{"id":196996,"date":"2025-08-18T18:33:34","date_gmt":"2025-08-18T16:33:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=196996"},"modified":"2025-08-18T18:33:35","modified_gmt":"2025-08-18T16:33:35","slug":"rectoverso-15-les-volutes-de-fumee-sont-des-spectres-bienveillants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-15-les-volutes-de-fumee-sont-des-spectres-bienveillants\/","title":{"rendered":"#rectoverso #15 | les volutes de fum\u00e9e sont des spectres bienveillants"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"557\" height=\"611\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/corbera-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-197005\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/corbera-1.jpg 557w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/corbera-1-383x420.jpg 383w\" sizes=\"auto, (max-width: 557px) 100vw, 557px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">15. Je relis mes mots et c\u2019est comme taper du poing sur une table. La table r\u00e9siste. Les mots aussi.\u2028<br>16. J\u2019ai besoin d\u2019un d\u00e9but et c\u2019est Pauline assise sous les platanes. Je voudrais entrer dans son silence, savoir ce qu\u2019elle se disait avant le d\u00e9part.\u2028<br>17. Le Sampiero Corso. Le bateau comme un animal, \u00e9norme, massif, indiff\u00e9rent.<br>18. Traverser la mer, c\u2019est aussi \u00eatre aval\u00e9.\u2028<br>19. Les enfants endormis traversent les d\u00e9parts sans y \u00eatre invit\u00e9s. \u2028<br>20. Les d\u00e9parts sont des ciseaux. On coupe, on emporte, on recommence ailleurs. Les ciseaux restent dans la gorge.\u2028<br>21. Je le sais, je l\u2019ai v\u00e9cu trop souvent.\u2028<br>22. \u00c9crire Corbera, c\u2019est \u00e9crire l\u2019\u00eele, \u00e9crire Paris, \u00e9crire les d\u00e9parts. Tout se m\u00e9lange.\u2028<br>23. \u00c9crire Corbera, c\u2019est dire maison, enfance, fracture. \u2028<br>24. L\u2019enfance per\u00e7oit les fractures sans les comprendre.\u2028<br>25. Je garde cette photo dans mon t\u00e9l\u00e9phone. Je l\u2019ouvre chaque matin et je m\u2019attache.\u2028<br>26. Je sais ce que c\u2019est l\u2019attachement, je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu.\u2028<br>27. Est-ce qu\u2019une photo peut nous adopter ?\u2028<br>28. Regarder toujours la m\u00eame image et y d\u00e9couvrir autre chose chaque fois.\u2028<br>29. Une autre obsession c\u2019est imaginer Antoine qui se l\u00e8ve le jour de l\u2019arrestation. Son pied sur le sol. Son souffle retenu. Et ce que Jean a vu, enfant, couch\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Ce que ses yeux d\u2019enfant ont re\u00e7u. \u2028<br>30.Le silence transmis comme une consigne. \u2028<br>31. Je ne sais pas si Antoine a regard\u00e9 par la fen\u00eatre ce matin-l\u00e0. Je sais seulement qu\u2019il y avait une fen\u00eatre.\u2028 Les fen\u00eatres, toutes, savent ce qu\u2019elles ont vu.\u2028<br>32. La fa\u00e7ade de l\u2019immeuble a chang\u00e9. Des volets accord\u00e9ons ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9s. Les volets de plastique mentent. \u2028<br>33. J\u2019ai \u00e0 ma disposition beaucoup d\u2019archives, mais je me demande si ce n\u2019est pas un pi\u00e8ge.\u2028<br>34. Ce que je sais, la date, le nom, la mention <em>Mort en d\u00e9portation<\/em>. Ce que j\u2019invente : le geste de nouer l\u2019\u00e9charpe. <br>35. Ou plut\u00f4t la lenteur avec laquelle il a nou\u00e9 son \u00e9charpe.\u2028<br>36. Les archives disent voil\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Mais il manque toujours quelque chose. \u2028<br>37. La laine est plus fiable que les archives. Elle retient les odeurs, le creux des mains, la poussi\u00e8re.\u2028<br>38. Oui mais l\u2018\u00e9charpe a disparu.\u2028<br>39. Je ne dors pas. Je ne dors pas. Je suis l\u00e0, dans la nuit, \u00e0 rebondir.\u2028<br>40. Mort en d\u00e9portation. Je l\u2019\u00e9cris encore. Je le frappe sur le clavier. Les mots cognent contre le vide.\u2028 Il ne reviendra pas.<br>41. Mais la phrase revient.\u2028<br>42. Je viens de calculer, je suis n\u00e9e vingt six ans apr\u00e8s la disparition d\u2019Antoine. Aujourd\u2019hui \u00e7a me semble une dur\u00e9e minuscule.<br>43. Son souvenir \u00e9tait sans doute encore tr\u00e8s pr\u00e9gnant lors de ma naissance.