{"id":197088,"date":"2025-08-31T17:43:22","date_gmt":"2025-08-31T15:43:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=197088"},"modified":"2025-08-31T17:43:38","modified_gmt":"2025-08-31T15:43:38","slug":"rectoverso-15-ne-pas-arriver-cest-cheminer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-15-ne-pas-arriver-cest-cheminer\/","title":{"rendered":"#rectoverso #15 | Ne pas arriver, c&rsquo;est cheminer"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"461\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/1000022577-1024x461.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-197517\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/1000022577-1024x461.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/1000022577-420x189.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/1000022577-768x346.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/1000022577-1536x691.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/1000022577-2048x922.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Il faut un bien plus gros cahier pour ne pas arriver \u00e0 \u00e9crire que pour arriver \u00e0 \u00e9crire. Le ne-pas-arriver-\u00e0-\u00e9crire cousine avec le ne-pas-arrive-\u00e0-dire. M\u00eame branche. Pas fr\u00e8res pour autant. Pas non plus cons\u00e9quences l\u2019un de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne pas arriver, c\u2019est cheminer.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois ce sont les mots qui font d\u00e9faut, le vocabulaire : la petite Volanges des Liaisons dangereuses n\u2019a pas la moindre id\u00e9e du lexique \u00e9rotico-pornographique que lui inculque Valmont pendant les nuits qu\u2019il passe avec elle. Elle est inapte \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019insanit\u00e9 ou la dr\u00f4lerie des racines \u00e9tymologiques qui clarifieraient la situation. Elle est moins qu\u2019une enfant, parce que sa capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019amuser d\u2019une assonance, d\u2019une ressemblance avec quelque chose de scandaleux, le pipi-caca, a \u00e9t\u00e9 brid\u00e9e par son \u00e9ducation au couvent. Parfois, les mots sont connus, mais inappropri\u00e9s, non pas \u00e0 la situation, mais par qui les emploierait. Ils d\u00e9figureraient la personne qui les dirait comme une perruque hirsute, ou le v\u00eatement d\u2019une autre. C\u2019est le cas pour Suzanne dans le Mariage de Figaro. D\u2019abord pour raconter la cour assidue que lui fait le Comte par l\u2019interm\u00e9diaire de Basile (la perruque hirsute). Ensuite, pour se faire passer pour la r\u00e9dactrice d\u2019un billet \u00e9rotique dict\u00e9 par la Comtesse (ce v\u00eatement d\u2019une autre). La parole n\u00e9cessaire se tient du c\u00f4t\u00e9 du \u00ab scabreux \u00bb : ce qui est difficile \u00e0 formuler autrement qu\u2019en termes obsc\u00e8nes. Mise en ab\u00eeme pour Suzanne de la question obsc\u00e8ne, le mot d\u00e9signant justement \u00ab qui n\u2019a pas droit de cit\u00e9 sur la sc\u00e8ne, qui est r\u00e9serv\u00e9 aux coulisses \u00bb. Le mot \u00ab cocu \u00bb, Suzanne ne peut se r\u00e9signer \u00e0 le dire. Pourtant, elle le conna\u00eet. Mais elle sent qu\u2019elle ferait ainsi entrer l\u2019\u00e9l\u00e9phant dans la pi\u00e8ce, dans cette pi\u00e8ce qui tient le milieu des deux appartements des ma\u00eetres et qui doit devenir sa chambre nuptiale. Elle sait que c\u2019est le mot qui va s\u2019imprimer en premier dans la t\u00eate de Figaro. Elle a peur que ce mot mange cette t\u00eate, l\u2019emp\u00eache de travailler \u00e0 des machines qui les sauveront elle, lui et leur amour. Elle le redoute tant ce mot, qu\u2019elle insiste pour s\u2019assurer que Figaro va bien \u00e9couter son aveu \u00e0 elle et non le doute dans lequel l\u2019ombre de ce mot seule suffira \u00e0 le plonger. Cocu. Finalement, saisissant au bon l\u2019expression utilis\u00e9e par Figaro pour \u00e9voquer son retour aux intrigues, \u00e9quivalent des petites cellules grises d\u2019Hercule Poirot, \u00ab mon front fertilis\u00e9 \u00bb, Suzanne va r\u00e9ussir \u00e0 se moquer du mot terrible : \u00ab ne le frotte donc pas : s\u2019il y venait un petit bouton, les gens superstitieux\u2026 \u00bb Notons qu\u2019elle ne finit pas sa phrase. Ou que Figaro ne la laisse pas achever. Les gens superstitieux pourraient croire qu\u2019il te vient