{"id":197157,"date":"2025-08-20T09:42:54","date_gmt":"2025-08-20T07:42:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=197157"},"modified":"2025-08-20T11:52:21","modified_gmt":"2025-08-20T09:52:21","slug":"rectoverso-15-o-rosenthal-amour-mort-miettes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-15-o-rosenthal-amour-mort-miettes\/","title":{"rendered":"#rectoverso #15 | O. Rosenthal, amour mort miettes"},"content":{"rendered":"\n<p>0. Commencer, c\u2019est tomber. 2. \u00ab&nbsp;Quand on tombe amoureux on se rel\u00e8ve attach\u00e9.&nbsp;\u00bb La phrase contient d\u00e9j\u00e0 tout : la douceur, le pi\u00e8ge, la contrainte. 5. On croit se relever libre. Mais la corde reste nou\u00e9e au poignet.<\/p>\n\n\n\n<p>7. L\u2019attachement n\u2019est pas la preuve de l\u2019amour. L\u2019attachement est son ombre. 10. Je r\u00e9p\u00e8te la phrase \u00e0 voix basse, comme une incantation : tomber, relever, attacher. 12. Je n\u2019ai jamais aim\u00e9 sans craindre la cha\u00eene. 20. La mort, elle, ne met pas de cha\u00eenes. Elle attend.<\/p>\n\n\n\n<p>23. Pr\u00e9sence discr\u00e8te, polie, presque famili\u00e8re. Elle s\u2019assoit dans un coin et me regarde \u00e9crire. 27. Elle n\u2019a pas besoin de frapper. Elle entrouvre la porte. 30. J\u2019apprends \u00e0 marcher avec elle \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. Pas une ennemie, pas une amie : une voisine. 35. Une voisine avec ses cl\u00e9s, son parapluie, ses gestes d\u2019usage.<\/p>\n\n\n\n<p>38. Je pense : un jour, elle me pr\u00eatera du sucre. Et je la suivrai. 42. Les miettes commencent ici. Sur la table, sur le sol, dans ma main. 45. On dit que les gens sans temps inventent des habitudes. Moi je n\u2019ai le temps que pour les miettes. 49. Chaque miette garde la m\u00e9moire d\u2019un repas, d\u2019un geste, d\u2019un oubli.<\/p>\n\n\n\n<p>52. Ramasser, c\u2019est vivre en petit. 55. Ramasser, c\u2019est refuser que tout s\u2019\u00e9teigne. 60. Je vis des miettes. Ce qui reste, ce qui \u00e9chappe, ce qui r\u00e9siste au balai. 66. Tomber amoureux, c\u2019est aussi ramasser. Des regards, des gestes, des promesses inachev\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>70. L\u2019amour, lui, ne laisse pas des miettes. Il laisse des cha\u00eenes. 77. Je relis : \u00ab&nbsp;Quand on tombe amoureux on se rel\u00e8ve attach\u00e9.&nbsp;\u00bb Est-ce une mal\u00e9diction ou une v\u00e9rit\u00e9 trop simple ? 83. Je voudrais qu\u2019un jour on se rel\u00e8ve libre. Mais le mot libre n\u2019existe pas dans cette phrase. 90. Mort encore. Elle me sourit sans dents.<\/p>\n\n\n\n<p>93. Elle dit : prends ton temps. 96. Elle dit : je ne suis pas press\u00e9e. 100. Dans la chambre, la mort est assise sur une chaise. Elle m\u2019\u00e9coute respirer. 107. Je ne l\u2019appelle pas, mais elle est l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>115. Elle ne veut pas me s\u00e9duire. Elle veut seulement me tenir compagnie. 120. Les miettes tombent du pain chaud. On pourrait les balayer. Mais je les garde. 126. Ce sont des preuves minuscules que quelque chose a exist\u00e9. 130. Habitude : ramasser, mettre dans une bo\u00eete, attendre.<\/p>\n\n\n\n<p>137. Habitude : retrouver ces miettes un jour de grande fatigue. 142. Habitude : se dire que la vie est trop lourde, alors vivre en miettes. 150. L\u2019amour encore. Le pi\u00e8ge tendre, la corde douce. 156. On croit sauter dans des bras. Mais on saute dans une prison invisible.<\/p>\n\n\n\n<p>160. J\u2019ai aim\u00e9 comme on tombe. Brutalement. 167. Je me suis relev\u00e9 attach\u00e9. 172. Et pourtant, j\u2019ai recommenc\u00e9. 