{"id":197216,"date":"2025-08-20T19:36:20","date_gmt":"2025-08-20T17:36:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=197216"},"modified":"2025-08-22T08:39:19","modified_gmt":"2025-08-22T06:39:19","slug":"recto-verso-15-la-sortie-de-la-cale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-15-la-sortie-de-la-cale\/","title":{"rendered":"#rectoverso #15\u00a0| La sortie de la cale"},"content":{"rendered":"\n<p>1- Marcher sur les galets, longer l\u2019oc\u00e9an et s\u2019\u00e9vader\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>2- Penser qu\u2019il y a -135 \u00e0 -60 millions d\u2019ann\u00e9es av. J.-C., la mer recouvrait la majeure partie de la terre.<\/p>\n\n\n\n<p>3- Apprendre qu\u2019au milieu du 18\u1d49 si\u00e8cle, un apothicaire local s\u2019adonne \u00e0 l\u2019Histoire Naturelle. Les coquillages fossilis\u00e9s deviennent alors sa passion. Il effectue de nombreux voyages \u00e0 Paris et fr\u00e9quente avec assiduit\u00e9 le Jardin du Roy o\u00f9 il se lie d\u2019amiti\u00e9 avec un futur botaniste et un futur chimiste. En 1723, il cr\u00e9e dans sa ville un Cabinet d\u2019histoire naturelle et, par le biais d\u2019achats et d\u2019\u00e9changes, il met en place une magnifique collection. Un manuscrit de 16 feuillets, dans lequel est d\u00e9velopp\u00e9e la th\u00e9matique du d\u00e9placement des coquillages fossiles, lui est tr\u00e8s probablement attribu\u00e9. L\u2019\u00e9rudit \u00e9met l\u2019hypoth\u00e8se r\u00e9volutionnaire que les coquillages fossiles sont d\u2019anciens \u00eatres vivants sans conclure pour autant qu\u2019ils correspondent \u00e0 des esp\u00e8ces disparues. Sa pens\u00e9e, qui a contribu\u00e9 modestement \u00e0 la mise en place progressive du r\u00e8gne de la Science, est encore trop audacieuse pour l\u2019\u00e9poque. \u00c0 la fin de son m\u00e9moire, une ligne r\u00e9dig\u00e9e dans une \u00e9criture diff\u00e9rente et anonyme a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9e. C\u2019est un avertissement adress\u00e9 \u00e0 l\u2019auteur de garder pour lui ses interpr\u00e9tations.<\/p>\n\n\n\n<p>4-&nbsp;<em>Consid\u00e9rer que l\u2019\u00e9criture n\u2019est pas pour moi une source limpide et qu\u2019il m\u2019est encore difficile apr\u00e8s 45 jours d\u2019atelier de faire \u00e9merger une voix qui m\u2019appartienne enti\u00e8rement. Remarquer n\u00e9anmoins que je peux assez facilement inventer une histoire, cr\u00e9er mes propres personnages, les placer dans diff\u00e9rents d\u00e9cors et leur permettre d\u2019avoir leurs propres gestes et de d\u00e9velopper des \u00e9motions.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>5- Se pencher, ramasser une pierre arrondie par le roulis des vagues. Lever la t\u00eate silencieusement en direction des escarpements qui, l\u00e0-bas au loin, font face \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 de l\u2019oc\u00e9an.<\/p>\n\n\n\n<p>6- Suivre un sentier \u00e0 Varengeville qui aura peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 emprunt\u00e9 par Monet pour y peindre \u00ab&nbsp;La cabane du p\u00eacheur&nbsp;\u00bb, admirer les vitraux de Braque, s\u2019arr\u00eater sur sa tombe.<\/p>\n\n\n\n<p>7- Songer \u00e0 l\u2019\u00e9rosion de la falaise, au travail de sape de la mer et \u00e0 l\u2019infiltration des eaux de pluie qui pendant les p\u00e9riodes de gel en font \u00e9clater de grands pans. S\u2019inqui\u00e9ter du recul rapide qui affecte les amas de roches crayeuses depuis ces derni\u00e8res d\u00e9cennies. Se souvenir d\u2019avoir lu que la vitesse \u00e0 laquelle s\u2019effectue leur abrasion est corr\u00e9l\u00e9e aux caract\u00e9ristiques lithologiques de leurs r\u00e9gions.