{"id":195989,"date":"2025-08-12T12:06:41","date_gmt":"2025-08-12T10:06:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=195989"},"modified":"2025-08-14T19:08:35","modified_gmt":"2025-08-14T17:08:35","slug":"le-fait-que-rien-de-grave","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-fait-que-rien-de-grave\/","title":{"rendered":"#rectoverso#07 Le fait que rien de grave&#8230;"},"content":{"rendered":"\n<p>RECTO<br>Le fait que le temps passe si vite, le fait qu\u2019\u00e0 la surface de l\u2019eau, les rides me rappellent les chutes du Niagara sans savoir pourquoi, le fait que Suzy veuille partir, elle me l\u2019a dit hier, le fait que je n\u2019ai rien dit, et de feindre la compr\u00e9hension, le fait que je n\u2019ai m\u00eame pas cherch\u00e9 \u00e0 savoir pourquoi, le fait que les hommes parlent moins que les femmes, qu\u2019ils soient des handicap\u00e9s de l\u2019\u00e9motion, le fait que plut\u00f4t que de lui dire que je voulais qu\u2019elle reste, je commence \u00e0 m\u00e9diter sur les troubles de l\u2019\u00e2me masculine, le fait que j\u2019ai longtemps cru que le romantisme \u00e9tait une attitude naturelle, le fait que le cin\u00e9ma a construit le cadre de repr\u00e9sentation de mes relations h\u00e9t\u00e9rosexuelles, le fait que j\u2019ai regard\u00e9 avec \u00e9motions Pretty Woman quand j\u2019avais 16 ans, le fait que je regrette de n\u2019\u00eatre pas aussi beau que Richard Gere ne me traverse plus l\u2019esprit, le fait que je ne pourrais pas manger de pain avec ma salade de tomates ce midi parce que la boulangerie a ferm\u00e9 il y a 10 minutes, le fait que je ne comprenne pas comment fonctionne la physique quantique et que quand Barbara me l\u2019a expliqu\u00e9 avant-hier, j\u2019ai cru \u00e0 nouveau en saisir quelque chose et puis le fait qu\u2019en m\u2019endormant tout ce soit \u00e9vapor\u00e9, le fait que je me mets \u00e0 pleurer sans crier gare, le fait que sans crier gare m\u2019\u00e9voque l\u2019entr\u00e9e tonitruante d\u2019un train dans une bourgade recul\u00e9e d\u2019Europe centrale, le fait qu\u2019en Serbie le auvent d\u2019une gare se soit effondr\u00e9 sur des gens et qu\u2019ils en soient morts, le fait qu\u2019en Europe dite occidentale personne dans les m\u00e9dias ne parlent de la r\u00e9volte des \u00e9tudiants serbes , le fait que le reste de la population serbe se rallie aux \u00e9tudiants et qu\u2019une r\u00e9volte de grande ampleur contre la corruption indiff\u00e8re la classe politique fran\u00e7aise, le fait que je veuille quitter mon travail comme Suzy vient de me quitter, du jour au lendemain,  le fait qu\u2019il ne me reste \u00e0 l\u2019esprit que le chat de Schr\u00f6dinger ne me console pas de ma b\u00eatise quantique, le fait que Suzy soit partie avec toutes ses affaires, et qu\u2019elle m\u2019ait laiss\u00e9 qu\u2019un mot brutal sur la table, le fait que je continue \u00e0 pleurer doucement, le fait que le chat enferm\u00e9 dans sa bo\u00eete soit absent et pr\u00e9sent \u00e0 la fois, le fait que cette absence et cette pr\u00e9sence soit possible tant que je n\u2019ai pas ouvert la bo\u00eete, le fait que je n\u2019aurais pas d\u00fb rentrer \u00e0 la maison mais rester au bord du lac \u00e0 observer les plissements de l\u2019eau, le fait que puisque c\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9, j\u2019aurais pu aller m\u2019acheter une toile de tente chez D\u00e9cathlon et m\u2019installer au camping en attendant que Suzy sorte de la maison pour me supplier de rentrer \u00e0 la maison, le fait que j\u2019appelais souvent Suzy, mon chat, le fait que je m\u2019aper\u00e7oive qu\u2019elle a emmen\u00e9 avec elle le petit tableau que Nathalie avait peint et nous avait offert, me plonge dans un ab\u00eeme de question sur le sens de l\u2019entit\u00e9 duale appel\u00e9 couple, le fait que l\u2019amiti\u00e9 ne soit jamais consid\u00e9r\u00e9 comme une des puissances de la relation entre deux \u00eatres amoureux, le fait que l\u2019amiti\u00e9 soit