180. Mort qui m\u2019attend, je sais que je recommencerai encore.<\/p>\n\n\n\n<p>185. Elle rit doucement, elle sait que mes amours l\u2019am\u00e8nent plus pr\u00e8s. 190. Elle n\u2019a pas besoin de se presser : l\u2019amour travaille pour elle. 200. \u00c0 force de ramasser des miettes, je remplis ma poche. Mais le tissu se d\u00e9chire. 207. Je recommence \u00e0 ramasser.<\/p>\n\n\n\n<p>213. Ramasser n\u2019est pas une habitude : c\u2019est une survie. 220. Tomber amoureux, mourir doucement, ramasser des miettes : trois fa\u00e7ons d\u2019attendre. 230. Trois fa\u00e7ons de compter. 240. Trois fa\u00e7ons de num\u00e9roter jusqu\u2019\u00e0 mille.<\/p>\n\n\n\n<p>250. Et rien n\u2019est fini. 260. \u00ab&nbsp;Quand on tombe amoureux on se rel\u00e8ve attach\u00e9.&nbsp;\u00bb Chaque fois la corde se resserre, chaque fois je m\u2019\u00e9tonne d\u2019y consentir. 270. L\u2019attachement, c\u2019est une fid\u00e9lit\u00e9 que je n\u2019ai jamais choisie. 285. Aimer, c\u2019est accepter d\u2019\u00eatre pris dans un filet invisible.<\/p>\n\n\n\n<p>290. On croit tomber l\u2019un vers l\u2019autre. Mais c\u2019est vers le centre du pi\u00e8ge qu\u2019on chute. 300. La mort regarde cette sc\u00e8ne, amus\u00e9e. Elle sait que chaque attachement acc\u00e9l\u00e8re son travail. 310. Elle attend que la corde se tende trop fort, qu\u2019elle casse, qu\u2019elle m\u2019am\u00e8ne \u00e0 elle. 320. Je pense souvent que la mort est plus patiente que l\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p>333. L\u2019amour se jette, la mort se tait. 340. Dans ce silence, je respire comme on gratte une allumette. 350. Les miettes encore. Elles tombent de partout. Des jours, des heures, des visages. 357. Une miette de rire, une miette de fatigue, une miette de r\u00eave oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>362. J\u2019\u00e9parpille, je ramasse, je recommence. 370. On me dit que je gaspille mon temps. Mais mon temps, c\u2019est \u00e7a : les restes. 380. Un grand repas de vie, dont je n\u2019aurai jamais que les miettes. 390. Mais les miettes nourrissent.<\/p>\n\n\n\n<p>400. \u00ab&nbsp;Quand on tombe amoureux on se rel\u00e8ve attach\u00e9.&nbsp;\u00bb J\u2019ai cess\u00e9 d\u2019y voir une mal\u00e9diction. C\u2019est peut-\u00eatre seulement une loi physique. 410. Comme la gravit\u00e9, comme la chute des corps. 420. L\u2019attachement est une gravit\u00e9 secr\u00e8te, une pesanteur intime. 430. On s\u2019arrime l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, et cela suffit \u00e0 nous faire basculer.<\/p>\n\n\n\n<p>440. La mort, elle, ne bascule pas. Elle ne tombe pas. Elle est le sol. 450. Elle ne m\u2019attire pas, elle m\u2019attend. 460. Elle a le temps. 470. J\u2019apprends \u00e0 vivre avec cette voisine polie, qui ne s\u2019impatiente jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>480. Les miettes encore. Les miettes comme cailloux dans mes poches. 490. Parfois je les s\u00e8me derri\u00e8re moi, comme si quelqu\u2019un pouvait suivre ma trace. 500. Personne ne ramasse les miettes que je laisse. Elles tombent dans le vide. 510. Alors je les reprends. Je les garde.<\/p>\n\n\n\n<p>520. Habitude, survie, rituel : ramasser. 530. Tout mon corps est devenu un balai. 540. Je balaie les jours, les heures, les gestes, et je garde ce qui reste. 550. Les miettes ne se plaignent pas d\u2019\u00eatre petites. Elles savent qu\u2019elles contiennent l\u2019essentiel.<\/p>\n\n\n\n<p>560. La mort, elle aussi, se contente de peu. Une inspiration rat\u00e9e, une seconde d\u2019inattention. 570. Elle s\u2019approche quand je me penche pour ramasser. 