\u2028<br>44. Antoine ne doit pas occuper toute la place. Les autres existent autour de lui, avant et apr\u00e8s lui.\u2028<br>45. Le 14 avenue de Corbera. Le 7 mars 1944. Le 7 f\u00e9vrier 1972. L\u2019\u00e9t\u00e9 1978. Les chiffres n\u2019emp\u00eachent pas le vertige.\u2028<br>46. On num\u00e9rote pour donner un rythme au vertige.\u2028<br>47. Vertige. Ce mot me ram\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u0153il f\u00eal\u00e9 du r\u00e9duit, au fond du couloir. Un \u0153il qui savait d\u00e9j\u00e0.\u2028 Les lieux savent avant nous.\u2028<br>48. Quand j\u2019\u00e9cris Corbera, je sens sous mes doigts le bois du buffet. Il n\u2019existe plus, mais le parfum de la cire oui.\u2028<br>49. Nous sommes plusieurs qui pourraient dire j\u2019ai grandi dans l\u2019odeur du buffet.\u2028<br>50. Le bois du buffet a gard\u00e9 la trace d\u2019une morsure.<br>51. La l\u00e9gende familiale n\u2019est pas seulement faite de grands r\u00e9cits, elle est aussi faite de gestes absurdes.\u2028<br>52. La m\u00e9moire ne passe pas par les mots, elle passe par les odeurs. La m\u00e9moire passe la br\u00fblure du caf\u00e9 chaud,. La m\u00e9moire passe par la fum\u00e9e de cigarette. On \u00e9crit apr\u00e8s. \u2028<br>53. Est-ce qu\u2019\u00e9crire, c\u2019est reproduire un parfum manquant ?\u2028<br>54. Est-ce que les odeurs sont une invention ?\u2028<br>55. Ce que je sais. Ce que j&rsquo;invente. Ce que je ressens. Je ne sais plus s\u00e9parer. \u2028<br>56. Je pourrais tout arr\u00eater ici. Mais non, on continue (c\u2019est ce que dit souvent mon ami Piero).\u2028<br>57. Je me demande comment \u00e9crire le silence sans le trahir. Peut-\u00eatre en \u00e9crivant autour. Les voix basses, les portes ferm\u00e9es, les respirations coup\u00e9es. \u2028 <br>58. Je ne veux pas remplir les blancs. Je veux les \u00e9largir. Le blanc, c\u2019est aussi un lieu habitable.\u2028<br>59. Corbera n\u2019est pas seulement un lieu. C\u2019est une caisse de r\u00e9sonance. Chaque souvenir frappe ses parois.\u2028 <br>60. Ce sont des vibrations, pas des souvenirs. \u2028<br>61. Le bruit du moulin \u00e0 caf\u00e9, de la friture, du sucre qui craque.\u2028<br>62. Pauline se l\u00e8ve, mille fois se l\u00e8ve, pour aller chercher encore une assiette, une cuill\u00e8re, pour couper, servir, remplir, ramasser. Elle se d\u00e9place comme une force invisible qui tient tout debout, sans jamais s\u2019asseoir vraiment.\u2028<br>63. Pauline d\u00e9coupe les frappes. Le geste est s\u00fbr, il a l\u2019\u00e9l\u00e9gance d\u2019un rite. Un geste simple, mais qui fait exister tout un monde. \u2028 <br>64. La cuisine est un th\u00e9\u00e2tre.\u2028 <br>65. Je voudrais \u00e9crire les gestes minuscules. Les gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, obstin\u00e9s. Les gestes domestiques sont plus r\u00e9sistants que les pierres.\u2028<br>66. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a, la m\u00e9moire, le mouvement obstin\u00e9 de Pauline dans la cuisine. Et d\u2019Annie. Et de ma m\u00e8re. \u2028 <br>67. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a, la m\u00e9moire, leurs gestes qui se r\u00e9pondent, se chevauchent, se r\u00e9p\u00e8tent, sans jamais finir. <br>68. La m\u00e9moire, c\u2019est toujours le m\u00eame geste, le m\u00eame geste, le m\u00eame geste qui recommence.\u2028 J\u2019y pense souvent. <br>69. J\u2019y ai pens\u00e9 en decouvrant Jeanne Dielman dans sa cuisine. Le jaune p\u00e2le des murs, la bassine d\u2019eau, les pommes de terre. Tout cela me ram\u00e8ne \u00e0 Corbera. Delphine Seyrig, ses gestes pr\u00e9cis, lents. Ma tante, ma grand-m\u00e8re, ma m\u00e8re.\u2028 <br>70. Voir Delphine Seyrig \u00e9plucher les pommes de terre, c\u2019est retrouver la chanson que je chantais avec ma tante.\u2028 <br>71. J\u2019ai retrouv\u00e9 les paroles compl\u00e8tes de la chanson et c\u2019est une chanson sordide. \u2028 <br>72. Les \u00e9pop\u00e9es familiales tiennent \u00e0 ces gestes r\u00e9p\u00e9titifs, obstin\u00e9s, presque d\u00e9risoires.<br>73. Et parfois aux contes.