<\/p>\n\n\n\n<p>8-&nbsp;<em>M\u2019apercevoir que dans le domaine de la fiction, mon imagination est libre et fertile. Elle se d\u00e9veloppe presque naturellement. Tout est permis, me semble-t-il, sans jugement. Je go\u00fbte alors au plaisir de pouvoir voyager au-del\u00e0 du temps.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>9- Regarder Dieppe dont les dimensions se sont r\u00e9duites proportionnellement au nombre de pas effectu\u00e9s sur la plage et rebrousser chemin.<\/p>\n\n\n\n<p>10- S\u2019octroyer quelques jours pour visiter cette agglom\u00e9ration de taille moyenne, constater que&nbsp;son pass\u00e9 historique est cons\u00e9quent et que son patrimoine culturel est tr\u00e8s marqu\u00e9 par son histoire maritime.<\/p>\n\n\n\n<p>11- Le d\u00e9barquement dans le port au XVI\u1d49 si\u00e8cle d\u2019un \u00e9l\u00e9phant pour qu\u2019il soit offert en cadeau \u00e0 Henri IV en t\u00e9moigne. L\u2019\u00e9norme mammif\u00e8re, \u00e2g\u00e9 d\u2019environ cinq ans, a \u00e9t\u00e9 achemin\u00e9 sur un navire pendant plusieurs semaines. Il est probablement le premier sp\u00e9cimen africain depuis l\u2019Antiquit\u00e9 \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 introduit en Europe par la voie atlantique. Il aura fallu d\u00e9ployer un ensemble de techniques et de moyens mat\u00e9riels consid\u00e9rables pour permettre au pachyderme de survivre pendant ce long trajet. Aura-t-il b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un soigneur animalier originaire d\u2019Afrique pour son entretien ? Lui aura-t-on fourni la quantit\u00e9 d\u2019eau et de nourriture suffisante pour permettre son entretien et la continuit\u00e9 de sa croissance ? Il faut lui souhaiter ! Toujours est-il que le transport de cet animal depuis le Cap-Vert correspond pour l\u2019\u00e9poque \u00e0 un triple exploit : technique, commercial et diplomatique. C\u2019est \u00e9galement une preuve suppl\u00e9mentaire que les marins de cette localit\u00e9 avaient une connaissance approfondie des c\u00f4tes africaines.<\/p>\n\n\n\n<p>12- Aller consulter un fonds d\u2019archives et d\u00e9couvrir qu\u2019au mois de mai 1753, la juridiction d\u2019Arcques mentionne un proc\u00e8s \u00e0 l\u2019encontre de duellistes dieppois. La sentence est rendue quatre mois plus tard par le parlement de Rouen. Le nomm\u00e9 Dupr\u00e9el ayant abattu au cours d\u2019un duel le nomm\u00e9 Ramin, se voit condamn\u00e9 \u00e0 \u00eatre pendu par les pieds et \u00e9trangl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce que mort s\u2019ensuive \u00e0 une potence install\u00e9e \u00e0 cet effet sur la place publique de la ville de Dieppe. Le corps mort du pauvre bougre y restera vingt-quatre heures. Apr\u00e8s quoi, il sera tra\u00een\u00e9 sur une claye puis attach\u00e9 par le bourreau \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019une charrette pour \u00eatre ensuite balad\u00e9 par les rues et carrefours de ladite ville. Pour finir, il sera jet\u00e9 \u00e0 la voirie et ses biens et acquis seront confisqu\u00e9s au profit de la justice.<\/p>\n\n\n\n<p>13-&nbsp;<em>Devoir r\u00e9diger rapidement une id\u00e9e abstraite peut parfois me mettre en panique. Mes propres mots deviennent r\u00e9tifs et silencieux, ils se mettent \u00e0 distance, se dispersent, restent en pyjama dans ma t\u00eate. Ils refusent de prendre une forme structur\u00e9e. Dans ces moments-l\u00e0, ma pens\u00e9e demeure captive. Je me persuade que ce que je ressens circule d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de moi, capt\u00e9 et exprim\u00e9 plus ais\u00e9ment par d\u2019autres. Je bloque. Je m\u2019agace. Je regrette alors de ne pas disposer des outils qui me permettraient de mieux ciseler mes opinions. Mon texte se construit en patchwork dans une sorte de collage d\u2019id\u00e9es puis\u00e9es ici ou l\u00e0. La glaneuse un peu glandeuse, c\u2019est moi !