{"id":196005,"date":"2025-08-12T17:27:52","date_gmt":"2025-08-12T15:27:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=196005"},"modified":"2025-08-12T17:31:19","modified_gmt":"2025-08-12T15:31:19","slug":"recto-verso-12-sur-place","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-12-sur-place\/","title":{"rendered":"#recto verso # 12 | sur place"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Incrust\u00e9e dans la couverture gr\u00e8ge du livre \u00e9crit par Tony apr\u00e8s la qu\u00eate minutieuse men\u00e9e pendant la derni\u00e8re partie de sa vie, voici la photographie un peu sombre d\u2019une place de village avec toits en pente. Comme une gravure qui soulignerait sans la montrer la rudesse du lieu ou de la saison. Le livre du lointain cousin Tony, si proche en r\u00e9alit\u00e9, permet de remonter le temps, de fixer les rep\u00e8res depuis la Marguerite du verrier, les ombres de la faim et les huttes des verriers dans la for\u00eat, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019exil. Toutes sortes de pr\u00e9cisions extraites des archives compuls\u00e9es, des inventaires quand il y en avait, des traces au c\u0153ur d\u2019un Est d\u00e9chir\u00e9, des souvenirs flout\u00e9s. A la fin du livre, on peut trouver, pli\u00e9es en accord\u00e9on, des frises chronologiques correspondant aux branches et \u00e0 la dispersion \u00e0 venir. Il suffit de d\u00e9plier l\u2019accord\u00e9on \u2014, subtil clin d\u2019\u0153il \u00e0 Virginie qui en jouait, seule anc\u00eatre de ma branche \u00e0 \u00eatre rest\u00e9e dans le village\u2014, pour suivre le mouvement des autres et faire le lien avec Simon, l\u2019arri\u00e8re-grand-p\u00e8re dont Tony a ins\u00e9r\u00e9 une photo dans le livre. Visage aust\u00e8re, \u00e9prouv\u00e9, pas de place pour le sourire. Une veste correcte, referm\u00e9e sur ce qui ne se disait pas, sur ce qu\u2019il a fallu quitter : l\u2019Est, en direction du Nord. Pour travailler dans les nouvelles usines du verre, \u00eatre rattrap\u00e9 par la guerre. Celle qu\u2019on appelle premi\u00e8re et qui n\u2019est jamais que la suivante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je marche pr\u00e8s de Tony dans la for\u00eat, pas loin de Harreberg, le village initial. Il a tout fait pour rassembler, apr\u00e8s la publication du livre, les dispers\u00e9s de la branche-matrice. Tony est grand, bon marcheur malgr\u00e9 l\u2019\u00e2ge qui essaie de le vo\u00fbter. Il oppose aux attaques du temps son esprit scientifique, ses enqu\u00eates de terrain, sa passion pour la recherche m\u00e9thodique et pour l\u2019histoire de la branche des verriers. Les questions bouillonnent pendant que nous marchons au beau milieu des beaux arbres du comt\u00e9 de Dabo mais je les pose \u00e0 peine : nous captons ensemble tout ce qui nous parle en venant de tr\u00e8s loin et nous reconnaissons en marchant ce qui nous lie. Il dit que je tiens sans doute de Virginie mon go\u00fbt des plantes sauvages qui soignent ou enchantent et que lui aussi a en h\u00e9ritage la for\u00eat nourrici\u00e8re qu\u2019ont d\u00fb abandonner les anc\u00eatres apr\u00e8s la d\u00e9b\u00e2cle, les guerres frontali\u00e8res, les cons\u00e9quences. Le sentier se fait un peu abrupt, c\u2019est le printemps dans cette partie des Vosges du nord. Tony s\u2019arr\u00eate et cueille quelques brins d\u2019une plante aux fleurs \u00e9toil\u00e9es. Ferme les yeux, respire. J\u2019ob\u00e9is avec d\u00e9lices : le parfum me transporte instantan\u00e9ment dans ce qui fait que je me trouve l\u00e0, aux parages de la toute premi\u00e8re verrerie, dont restent quelques pierres et cette coul\u00e9e de fond de pot que j\u2019ai trouv\u00e9e en grattant un peu la terre qui la laissait \u00e0 peine d\u00e9passer. C\u2019est l\u2019asp\u00e9rule odorante, dit Tony. Si tu la fais s\u00e9cher, le parfum va s\u2019amplifier et se r\u00e9pandre dans toute la pi\u00e8ce. Tu pourras ensuite laisser infuser, boire ce th\u00e9 des bois. Silence. Il faut \u00e0 pr\u00e9sent retrouver les