une corne. Mais ils rient, t\u00e9moignant ainsi d\u2019un ne-pas-arriver-\u00e0-dire qui les soulage l\u2019un et l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, c\u2019est la syntaxe qui manque, l\u2019outillage. Pour dire un pr\u00e9cis\u00e9ment un geste banal, on se retrouve \u00e0 convoquer le ban et l\u2019arri\u00e8re-ban des strat\u00e9gies oratoires. On pourrait sans mal le montrer, quitte \u00e0 demander \u00e0 l\u2019auditoire de faire preuve d\u2019un peu d\u2019imagination (bien que d\u00e9pourvu d\u2019un p\u00e9nis, je peux montrer comment un homme pisse debout). Mais d\u00e8s qu\u2019il s\u2019agit de le d\u00e9crire, on se retrouve avec un mode d\u2019emploi anguleux. Tout le contraire de la simplicit\u00e9, de la fluidit\u00e9, du naturel du geste, qu\u2019il soit \u00e9labor\u00e9 (la mort du cygne dans le ballet), ou quotidien (d\u00e9capsuler une bouteille en discutant le coup avec des amis).<\/p>\n\n\n\n<p>Le corps accompagne toujours le dit (et le non-dit). Le corps accompagne aussi le ne-pas-arriver-\u00e0-dire (avec des mots). Mais pour l\u2019\u00e9crit, c\u2019est une autre paire de manches.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Titus Andronicus<\/em>, deux brutes imb\u00e9ciles violent une jeune fille et pour \u00e9viter qu\u2019elle ne les d\u00e9nonce, il lui coupe la langue et les mains. Ce qui ne l\u2019emp\u00eachera pas de tracer les noms de ses agresseurs dans la poussi\u00e8re en utilisant un b\u00e2ton tenu dans la bouche et entre ses moignons.<\/p>\n\n\n\n<p>On arrive toujours \u00e0 \u00e9crire, m\u00eame mal. \u00c0 tracer. Le ne-pas-arriver-\u00e0-\u00e9crire n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019aligner des mots, des phrases\u2026 Le ne-pas-arriver-\u00e0-\u00e9crire n\u2019est pas non plus une fa\u00e7on de m\u00e9goter sur un r\u00e9sultat, ce n\u2019est pas refuser l\u2019arpentage. Il ne se tient pas en aval, mais en amont. Il bloque, emp\u00eache, entrave, emb\u00e2cle\u2026 et cependant, il travaille.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ne-pas-arriver-\u00e0-\u00e9crire nous fait bien sentir que c\u2019est notre peau qui se joue dans un geste aussi cultiv\u00e9, complexe, distanci\u00e9 que l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p>Le risque n\u2019est pas d\u2019\u00eatre mal compris, mal vu, mal entendu. Si l\u2019on s\u2019en tient \u00e0 cette peur, c\u2019est qu\u2019on patauge encore dans une des formes de la (fausse) modestie. Pour m\u00e9moire, se rappeler que la modestie d\u00e9signe, aussi, une petite pi\u00e8ce de dentelle ou de tissu fin servant \u00e0 voiler pudiquement un d\u00e9collet\u00e9 f\u00e9minin.<\/p>\n\n\n\n<p>Le risque encouru, le risque d\u2019\u00e9crire, est de manquer \u00e0 soi-m\u00eame. D\u2019avoir transig\u00e9 sur l\u2019essentiel, cr\u00e9ant un monstre non viable avec nos greffes, nos bidouillages, nos tentatives, en un mot : nos mots. Plus de petite pi\u00e8ce de dentelle, plus de tissu fin pour voiler, plus de minauderie, alors.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Monstre<\/em> d\u00e9signe en musique la partition avant orchestration. <em>Monstre<\/em> au piano. Par extension, le premier assemblage d\u2019un livre. Ces chapitres sutur\u00e9s entre eux avec du gros fil.<\/p>\n\n\n\n<p>Le monstre, la laideur du monstre, l\u2019incongruit\u00e9 consubstantielle du monstre, rien de tout \u00e7a n\u2019est r\u00e9dhibitoire pourtant. L\u2019\u00e9criture est toujours monstre. Toujours disqualifi\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience. Toujours dans les parages. Du moment que le monstre tient debout, marche, casse tout ou se faufile comme une ombre, enfant l\u00e9gitime du ne-pas-arriver-\u00e0-\u00e9crire, du moment qu\u2019il est viable, il vaut mieux que toutes les notices, que tous les modes d\u2019emploi, que tous les rapports.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0, ce ne-pas-arriver-\u00e0-\u00e9crire, c\u2019est ce que je ferais de mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>La tentation est grande d\u2019utiliser une comparaison, voire une m\u00e9taphore pour combattre le ne-pas-arriver-\u00e0-\u00e9crire quand on manque de syntaxe et\/ou quand le vocabulaire se refuse (soit par g\u00eane, soit par ignorance). Si c\u2019est un coup isol\u00e9, c\u2019est au mieux un coup d\u2019une nuit. Le plus souvent, d\u00e9gainer la m\u00e9taphore, c\u2019est un coup d\u2019\u00e9p\u00e9e dans l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ne-pas-arriver-\u00e0-\u00e9crire ne se satisfait pas d\u2019une m\u00e9taphore \u00e9l\u00e9gante, ni d\u2019un cache-sexe tape-\u00e0-l\u2019\u0153il. Mais je crois qu\u2019on peut ne pas arriver \u00e0 \u00e9crire en s\u2019appuyant sur un protocole m\u00e9taphorique. Un dispositif. Un cadre contraignant.