<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>14- M\u2019asseoir dans la salle et prendre des notes qui me renseigneront sur l\u2019existence des \u00ab&nbsp;sorci\u00e8res dieppoises&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>15- Ausculter les D\u00e9lib\u00e9rations Municipales, les proc\u00e8s-verbaux du Conseil G\u00e9n\u00e9ral de la commune et les documents policiers. Noter qu\u2019en 1789, 4 469 femmes mari\u00e9es et veuves ainsi que 5 585 filles habitaient \u00e0 Dieppe contre seulement 7 086 hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>16- Ne pas avoir assez de temps pour tout lire. Choisir quelques-unes des actions h\u00e9ro\u00efques de ces femmes, souvent d\u00e9tourn\u00e9es en m\u00e9faits par un repr\u00e9sentant de la gente masculine. \u00c0 l\u2019image de cet extrait en date du 5 juillet 1789 \u00e9manant d\u2019un proc\u00e8s-verbal du Procureur du Roi : \u00ab&nbsp;<em>C\u2019est dans ce jour si affreux pour les bons citoyens que j\u2019ai vu une troupe de 2 ou 300 femmes violer tout ce que la propri\u00e9t\u00e9 a de plus sacr\u00e9. Je les ai vus enlever des provisions que notre H\u00f4tel de Ville, dans sa pr\u00e9voyante sagesse, avait ramasser pour \u00e9carter loin de nos murs et m\u00eames de nos campagnes les ravages qu\u2019entra\u00eene la famine. J\u2019ai vu ces femmes menacer la t\u00eate de plusieurs citoyens et la mienne particuli\u00e8rement\u00a0\u00bb<\/em>. \u00c0 plusieurs reprises, ce sont les probl\u00e8mes de ravitaillement qui mettent les citoyennes de Dieppe en col\u00e8re. Le moment le plus fort demeure la r\u00e9quisition par plus de 4 000 d\u2019entre elles de plusieurs tonnes de bl\u00e9, transport\u00e9es par le navire am\u00e9ricain Le Mentor, venu de Boston, et destin\u00e9es aux Parisiens affam\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>17- Partir \u00e0 la recherche des mentions d\u2019auteurs c\u00e9l\u00e8bres. D\u00e9busquer Ch\u00e2teaubriand, lequel aurait r\u00e9alis\u00e9 au moins six voyages \u00e0 Dieppe. Recopier un extrait d\u2019une de ses lettres datant du 6 octobre 1814 adress\u00e9e \u00e0 Monsieur et Madame de Duras : \u00ab&nbsp;<em>Dites \u00e0 la mer toutes mes tendresses pour elle ! Dites-lui que je suis n\u00e9 au bruit de ses flots, qu\u2019elle a vu mes premiers jours, nourri mes premi\u00e8res passions et mes premiers orages ; que je l\u2019aimerai jusqu\u2019\u00e0 mon dernier jour et que je la prie de vous faire entendre quelques-unes de ses temp\u00eates d\u2019automne ! Pensez aussi que j\u2019ai habit\u00e9 Dieppe trois mois ; que je me suis promen\u00e9 souvent du haut des falaises de la c\u00f4te, que j\u2019ai appris \u00e0 faire l\u2019exercice sur les galets de la gr\u00e8ve, et que, tandis que le caporal me disait : \u00ab&nbsp;Charge en quatre temps ! Arme \u00e0 gauche !&nbsp;\u00bb Je regardais avec des yeux d\u2019envie la vague qui se brisait sur la rive\u2026<\/em>&nbsp;\u00bb. Retenir qu\u2019il y revient en juillet 1847, un an avant sa mort pour y faire quelques promenades. Mais lourdement handicap\u00e9 par la goutte qui le ronge, il ne peut plus se d\u00e9placer par lui-m\u00eame. Il se fait donc conduire en voiture \u00e0 Longueville et Arques pour regarder une derni\u00e8re fois avec la m\u00e9lancolie qui le caract\u00e9rise les deux ch\u00e2teaux.