une des ressorts de l\u2019amour, le fait que le temps soit cyclique et potentiellement juxtapos\u00e9, le fait que je suis maintenant allong\u00e9 par terre, le fait que mon sexe soit un animal mort, le fait que si je le  pouvais je me rel\u00e8verai et partirai en courant, le fait que la course \u00e0 pied en zone urbaine m\u2019ait  toujours sembl\u00e9 comme le stade avanc\u00e9e de la d\u00e9ch\u00e9ance humaine, le fait que Darwin ait \u00e9t\u00e9 si mal compris par ses contemporain et par la plupart d\u2019entre nous, le fait que je sois au sol \u00e0 taper des poing sur le plancher atteste certainement d\u2019une forme d\u2019impuissance, le fait est que la violence je n\u2019ai jamais su l\u2019exercer que sur moi-m\u00eame, le fait que demain je travaille et que je dois trouver un moyen de ne pas y aller, le temps de me remettre, le fait que je r\u00eave de partir tr\u00e8s loin pour \u00eatre autre chose que moi, pour dispara\u00eetre comme homme, pour m\u2019\u00e9vanouir dans la nu\u00e9e des choses, le fait que je r\u00eave d\u2019une clairi\u00e8re, le fait que ma bouche bave, le fait que mon nez bave, le fait que je jouisse de cette douleur amoureuse, le fait que j\u2019aime \u00e7a, que je m\u2019en d\u00e9lecte, le fait que rien de grave n\u2019arrivera si je pars maintenant mais que si je reste je vais me diriger vers le local \u00e0 outil, trouver quelque chose de tranchant et dispara\u00eetre aussit\u00f4t, le fait que cela soit un clich\u00e9 de l\u2019amoureux \u00e9conduit, le fait que je voudrais sortir des clich\u00e9s comme on sort de sa vie, le fait que sans le savoir je sois d\u00e9j\u00e0 dehors, le fait que sur la route, dans la voiture j\u2019ai les mains sur le volant mais c\u2019est quelqu\u2019un d\u2019autre qui conduit, le fait que quand je me r\u00e9veille, il est d\u00e9j\u00e0 tard et je suis en train de m\u2019endormir au bord d\u2019une for\u00eat dans un endroit que je ne connais pas.  <br><br>VERSO<br>Le fait qu\u2019enfant, j\u2019ai longtemps r\u00eav\u00e9 \u00eatre quelqu\u2019un d\u2019autre, le fait qu\u2019un jour je me suis allong\u00e9 dans la grande chambre de l\u2019ancien auberge \u00e0 l\u2019or\u00e9e de cette for\u00eat qui me fascinait depuis que Didier, le fr\u00e8re de ma belle-m\u00e8re avait emm\u00e9nager dans ce que nous appelions avec mes fr\u00e8res, la maison de l\u2019ogre, c\u2019\u00e9tait il y a longtemps, le fait que nous allions passer les vacances l\u00e0-bas parce que mon p\u00e8re et ma belle-m\u00e8re travaillaient beaucoup et n\u2019avaient pas de temps \u00e0 consacrer \u00e0 cette bande de sauvages ing\u00e9rables disaient-ils, le fait que Didier \u00e9tait sympathique et qu\u2019il avait du temps \u00e0 perdre et qu\u2019il aimait bien s\u2019occuper de nous en nous proposant des jeux grandeur nature ou en nous laissant vivre notre vie, parce qu\u2019il disparaissait quand m\u00eame souvent pendant la journ\u00e9e, pour ne rentrer que tard le soir, le fait que quand la nuit tombait nous nous h\u00e9lions au cri de \u00ab\u00a0Elle arrive\u00a0!\u00a0\u00bb, le fait que nous avions la sensation que le noir rampait vers nous comme une limace violac\u00e9e et personne ne voulait \u00eatre submerg\u00e9 par cette noirceur visqueuse, le fait qu\u2019\u00e0 partir de ce moment-l\u00e0, la for\u00eat ne nous appartenait plus, qu\u2019elle devenait un territoire hostile o\u00f9 chaque bruissement \u00e9tait suspect, potentiellement une menace pour nous, le fait que je m\u2019endorme dans cette grande chambre, le fait que je sois au milieu de la for\u00eat en pleine nuit sans savoir comment, le fait que je ne me souvienne plus comment je suis arriv\u00e9 l\u00e0, le fait que quelque chose me persuade que la r\u00e9alit\u00e9 ne soit pas ailleurs qu\u2019ici au milieu de cette \u00e9tendue de feuillu, le fait que je cherche dans mon esprit l\u2019appel du soir que mon grand fr\u00e8re avait cri\u00e9 et que je ne le retrouve pas, le fait que c\u2019est