (dont il n\u2019est pas question ici). Deux ch\u00eanes centenaires dans la cour gravillonn\u00e9e, une long\u00e8re prolong\u00e9e par une v\u00e9randa qui ouvrait sur les pr\u00e9s, un jardin de rosiers et de lilas, quelques zinnias, des salades peut-\u00eatre, mais plus rien d\u2019un potager tel que celui de l\u2019enfance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les courriers interdits<\/strong>\u00a0<br>Apr\u00e8s avoir d\u00e9laiss\u00e9 les plus petits, elle avait, avec sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e, entra\u00een\u00e9 Jean-Luc sous l\u2019escalier ext\u00e9rieur, dans le r\u00e9duit qui fermait \u00e0 cl\u00e9 et qui contenait quelques myst\u00e9rieuses cantines de l\u2019arm\u00e9e. Entre autres, une cantine en m\u00e9tal bleu marine, rouill\u00e9e aux quatre coins, bossel\u00e9e. Au d\u00e9but, les trois enfants s\u2019\u00e9taient content\u00e9s de s\u2019asseoir sur la terre battue, apr\u00e8s avoir pris soin de refermer le battant en bois aux lattes espac\u00e9es qui servait de porte au cagibi. Elle avait particuli\u00e8rement veill\u00e9 \u00e0 \u00e9viter les toiles d\u2019araign\u00e9e qu\u2019elle avait en horreur. Ils avaient d\u00fb vouloir inventer un jeu et se concertaient sur ses r\u00e8gles quand ils r\u00e9alis\u00e8rent que la malle devant eux n\u2019\u00e9tait pas ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9. Lequel des trois d\u00e9cida de l\u2019ouvrir ? Elle se retrouva quelques instants plus tard, les mains plong\u00e9es dans un tr\u00e9sor de lettres dont les enveloppes portaient toutes de magnifiques timbres inconnus. Du Maroc, d\u2019Alg\u00e9rie, d\u2019Allemagne\u2026\u00a0Ann\u00e9es 1950. Ils se contentaient tous les trois de d\u00e9chiffrer les flammes mais tr\u00e8s vite, cela ne suffit plus. Elle \u00e9tait bien plus dou\u00e9e que les deux autres pour d\u00e9crypter l\u2019\u00e9criture adulte. Elle commen\u00e7a : \u00ab\u00a0Ma ch\u00e9rie\u00a0\u00bb\u2026 suivaient des descriptions de lieux, de gens, des anecdotes, puis des mots tendres et des pens\u00e9es, qui c\u2019\u00e9tait clair, ne les regardaient pas ! Elle en avait bien conscience et son premier r\u00e9flexe fut de dire \u00ab\u00a0on n\u2019a pas le droit de lire ces lettres, c\u2019est papa qui \u00e9crit \u00e0 maman\u00a0\u00bb. Mais sous pr\u00e9texte d\u2019admirer encore de beaux timbres, elle extirpa une lettre puis une autre, et le jeu devint tr\u00e8s vite de compter les \u00ab\u00a0ch\u00e9ri\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0amour\u00a0\u00bb et autres \u00ab\u00a0tendres baisers\u00a0\u00bb qui les faisaient pouffer de rire. Son c\u0153ur battait \u00e0 tout rompre. Consciente de s\u2019immiscer dans une vie pass\u00e9e, consciente de l\u2019interdit. Sa raison lui intimait d\u2019arr\u00eater tout de suite mais ne serait-elle pas encore l\u2019emp\u00eacheuse de tourner en rond, la raisonnable ? Elle s\u2019abstint. Les premi\u00e8res craintes pass\u00e9es d\u2019\u00eatre d\u00e9couverts \u00e0 fouiller ainsi dans la malle, elle en oublia m\u00eame de quoi il s\u2019agissait. Les deux autres s\u2019\u00e9taient enhardis et d\u00e9piautaient les enveloppes pour aller plus vite. Fascin\u00e9e par la longueur des lettres, elle n\u2019en lisait m\u00eame plus le contenu, t\u00e2chant de rep\u00e9rer les mots d\u2019amour. Elle aimait le papier l\u00e9g\u00e8rement jauni qui crissait quand on le d\u00e9pliait, elle imaginait des parfums d\u2019ailleurs\u2026 mais rien d\u2019autre qu\u2019une odeur de secrets oubli\u00e9s dans une malle. Personne ne devait savoir. Ils replac\u00e8rent tout \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et elle rabattit le couvercle, un poids sur le c\u0153ur. Le lendemain soir, sa m\u00e8re lui dit qu\u2019elle avait tout appris. Jean-Luc avait parl\u00e9. Plus fort que le sentiment d\u2019avoir commis une faute, elle ressentit le pincement de la trahison.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 venir<br>Episode des tirs de fellaghas<br>Le Ville d\u2019Oran<br>Hano\u00ef le 21 juillet 1952<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le RagabodotAinsi se nommait le lieu-dit\u2026&nbsp;Existe-t-il encore sous ce m\u00eame nom ? Le Rogabodot (mais dans la famille, le premier \u00ab&nbsp;o&nbsp;\u00bb se pronon\u00e7ait \u00ab&nbsp;a&nbsp;\u00bb) \u00e9tait une propri\u00e9t\u00e9 constitu\u00e9e de terres et d\u2019une ferme avec d\u00e9pendances. 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