<\/p>\n\n\n\n<p>18- D\u00e9masquer Victor Hugo de passage en 1837 avec Juliette Drouet. Le grand artiste trouve Dieppe insipide. Du ch\u00e2teau fort qui se dresse en haut de la falaise, il dit ne retenir que la fen\u00eatre Renaissance par laquelle la tradition fait s\u2019\u00e9chapper en 1650 une autre duchesse qui s\u2019y \u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9e. Ch\u00e2teaubriand y avait fait r\u00e9f\u00e9rence deux ans avant lui : \u00ab&nbsp;<em>En me promenant ce matin sur les falaises de Dieppe, j\u2019ai aper\u00e7u la poterne qui communique \u00e0 ces falaises au moyen d\u2019un pont jet\u00e9 sur un foss\u00e9 ! Madame de Longueville avait \u00e9chapp\u00e9 par l\u00e0 \u00e0 la reine Anne d\u2019Autriche : embarqu\u00e9e furtivement au H\u00e2vre, mise \u00e0 terre \u00e0 Rotterdam, elle se rendit \u00e0 Stenay aupr\u00e8s du mar\u00e9chal de Turenne<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>19- C\u2019est aux portes de Dieppe, \u00e0 Puys, qu\u2019Alexandre Dumas s\u2019\u00e9teint alors qu\u2019il \u00e9tait venu se r\u00e9fugier chez son fils.<\/p>\n\n\n\n<p>20- En 1824, la duchesse de Berry se rend pour la premi\u00e8re fois \u00e0 Dieppe. Elle s\u2019y sent si bien qu\u2019elle a le d\u00e9sir de se faire construire une r\u00e9sidence secondaire. Elle entra\u00eene \u00e0 sa suite l\u2019aristocratie parisienne. La mode des bains de mer se d\u00e9veloppe. Elle atteint son acm\u00e9 avec l\u2019arriv\u00e9e du chemin de fer et des \u00ab&nbsp;trains de plaisir&nbsp;\u00bb qui permettent de relier Paris \u00e0 la c\u00f4te normande en trois heures.<\/p>\n\n\n\n<p>21- \u00c0 la m\u00eame p\u00e9riode sur les c\u00f4tes normandes, des femmes ont exerc\u00e9 le m\u00e9tier difficile et exigeant de ramasseuse de galets qu\u2019elles pratiquaient en compl\u00e9ment d\u2019autres activit\u00e9s comme la p\u00eache.<\/p>\n\n\n\n<p>22- En ce premier tiers du 21\u1d49 si\u00e8cle, Dieppe est terriblement impact\u00e9e par la d\u00e9gradation de son b\u00e2ti ancien. Le retrait de l\u2019\u00c9tat et des fonds publics y est important. Sa somptueuse \u00e9glise Saint-Jacques, qui m\u00eale le style roman \u00e0 l\u2019art gothique flamboyant, est en train de subir des dommages irr\u00e9versibles.<\/p>\n\n\n\n<p>23- Le littoral dieppois repr\u00e9sente pour la commune un avantage qui lui permet encore de programmer quelques \u00e9v\u00e9nements touristiques maritimes. N\u00e9anmoins, elle ne peut pas d\u00e9velopper une attractivit\u00e9 r\u00e9gionale car Rouen et Le Havre sont trop proches d\u2019elle. Dans le courant du dernier trimestre 2018, la mis\u00e8re se propage au sein de la population maritime et \u00e0 la mi-novembre, les femmes de p\u00eacheurs font parler d\u2019elles. Regroup\u00e9es sur le quai du port o\u00f9 elles ont l\u2019habitude de vendre leurs poissons, elles accusent publiquement les chalutiers de Basse-Normandie d\u2019avoir d\u00e9peupl\u00e9 de harengs les c\u00f4tes \u00e0 force d\u2019employer des techniques de p\u00eache destructrices. Le personnel de ces bateaux \u00ab&nbsp;\u00e9trangers&nbsp;\u00bb est chass\u00e9 \u00e0 coups de pierres avant d\u2019avoir eu le temps de d\u00e9barquer leur poisson\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>24-&nbsp;<em>Savoir d\u00e9velopper sans difficult\u00e9 un concept \u00e0 l\u2019oral comme \u00e0 l\u2019\u00e9crit est un marqueur social. Exprimer clairement et de fa\u00e7on structur\u00e9e des id\u00e9es abstraites, avoir une totale ma\u00eetrise de l\u2019argumentation refl\u00e8te souvent le niveau d\u2019\u00e9ducation. Dans certains groupes sociaux, l\u2019\u00e9criture est un outil quotidien d\u2019\u00e9change et de pouvoir. Qu\u2019en est-il au juste pour moi ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>25- \u00c0 la fin du 18\u1d49 si\u00e8cle, Dieppe dispose d\u2019un port de p\u00eache de grande importance o\u00f9 les familles de p\u00eacheurs repr\u00e9sentent un bon 1\/4 de la population. Il existe plusieurs communaut\u00e9s, dont celles du bourg du Pollet et du quartier du Petit Veules qui se consacrent essentiellement \u00e0 cette profession.