\u2028 <br>74. Je crois que je cherche au cin\u00e9ma ce que je cherche dans la m\u00e9moire, des preuves mat\u00e9rielles. Des murs, des rideaux, une casserole sur le feu. <br>75. Le cin\u00e9ma fixe ce qui s\u2019efface. Il fabrique des glissements, il colle ses images aux n\u00f4tres, il donne chair \u00e0 ce qui nous manque. <br>76. Le cin\u00e9ma invente des souvenirs qui finissent par ressembler aux vrais.\u2028 Nous sommes travers\u00e9s par des images qui nous autorisent \u00e0 dire <em>j\u2019ai connu cela<\/em>. <br>77. M\u00eame si ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait vrai.\u2028 <br>78. Chaque ligne est une fa\u00e7on de dire : je n\u2019ai pas peur. Mais si, j\u2019ai peur.\u2028 <br>79. Parfois j\u2019aimerais arr\u00eater d\u2019\u00e9crire Corbera. Me taire. Mais le silence appelle la phrase. Et la phrase appelle Corbera.\u2028 <br>80. \u00c9crire, ce serait presque donner un lieu aux fant\u00f4mes pour qu\u2019ils ne se dispersent pas.\u2028<br>81. Comment \u00e9crire un non-dit ? Peut-\u00eatre en empilant les d\u00e9tails. Les d\u00e9tails finiraient par former une absence.\u2028 <br>82. J\u2019ai peur de ne jamais finir. Mais je continue. \u2028 <br>83. Corbera, chaque fois que j\u2019\u00e9cris le mot, la porte s&rsquo;ouvre.\u2028 Mais je dois fermer les yeux pour y voir clair.\u2028 <br>84. Je vois beaucoup de gens qui fument.<br>85. Les volutes de fum\u00e9e sont des spectres bienveillants, elles transforment les disputes en nuages.\u2028 <br>86. Une polyphonie, une maison de voix.\u2028 <br>87. Personne ne veut se taire. Les rires se m\u00e9langent aux d\u00e9saccords, et le sucre fond sur la langue.\u2028 .<br>88. Je vois surtout les mains. Ces mains qui tenaient les verres, qui \u00e9crasaient le pain, qui faisaient voler les miettes. Ces mains qui papillonaient, qui s\u2019essuyaient sur les genoux.\u2028 <br>89. Les hommes parlaient fort, parfois trop, et leurs col\u00e8res venaient se briser contre le rire soudain des femmes.\u2028 <br>90. La m\u00e9moire d\u00e9forme, elle enjolive, mais elle est fid\u00e8le \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 v\u00e9cue.\u2028<br>91. On croit souvent qu\u2019on se souvient d\u2019un visage. Mais ce n\u2019est pas vrai. On se souvient de la lumi\u00e8re sur un mur, d\u2019un souffle dans l\u2019air, du froissement d\u2019un tissu. Les visages s\u2019effacent, se recomposent. \u2028 <br>92. Les anc\u00eatres immobiles dans leurs cadres, comme des sentinelles muettes.\u2028 <br>93. Le mythe familial, la branche italienne, les dons artistiques. La v\u00e9rit\u00e9 c\u2019est que l\u2019arri\u00e8re grand-p\u00e8re \u00e9tait journalier. Longtemps j&rsquo;ai cru qu\u2019il venait du Pi\u00e9mont, c\u2019\u00e9tait la Lombardie. Je me demande si c\u2019est ma m\u00e8re ou moi qui r\u00e9p\u00e9tait l\u2019erreur.\u2028 <br>94. C\u2019est un d\u00e9tail sans importance. <br>95. J&rsquo;accorde beaucoup d&rsquo;importance aux d\u00e9tails. \u2028 <br>96. La voix d\u2019Annie, haute, douce, dans le nez. <br>97. Je suis toute petite elle m\u2019enveloppe dans la grande serviette. \u2028 <br>98. Mon pr\u00e9nom double, Anne-Marie, vient d\u2019elle. Je le porte comme une filiation secr\u00e8te. Comme son teint p\u00e2le.\u2028 <br>99. Dans l\u2019appartement, imaginer les murs blanchis, les tr\u00e9sors disparus, le r\u00e9duit devenu dressing. <br>100. Faut-il forcer une porte qui n\u2019ouvre plus sur rien ? <br>101. Vaut-il mieux conserver le souvenir que risquer la d\u00e9ception de la visite ?\u2028 <br>102. J\u2019h\u00e9site.\u2028 <br>103. Peut-\u00eatre que ce n\u2019est pas grave. Les lieux changent, blanchissent, se taisent. C\u2019est \u00e0 nous d\u2019y remettre du feu.\u2028 <br>104. J\u2019aimerais \u00e9crire un texte qui ne referme rien, qui ne statue pas, qui conserve le tremblement.\u2028 <br>105. On ne choisit pas ce qui nous poursuit. Chaque souvenir vient r\u00e9clamer son tour.\u2028<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>15. Je relis mes mots et c\u2019est comme taper du poing sur une table. La table r\u00e9siste. Les mots aussi.\u202816. J\u2019ai besoin d\u2019un d\u00e9but et c\u2019est Pauline assise sous les platanes. Je voudrais entrer dans son silence, savoir ce qu\u2019elle se disait avant le d\u00e9part.\u202817. Le Sampiero Corso. Le bateau comme un animal, \u00e9norme, massif, indiff\u00e9rent.18. 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