certain j\u2019ai manqu\u00e9 l\u2019appel, le fait que je sois condamn\u00e9 \u00e0 errer dans cette for\u00eat sans autre secours que ma peur, et avec pour horizon ma disparition, le fait que je marche \u00e0 l\u2019aveugle dans l\u2019obscurit\u00e9 comme pour me prot\u00e9ger de l\u2019obscurit\u00e9 m\u00eame, le fait que ma m\u00e8re me manque o\u00f9 qu\u2019elle soit, je voudrais bien la retrouver, je lui en veux de n\u2019\u00eatre pas l\u00e0, de n\u2019\u00eatre plus l\u00e0, le fait que quand j\u2019ouvre les yeux, je distingue au loin une clart\u00e9 que me donne un espoir puissant, une vague \u00e0 travers tout le corps me secoue, j\u2019avance \u00e0 grandes enjamb\u00e9es comme si un autre marchait en moi, le fait que plus tard je me d\u00e9lecterai des r\u00e9cits de chevalerie, revanche sur cette peur foresti\u00e8re, le fait que Perceval soit encore aujourd\u2019hui mon h\u00e9ros de pr\u00e9dilection, le fait que Batman me semble bien simplet quand j\u2019admire l\u2019idiotie magnifique de Perceval, son rapport \u00e0 l\u2019action puis \u00e0 la pens\u00e9e, son rapport \u00e0 la pens\u00e9e somnolente, le fait que je continue \u00e0 marcher vers la lueur qui, je m\u2019en aper\u00e7ois, est une clairi\u00e8re domin\u00e9e par une lune pleine et rousse, le fait qu\u2019au bord de cette clairi\u00e8re je n\u2019ose avancer dans le grand cercle \u00e0 d\u00e9couvert, comprenant alors que la for\u00eat m\u2019est un habit, une grande cape me prot\u00e9geant des regards fauves mais pensant \u00e0 Perceval, je fais un pas, le fait que mon premier pas fasse lever le grand cerf jusque l\u00e0 dissimul\u00e9 dans les hautes herbes, le fait que je sois \u00e0 l\u2019arr\u00eat animal devant l\u2019animal, je veux franchir les trente pas me s\u00e9parant de lui, le fait que je commence \u00e0 respirer profond\u00e9ment sans savoir pourquoi sinon que pour franchir la distance je dois devenir un \u00eatre flottant au-dessus de moi-m\u00eame, un liquide a\u00e9rien marchant sans bruit dans les hautes herbes du cercle de lumi\u00e8re, le fait que je suis devant la b\u00eate qui n\u2019a pas boug\u00e9 au point que je ne suis plus tr\u00e8s s\u00fbr de son existence, troubl\u00e9 par l\u2019immobilit\u00e9 statuaire pourtant je vois nettement ses nasaux se dilater \u00e0 intervalles r\u00e9guliers et ma main approchant, je sens l\u2019air chaud du souffle, je pense que c\u2019est le souffle de la for\u00eat tout entier dans ma main, le fait que je pense que je n\u2019ai pas peur, et maintenant je suis terrifi\u00e9, le cerf a boug\u00e9, un pas en arri\u00e8re, le fait que je sens que le cri d\u00e9vale depuis mon ventre vers ma gorge, un torrent qui d\u00e9vaste, je le retiens dans ma gorge, je le contiens, il va refluer c\u2019est s\u00fbr, la b\u00eate a senti mon respiration s\u2019\u00e9teindre, la col\u00e8re, et la rage monter dans mes entrailles, elle baisse la t\u00eate, elle va charger, le fait que je hurle que je meure, le fait que Didier me tient dans ses bras, le fait que je hurle plus fort encore appelant mes fr\u00e8res, pourquoi n\u2019ai-je pas entendu l\u2019appel du soir, le fait que je m\u2019en veux de n\u2019\u00eatre pas rest\u00e9 \u00e9veill\u00e9, que j\u2019en veux \u00e0 mes fr\u00e8res de n\u2019\u00eatre pas l\u00e0 avec moi, que je ne sais pas comme sortir de l\u00e0, que je cherche une porte, une issue, un drap pour passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, que ses mains qui me serrent fort me font mal, le fait que je crois que je ne vais plus jamais me r\u00e9veiller et rester au bord de cette for\u00eat pour le reste, oui pour le reste de quoi\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTOLe fait que le temps passe si vite, le fait qu\u2019\u00e0 la surface de l\u2019eau, les rides me rappellent les chutes du Niagara sans savoir pourquoi, le fait que Suzy veuille partir, elle me l\u2019a dit hier, le fait que je 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