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut inclure un rapport de gendarmerie dans un roman, mais un rapport de gendarmerie n\u2019est pas \u00e0 proprement parler de la litt\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment dire le viol de Lavinia qui se passe hors sc\u00e8ne sans l\u2019y ramener par une forme ou une autre de sensationnalisme ? (Comptons le mis\u00e9rabilisme parmi ces formes.) En le racontant sans langue et en l\u2019\u00e9crivant sans mains, dans la poussi\u00e8re, avec un b\u00e2ton.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019\u00e9t\u00e9 de mes dix-neuf ans, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 agress\u00e9e.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est difficile de renoncer \u00e0 cette phrase.<br>Son c\u00f4t\u00e9 \u00ab&nbsp;le poids des mots&nbsp;\u00bb me d\u00e9range. La forme de confidence qu\u2019elle pr\u00e9suppose me semble falsifi\u00e9e, une promesse de sensationnel que je ne compte pas tenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je l\u2019ai \u00e9crite, j\u2019\u00e9tais incapable de dire je, en ce qui concerne cet\u2026 \u00e9pisode&nbsp;? Je pouvais l\u2019\u00e9crire (une fois encore&nbsp;: on peut toujours \u00e9crire, tracer les signes, aligner les lettres), mais c\u2019\u00e9tait une simulation. Faire semblant que c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre qu\u2019\u00e0 moi.<\/p>\n\n\n\n<p>La forme passive rend pourtant tr\u00e8s exactement la situation.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9p\u00e9tition d\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb (saison\/pass\u00e9) fait bien entendre ce qui s\u2019est confondu alors et demeure tel.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre phrase, meilleure, la double&nbsp;:<br><strong>Soudain l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne peux pas voir l\u2019une sans penser \u00e0 l\u2019autre. Elle n\u2019est pas de moi, mais elle est avec moi depuis longtemps. C\u2019est le titre d\u2019une pi\u00e8ce de Tennessee Williams. Je l\u2019ai lu quand j\u2019avais vingt ans. Quelques mois apr\u00e8s, donc. Je l\u2019ai jou\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Catherine, une tr\u00e8s jeune femme a perdu la boule depuis son retour d\u2019un voyage en Europe avec son cousin S\u00e9bastien. Il est mort l\u00e0-bas, dans des circonstances dont le d\u00e9voilement fait l\u2019intrigue et le moteur de la pi\u00e8ce. Tout se passe chez un psychanalyste, le docteur Sugar qui, sous l\u2019\u00e9gide de la m\u00e8re du d\u00e9funt, Violet Venable, essaie de ramener Catherine \u00e0\u2026 la raison&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La seule chose que je me rappelle c\u2019est d\u2019\u00eatre allong\u00e9e dans une chaise longue.<\/p>\n\n\n\n<p>Et d\u2019un soleil si blanc qu\u2019il plonge dans le noir.<\/p>\n\n\n\n<p>Jouer Catherine se m\u00e9lange au souvenir de jouer Sygne, dans <em>Le P\u00e8re humili\u00e9 <\/em>de Claudel. Catherine est aveugl\u00e9e. Sygne est aveugle. L\u00e0 aussi, quelqu\u2019un est mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Vu mon niveau de formation \u00e0 l\u2019\u00e9poque, il serait plus juste de dire que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 jou\u00e9e par la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut dire qu&rsquo;apr\u00e8s les faits (?), le Docteur Sugar est le seul psy auquel j\u2019ai eu affaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re ne croyait pas au psy-quelque chose. Elle croyait \u00e0 peine aux dentistes.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019\u00e9t\u00e9 de mes dix-neuf ans, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 agress\u00e9e<\/em> met l\u2019affaire (?) dans le lointain.<br><em>Soudain l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier <\/em>la tient dans l\u2019\u00e9ternel pr\u00e9sent de l\u2019inconscient.