<\/p>\n\n\n\n<p>26- \u00c0 l\u2019automne et \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 de chaque ann\u00e9e, de nombreux paysans des paroisses avoisinantes de Dieppe sont recrut\u00e9s pour les deux grandes campagnes de harengs et de maquereaux. Ils viennent se faire embarquer et mettent \u00e0 disposition leurs propres mat\u00e9riels de p\u00eache. Entre les deux saisons, ils cultivent le chanvre, indispensable \u00e0 la fabrication des cordes et filets de leur r\u00e9gion. Pourtant la main-d&rsquo;\u0153uvre locale n\u2019est pas suffisante pour compl\u00e9ter les \u00e9quipages des 150 bateaux de p\u00eache qui sont amarr\u00e9s dans la ville.<\/p>\n\n\n\n<p>27- Cela fait deux bonnes heures que le bateau a accost\u00e9. Cach\u00e9 dans la cale, Ildephonse attend patiemment que la nuit tombe sur le port. Mais il ne peut emp\u00eacher son c\u0153ur de battre \u00e0 tout rompre chaque fois que des bruits de pas raisonnent sur le pont. Il a tr\u00e8s peur d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert et jet\u00e9 en prison avec pour seul motif d\u2019avoir voyag\u00e9 clandestinement sur un bateau de la ville d\u2019Amboise \u00e0 celle d\u2019Orl\u00e9ans. Attir\u00e9 par la rumeur d\u2019embauche dans les ports du Nord, Ildephonse a fui la mis\u00e8re de sa Touraine natale. Il a eu 21 ans en pleine travers\u00e9e de la Loire et ne veut pour rien au monde que son aventure se termine derri\u00e8re des barreaux.<\/p>\n\n\n\n<p>28- Pendant la p\u00e9riode moderne, la p\u00eache demeure une activit\u00e9 collective encadr\u00e9e par des usages locaux. Les communaut\u00e9s de p\u00eacheurs de Dieppe se partagent le calendrier annuel, lequel est divis\u00e9 en plusieurs saisons qui correspondent aux diff\u00e9rentes esp\u00e8ces de poissons.<\/p>\n\n\n\n<p>29- Ildephonse jette un \u0153il&nbsp;autour de lui. Hormis le ciel \u00e9toil\u00e9 et le cri strident des mouettes, il ne voit ni n\u2019entend plus personne. Prestement, il saute sur le quai et y demeure accroupi quelques secondes. Au sortir du port, il longe \u00e0 pied le bord de Loire pendant environ un kilom\u00e8tre puis finit par s\u2019enfoncer dans le c\u0153ur de la ville. Il cherche une auberge pour pouvoir y faire un repas car voil\u00e0 plusieurs jours qu\u2019il n\u2019a pas mang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>30- La jurisprudence du tribunal de l\u2019Amiraut\u00e9 fixe les r\u00e8gles du m\u00e9tier de p\u00eacheur. L\u2019armement d\u2019un bateau de p\u00eache repose donc sur 3 institutions : l\u2019armement \u00e0 la part, l\u2019h\u00f4tage et l\u2019\u00e9quipage. L\u2019armateur, le ma\u00eetre du bateau et les marins, quels que soient leurs int\u00e9r\u00eats, sont tous plac\u00e9s dans une relation d\u2019interd\u00e9pendance \u00e9troite.<\/p>\n\n\n\n<p>31- Bient\u00f4t, Ildephonse aper\u00e7oit au loin l\u2019enseigne du Plat d\u2019\u00c9tain. Il se souvient que Louis lui a parl\u00e9 de cette auberge et du co\u00fbt d\u2019un repas et d\u2019une nuit\u00e9e. Il a trente sous en poche et ne peut pas se permettre de tout d\u00e9penser. Il se contentera donc d\u2019accepter, parmi les chambres propos\u00e9es, celle situ\u00e9e juste au-dessus des \u00e9curies.