autres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tony a disparu. On ne dit pas mort \u00e0 cet endroit. de la d\u00e9position. Je prends la route depuis le nord-ouest de Paris jusqu\u2019 \u00e0 Aniche, o\u00f9 reposent mes grands-parents paternels. Le livre de Tony m\u2019accompagne. Je pense \u00e0 Simon qui s\u2019est enracin\u00e9 sur la terre-aux-terrils, et dans cette ville en particulier. Le cimeti\u00e8re est vaste mais \u00e0 l\u2019\u00e9vidence les tombes relativement r\u00e9centes ne correspondent pas \u00e0 ce que je cherche et nombreux sont les monuments cin\u00e9raires souvent pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s par les contemporains. Je quitte l\u2019endroit et me voici sur la place d\u2019Aniche. La pharmacie du descendant se trouve-t-elle toujours l\u00e0 ? Il me semble la reconnaitre : le grand-oncle Simon, portant le m\u00eame pr\u00e9nom que son p\u00e8re, la tenait encore quand son fr\u00e8re, notre grand-p\u00e8re, nous y a emmen\u00e9s, une seule fois \u2014 je devais avoir environ dix ans. Mais je ne suis s\u00fbre de rien, je vais m\u2019en aller. Une dame traverse la place d\u00e9serte et la question que je ne voulais pas poser sort toute seule : je cherche la trace de mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re et le grand cimeti\u00e8re ne correspond pas \u00e0 la p\u00e9riode\u2026 La dame d\u2019Aniche sait, et m\u2019\u00e9claire directement : ce n\u2019est pas le bon cimeti\u00e8re. Il faut que vous reveniez en arri\u00e8re, vers la voie ferr\u00e9e, et, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, vous trouverez le vieux cimeti\u00e8re. Il faut dire qu\u2019il est plut\u00f4t \u00e0 l\u2019abandon et qu\u2019il y a d\u00e9bat \u00e0 ce sujet : faut-il le garder, lui o\u00f9 l\u2019on ne vient presque plus ? Je la remercie avec enthousiasme, soudain r\u00e9confort\u00e9e et j\u2019y vais. L\u2019endroit est un peu \u00e9trange : on erre parmi des monuments effondr\u00e9s, les all\u00e9es s\u2019effacent, les noms aussi. O\u00f9 chercher apr\u00e8s avoir err\u00e9 au hasard ? Faire comme Tony qui arpentait m\u00e9thodiquement les espaces de ses recherches. En long, en large, en travers. Il faut s\u2019accrocher : tant de pierres pench\u00e9es, comme bateaux en train de couler, tant de croix us\u00e9es, tant de noms rong\u00e9s, tant d\u2019oubli. Je ne trouve toujours pas, tous les effondrements finissent par se ressembler. Et pour une raison inconnue, je d\u00e9cide de repasser par une all\u00e9e sans doute centrale au d\u00e9but mais comme rel\u00e9gu\u00e9e sur un c\u00f4t\u00e9 par des apports successifs. Et l\u00e0, une st\u00e8le surnage, semblant faire signe, comme un naufrag\u00e9 sur un radeau de pleine terre. Je m\u2019approche, c\u0153ur battant. D\u2019abord rien : les noms grav\u00e9s ne sont que des contours p\u00e2lis mais la lumi\u00e8re rasante de fin de journ\u00e9e vient \u00e0 mon secours ; les lettres apparaissent en creux, les dates aussi. Simon est bien l\u00e0. Les siens aussi. Les n\u00f4tres. Peut-\u00eatre a-t-il pens\u00e9, le moment venu, \u00e0 sa descendance, apr\u00e8s la brutalit\u00e9 de l\u2019exil ; \u00e0 sa terre natale, disloqu\u00e9e par les faiseurs de guerres qui refont les fronti\u00e8res \u00e0 leur guise ; \u00e0 Virginie, rest\u00e9e vieille fille sur place ; au verre des origines, devenu feuilles de verre \u00e0 la cha\u00eene au temps de l\u2019industrie florissante dans le Nord. Peut-\u00eatre Tony est-il dans les parages : comme un parfum d\u2019asp\u00e9rule sur place avant l\u2019\u00e9loignement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Incrust\u00e9e dans la couverture gr\u00e8ge du livre \u00e9crit par Tony apr\u00e8s la qu\u00eate minutieuse men\u00e9e pendant la derni\u00e8re partie de sa vie, voici la photographie un peu sombre d\u2019une place de village avec toits en pente. Comme une gravure qui soulignerait sans la montrer la rudesse du lieu ou de la saison. 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