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019absence de verbe conjugu\u00e9 rend mieux encore l\u2019absence de sujet, la passivit\u00e9 dans laquelle le corps est plong\u00e9 comme dans un liquide, de la chaux, o\u00f9 il se dissout.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le journal, l\u2019entrefilet sur la noyade d\u2019un inconnu dans l\u2019Is\u00e8re. Ce que cette br\u00e8ve soul\u00e8ve en moi d\u2019esp\u00e9rance<strong>\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 de mes dix-neuf ans, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 agress\u00e9e. C\u2019est ce mot que j\u2019utilise depuis pour dire succinctement qu\u2019il est arriv\u00e9 quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce mot ne va pas. Il ne correspond pas \u00e0 ce qui est arriv\u00e9. Il \u00e9voque davantage le sursaut de terreur qu\u2019on \u00e9prouve quand l\u2019aboiement d\u2019un chien qu\u2019on n\u2019avait pas vu venir vous chope de derri\u00e8re sa grille. Je ne peux pas dire viol \u00e0 la place, parce qu\u2019il n\u2019y a pas eu de p\u00e9n\u00e9tration, c\u2019est aussi technique que \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne peux pas le dire, mais je peux l\u2019\u00e9crire. Battre autour des buissons pour le faire sortir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mot viol, c\u2019est pour les filles qui restent sur le carreau, parce qu\u2019un type, qui n\u2019est pas autre chose qu\u2019une ombre, les a d\u00e9pouill\u00e9es de l\u2019int\u00e9rieur de leur corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Le i du mot viol ins\u00e8re un sexe d\u2019homme au milieu d\u2019un vol.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant on sait et on dit que les femmes qui ne crient pas pendant le viol ne sont pas pour autant l\u00e2ches ou consentantes. Quelque chose disjoncte. Elles s\u2019absentent momentan\u00e9ment de leur propre corps.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Un disjoncteur coupe automatiquement un circuit \u00e9lectrique lorsque l\u2019intensit\u00e9 du courant atteint une limite pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je me demande comment \u00e7a se pr\u00e9d\u00e9termine. Est-ce diff\u00e9rent pour chaque \u00eatre humain ou bien, au contraire, le <em>trop<\/em> nous constitue-t-il en communaut\u00e9, en petit peuple de la sid\u00e9ration ?<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les disjoncteurs automatiques sont des coupe-circuits agissant sous l\u2019action d\u2019un \u00e9lectro-aimant.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Cet \u00e9tat de sid\u00e9ration, si longtemps moqu\u00e9 et d\u00e9cri\u00e9, est bel et bien un \u00e9tat passif qui n\u00e9cessite cependant une action pour advenir. Il ne faut pas confondre ce qui met dans une situation limite et ce qui en sauve, m\u00eame mal, mais imm\u00e9diatement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9lectro-aimant est n\u00f4tre et aimant suffisamment pour sacrifier tout ce qui n\u2019est pas l\u2019essentiel. Dans le noir complet, il s\u2019enfuit de la maison par la porte de derri\u00e8re avec un enfant sous le bras. Tant pis pour la maison, tant pis pour tout ce qui n\u2019est pas l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Capitaine d\u2019un bateau qui ne supportera pas l\u2019assaut qui vient, tu le sabordes. L\u2019\u00e9quipage se sauve dans des chaloupes masqu\u00e9es \u00e0 la vue de l\u2019agresseur par le grand corps du navire. Toi, tu demeures. Le navire coule.<\/p>\n\n\n\n<p>Le navire existe encore, dans les profondeurs, presque identique \u00e0 celui qu\u2019il \u00e9tait sur la mer, \u00e0 l\u2019exception qu\u2019il ne voguera plus. Il est perc\u00e9 au flanc. Les voiles sont empes\u00e9es d\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>La maison est br\u00fbl\u00e9e quand l\u2019enfant revient, parfois des ann\u00e9es plus tard. Elle n\u2019est plus que l\u2019ombre de ce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9. Un squelette noir travers\u00e9 de toutes parts.<\/p>\n\n\n\n<p>Br\u00fbler de la cave au grenier sonne bien. La maison-caveau. Pourtant, la cave \u00e9chappe au d\u00e9sastre. Dans sa pr\u00e9cipitation, le plus souvent, le type qui est entr\u00e9 par infraction l\u2019oublie. Tout ce qui n\u2019est pas sous ses yeux, \u00e0 port\u00e9e d\u2019oreille, il ne le voit pas. S\u2019il voyait, il ne pourrait pas faire comme s\u2019il ne savait pas que c\u2019est un \u00eatre humain qu\u2019il d\u00e9vaste.