580. Elle ne me bouscule pas. Elle attend que je perde l\u2019\u00e9quilibre. 590. \u00ab&nbsp;Quand on tombe amoureux on se rel\u00e8ve attach\u00e9.&nbsp;\u00bb Mais parfois, on ne se rel\u00e8ve pas.<\/p>\n\n\n\n<p>600. Alors la mort s\u2019avance, soul\u00e8ve doucement la corde, et la d\u00e9pose sur son \u00e9paule. 610. Elle marche avec moi, comme une s\u0153ur plus \u00e2g\u00e9e. 620. Elle n\u2019a pas besoin de me serrer la main. Sa pr\u00e9sence suffit. 630. Aimer, mourir, ramasser : trois fa\u00e7ons de plier le dos.<\/p>\n\n\n\n<p>640. Chaque geste me rapproche du sol. 650. Le sol, c\u2019est elle. La mort comme plancher. 660. Mais j\u2019avance encore. 670. Une miette apr\u00e8s l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>680. Un amour apr\u00e8s l\u2019autre. 690. Une chute apr\u00e8s l\u2019autre. 700. Et toujours ce rel\u00e8vement attach\u00e9. 710. Les cha\u00eenes invisibles se multiplient. Elles tintent parfois dans mes r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p>720. Je me r\u00e9veille avec le bruit du m\u00e9tal, et je sais que ce n\u2019est pas une illusion. 730. L\u2019amour est bruyant, la mort est silencieuse. 740. Les miettes font un bruit discret, comme une pluie fine. 750. C\u2019est dans ce froissement l\u00e9ger que j\u2019entends battre mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>760. Si je devais choisir un son pour me d\u00e9finir, ce serait celui des miettes qui tombent. <\/p>\n\n\n\n<p>770. Si je devais choisir une image, ce serait la chaise vide o\u00f9 la mort s\u2019assoit. 780. Si je devais choisir une phrase, ce serait : \u00ab\u00a0Quand on tombe amoureux on se rel\u00e8ve attach\u00e9.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>790. Trois images, trois gestes, trois obsessions.<\/p>\n\n\n\n<p>800. Mille fragments ne suffiraient pas \u00e0 les \u00e9puiser. 810. Je recommence pourtant, encore et encore. 820. J\u2019\u00e9cris comme on marche dans un couloir trop long. 830. La mort au bout, l\u2019amour sur les murs, les miettes au sol.<\/p>\n\n\n\n<p>840. J\u2019avance, je compte, je num\u00e9ro. 850. Chaque chiffre est une marche d\u2019escalier. 860. Je descends vers le sol qui m\u2019attend. 870. Je me cramponne aux miettes, je m\u2019attache \u00e0 l\u2019amour, je salue la mort polie.<\/p>\n\n\n\n<p>880. Rien de plus simple, rien de plus vaste. 890. Ce livre est un ramassage. 900. Ce livre est une chute. 910. Ce livre est une compagnie.<\/p>\n\n\n\n<p>920. Trois fils pour une travers\u00e9e : amour, mort, miettes. 930. Trois mani\u00e8res de dire je. 940. Trois fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre retenu. 950. Trois fa\u00e7ons de tomber.<\/p>\n\n\n\n<p>960. Et toujours ce rel\u00e8vement attach\u00e9. 970. Et toujours cette voisine qui attend. 980. Et toujours ce sol jonch\u00e9 de miettes. 990. Mille fragments ne sont qu\u2019un seul : recommencer.<\/p>\n\n\n\n<p>995. Recommencer \u00e0 tomber. 996. Recommencer \u00e0 s\u2019attacher. 997. Recommencer \u00e0 mourir doucement. 998. Recommencer \u00e0 ramasser.<\/p>\n\n\n\n<p>999. Recommencer \u00e0 \u00e9crire. <\/p>\n\n\n\n<p>1000. Et ne pas finir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>0. Commencer, c\u2019est tomber. 2. \u00ab&nbsp;Quand on tombe amoureux on se rel\u00e8ve attach\u00e9.&nbsp;\u00bb La phrase contient d\u00e9j\u00e0 tout : la douceur, le pi\u00e8ge, la contrainte. 5. On croit se relever libre. Mais la corde reste nou\u00e9e au poignet. 7. L\u2019attachement n\u2019est pas la preuve de l\u2019amour. L\u2019attachement est son ombre. 10. 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