<\/p>\n\n\n\n<p>32- L\u2019h\u00f4tage est un terme qui d\u00e9signe une&nbsp;relation contractuelle d\u2019une dur\u00e9e de 9 ans entre un armateur et le ma\u00eetre d\u2019un bateau. Par ce contrat, l\u2019homme qui prend la direction de l\u2019embarcation s\u2019engage \u00e0 recruter annuellement un \u00e9quipage avant chaque saison de p\u00eache.<\/p>\n\n\n\n<p>33- Allong\u00e9 sur sa paillasse, Ildephonse r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 la suite de son voyage. Va-t-il poursuivre son chemin en bateau vers le Nord en \u00e9changeant cette fois-ci sa force de travail contre une travers\u00e9e ? Il h\u00e9site car il sait que la navigation sur la Seine est intermittente en raison du niveau des eaux. Puisqu\u2019il ne lui reste qu\u2019une vingtaine de sous, ne serait-il pas pr\u00e9f\u00e9rable de continuer par la route \u00e0 pied ?<\/p>\n\n\n\n<p>34- L\u2019armement \u00e0 la part donne la possibilit\u00e9 \u00e0 chaque individu engag\u00e9 par ce lien juridique d\u2019apporter sa contribution au collectif. Le p\u00eacheur fournit cordes et filets et re\u00e7oit en retour, \u00e0 la hauteur de ce qu\u2019il donne, une part du b\u00e9n\u00e9fice tir\u00e9 de la vente du poisson. Le matelot encaisse en sus une somme correspondant au louage de sa force de travail.<\/p>\n\n\n\n<p>35- Ildephonse peine autant \u00e0 choisir son prochain mode de transport qu\u2019\u00e0 s\u2019endormir. L\u2019odeur \u00e2cre et r\u00e9sineuse du bois de ch\u00eane br\u00fblant dans l\u2019\u00e2tre de la chemin\u00e9e de la grande salle de l\u2019auberge vient lui chatouiller les narines par une petite fen\u00eatre rest\u00e9e entrouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>Le rire aigu et cassant d\u2019une femme ivre lui parvient aux oreilles. Au-dessous de lui, les chevaux de l\u2019\u00e9curie manifestent leur pr\u00e9sence par intermittence en martelant de leurs sabots le sol de terre battue, et en faisant s\u2019\u00e9chapper de leurs naseaux un souffle bref. Ildephonse, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, se tourne et se retourne sur sa paillasse, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il finisse par s\u2019endormir d\u2019\u00e9puisement.<\/p>\n\n\n\n<p>36-\u00a0<em>Que r\u00e9v\u00e8lent les blocages dans l\u2019\u00e9criture ? Sont-ce des in\u00e9galit\u00e9s sournoisement enfouies, des diff\u00e9rences d\u2019acc\u00e8s au langage et \u00e0 la reconnaissance ? \u00c9crire, faire entendre ma voix, une parmi des myriades. Est-ce un combat int\u00e9rieur contre un mur qui me semble infranchissable ? Est-ce seulement une qu\u00eate intime ? Pourquoi ces personnages ? Lison, Louis, Mathilde, Ildephonse, Nomvula, Talia ? La multitude des mentions \u00ab\u00a0ne sait pas signer\u00a0\u00bb sur les actes de naissances et de mariages dans les registres de l\u2019\u00c9tat civil me  revient soudain en m\u00e9moire. Elles sont l\u00e0 qui tourbillonnent autour de moi. Envisager l\u2019\u00e9criture pour mieux me situer dans le monde, avec mes ressources et mes limites, mais vouloir inscrire aussi mon d\u00e9fi dans un cadre plus large, social et culturel.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1- Marcher sur les galets, longer l\u2019oc\u00e9an et s\u2019\u00e9vader\u2026 2- Penser qu\u2019il y a -135 \u00e0 -60 millions d\u2019ann\u00e9es av. J.-C., la mer recouvrait la majeure partie de la terre. 3- Apprendre qu\u2019au milieu du 18\u1d49 si\u00e8cle, un apothicaire local s\u2019adonne \u00e0 l\u2019Histoire Naturelle. Les coquillages fossilis\u00e9s deviennent alors sa passion. 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