<\/p>\n\n\n\n<p>Il voit que quelque chose lui \u00e9chappe, mais il ne voit pas quoi. \u00c7a le rend plus dangereux encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Les montagnes sont de g\u00e9antes \u00e9lectro-aimants.<\/p>\n\n\n\n<p>Les montagnes sont le sujet v\u00e9ritable.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<br>Et les \u00eatres humains avec elles.<\/p>\n\n\n\n<p>Les montagnes bougent tout le temps. Un corps sensible peut percevoir leurs courants telluriques. Une \u00e2me s\u0153ur, les faire siens.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne parlerai de cela \u00e0 personne. M\u00eame pas \u00e0 ma plus ancienne amie. \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Les modalit\u00e9s de formation des montagnes sont au nombre de quatre.<br>Elles s\u2019apparentent \u00e0 une rencontre entre deux plaques.<\/p>\n\n\n\n<p>On pr\u00e9f\u00e9rerait croire que les plaques tectoniques vivent leur petite vie, qu\u2019elles se rencontrent parce qu\u2019elles le veulent bien, qu\u2019elles tendent l\u2019une vers l\u2019autre\u2026 Elles sont mues en r\u00e9alit\u00e9 par ce qu\u2019elles cachent sans le savoir, le magma, qui br\u00fble pour elles. Elles peuvent ainsi glisser l\u2019une vers l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Quatre possibilit\u00e9s alors. La premi\u00e8re c\u2019est que les deux plaques se rentrent dedans et se plissent comme un front de part et d\u2019autre du point d\u2019impact. En ce cas, leur affrontement durera des mill\u00e9naires.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le deuxi\u00e8me cas de figure, une des plaques l\u2019emporte sur l\u2019autre, qui la soul\u00e8ve. Il y a un \u00e9quilibre pr\u00e9caire de m\u00e9gatonnes qui \u00e9voque les num\u00e9ros de gymnastes du Cirque de P\u00e9kin. Celle du dessus montera toujours plus haut, tandis que celle du dessous creusera toujours plus loin. \u00c0 terme, on sent bien que tout \u00e7a va se casser la gueule, mais on ne sera pas l\u00e0 pour le voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux autres modalit\u00e9s de formation des montagnes impliquent plus directement le magma. Accumul\u00e9 en un point, la roche en fusion pousse la roche sup\u00e9rieure et \u00e9carte les plaques qui l\u2019entoure, sans pour autant cr\u00e9er d\u2019\u00e9ruption&nbsp;: \u00e0 l\u2019approche de la surface, le magma refroidit, durcit en formant un d\u00f4me. Dans le dernier cas, la roche reste en fusion et d\u00e9borde, rien ne peut l\u2019arr\u00eater d\u2019abord, sous forme de lave, elle jaillit, coule et emporte tout sur son passage&nbsp;: les sapins, les villages, le barrage de Roselend et Pomp\u00e9i.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9ruption volcanique n\u2019a qu\u2019un temps. La lave se solidifie \u00e0 la fin. Les montagnes ont des formes coniques. &nbsp;Elles ont un air na\u00eff de dessin d\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>De la grande br\u00fblure, il ne reste plus que la douceur des lignes.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Am\u00e9nit\u00e9 est un terme qui d\u00e9signe d\u2019abord un site ou un climat avant de s\u2019appliquer \u00e0 un temp\u00e9rament.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque jour de montagne m\u2019\u00e9loigne de la vengeance, la d\u00e9sarme, la transforme en un de ces outils dont on a perdu le sens et l\u2019usage et qu\u2019on conserve uniquement pour leur valeur esth\u00e9tique et leur anciennet\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Au Japon, pass\u00e9 un certain nombre d\u2019ann\u00e9es, les objets se voient attribuer une \u00e2me. M\u00eame une paire de lunettes peut se voir dot\u00e9e d\u2019une \u00e2me. Alors pourquoi pas une vengeance sans objet\u00a0?<br>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>(&#8230;)<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0<\/p>\n<p>Au Japon, pass\u00e9 un certain nombre d\u2019ann\u00e9es, les objets se voient attribuer une \u00e2me. M\u00eame une paire de lunettes peut se voir dot\u00e9e d\u2019une \u00e2me. 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