{"id":19772,"date":"2019-11-24T15:10:04","date_gmt":"2019-11-24T14:10:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=19772"},"modified":"2019-11-26T15:24:41","modified_gmt":"2019-11-26T14:24:41","slug":"tes-27-septembre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/tes-27-septembre\/","title":{"rendered":"Tes 27 septembre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n27 septembre 1978<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Ce mercredi matin tu as pris le <em>school bus<\/em> pour aller au lyc\u00e9e ou plut\u00f4t <em>High School <\/em>de la ville du Connecticut o\u00f9 tu t\u2019es install\u00e9e avec ta famille il y a \u00e0 peine trois mois. Dans la candeur de tes quinze ans tu vis cette aventure avec ravissement. A quinze ans c\u2019est ton troisi\u00e8me d\u00e9m\u00e9nagement, mais le premier \u00e0 l\u2019\u00e9tranger dans un pays dont tu ne comprends pas encore la langue. Tout est nouveau et enthousiasmant. Les cours que tu suis \u00e0 la <em>High School<\/em>, tu les as choisis dans l\u2019\u00e9pais livret contenant toute l\u2019offre d\u2019enseignement \u00e0 laquelle tu peux avoir acc\u00e8s, une offre \u00e9blouissante par sa richesse et la libert\u00e9 qu\u2019apporte le choix des mati\u00e8res \u00e9tudi\u00e9es, comme une grande bouff\u00e9e d\u2019oxyg\u00e8ne, \u00e0 l\u2019image de ce pays. Tu te sens bien dans ce nouveau lieu, m\u00eame si tu es un peu perdue au d\u00e9but. Vers midi tu as d\u00e9jeun\u00e9 dans le <em>student center<\/em>, cette immense salle au centre du lyc\u00e9e o\u00f9 les \u00e9l\u00e8ves se retrouvent entre les cours et peuvent s\u2019asseoir autour de tables rondes pour manger, travailler, \u00e9changer, tra\u00eener. Ici tout est am\u00e9nag\u00e9 pour le confort et le bien-\u00eatre des \u00e9l\u00e8ves, les professeurs et le personnel administratif sont bienveillants, chacun t\u2019aide \u00e0 t\u2019int\u00e9grer. Apr\u00e8s les cours, vers 15h, tu rentres chez toi, dans la grande maison bord\u00e9e d\u2019un ruisseau qui s\u2019\u00e9coule entre les arbres du jardin. Ici tout est grand, spacieux, d\u00e9mesur\u00e9 presque par rapport \u00e0 la France \u00e9triqu\u00e9e et \u00e9touffante dont tu viens. Ta chambre est grande, avec une t\u00e9l\u00e9 sur laquelle tu regardes des <em>soap operas<\/em> en rentrant du lyc\u00e9e, tout en te r\u00e9galant de <em>chocolate chips cookies<\/em> pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 partir d\u2019un m\u00e9lange tout pr\u00eat auquel tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 ajouter des \u0153ufs avant de le mettre au four. Devant la fen\u00eatre de ta chambre se dressent de grands arbres sur lesquels tu vois gambader des \u00e9cureuils et ces dr\u00f4les de petits <em>chipmunks <\/em>qui n\u2019existent pas en France, mais que tu connaissais \u00e0 travers les personnages de Tic et Tac de Walt Disney. Apr\u00e8s ta pause go\u00fbter\/t\u00e9l\u00e9 tu dois te mettre au travail pour faire ta seconde par correspondance avec les cours du CNTE. Le programme fran\u00e7ais \u00e9tant tr\u00e8s diff\u00e9rent du programme am\u00e9ricain et ton s\u00e9jour aux \u00c9tats-Unis ne devant durer que deux ans, continuer ta scolarit\u00e9 fran\u00e7aise en parall\u00e8le du lyc\u00e9e am\u00e9ricain est indispensable.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n27\nseptembre 1979<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Il fait chaud encore, c\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9 indien, \u00ab\u00a0une saison qui n\u2019existe que dans le nord de l\u2019Am\u00e9rique\u00a0\u00bb, comme le chante Joe Dassin. Un moment unique o\u00f9 dans la ti\u00e9deur de l\u2019\u00e9t\u00e9 finissant, la nature, repeinte par une palette magique, explose de rouge, de jaune, d\u2019ocre et d\u2019or. Ces couleurs t\u2019enchantent. Tout semble  s\u2019illuminer et s\u2019ouvrir autour de toi. Cette ann\u00e9e tu as d\u00e9cid\u00e9 de ne plus suivre les cours par correspondance du CNTE, tu veux profiter de ta vie am\u00e9ricaine avant de devoir rentrer en France l\u2019\u00e9t\u00e9 prochain. Tes parents ont laiss\u00e9 faire. A tes seize ans, au printemps, tu as pass\u00e9 ton permis de conduire et gagn\u00e9 en libert\u00e9 pour sortir et voir des amis. Ce jeudi apr\u00e8s-midi, apr\u00e8s les cours, tu empruntes la voiture de ta m\u00e8re pour te rendre chez ton amie Laurence, une fran\u00e7aise dont tu as fais la connaissance au lyc\u00e9e. Elle porte le m\u00eame pr\u00e9nom que toi et vous \u00eates rapidement devenue tr\u00e8s proches. Dans sa grande propri\u00e9t\u00e9 l\u2019apr\u00e8s-midi s\u2019\u00e9coule dans le confort et l\u2019insouciance, entre fous rires d\u2019adolescentes et papotages futiles. En partant tu croises son petit fr\u00e8re assis \u00e0 une table de jardin avec leur m\u00e8re, il doit avoir cinq ans, absorb\u00e9e par tes \u00e9changes complices avec Laurence, tu remarques \u00e0 peine son visage poupin sous ses boucles brunes..<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n27 septembre 1981<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Ce dimanche, comme presque tous les jours depuis ton retour en France, il y a un an, tu broies du noir, ton ventre est nou\u00e9, tu respires mal. Tu redoubles ta premi\u00e8re et tu sens bien que tu ne vas pas y arriver. Tu ne voulais pas revenir en France. Tu as bien essay\u00e9 de fuguer avec ton petit ami pour \u00e9chapper \u00e0 ce retour forc\u00e9, mais vos plans ont \u00e9chou\u00e9. Ses promesses de vous retrouver, ton intention de retourner l\u00e0-bas \u00e0 ta majorit\u00e9 t\u2019ont permis de tenir quelques mois jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il t\u2019appelle pour te dire que c\u2019\u00e9tait fini. Ce jour-l\u00e0 tout s\u2019est \u00e9croul\u00e9 et tu t\u2019es p\u00e9trifi\u00e9e dans un \u00e9tat de sid\u00e9ration d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Tu y avais cru \u00e0 ses promesses et tu voyais ton avenir l\u00e0-bas. En plus du choc de l\u2019arrachement brutal de ce pays o\u00f9 tu te sentais bien, tu t\u2019es retrouv\u00e9e au lyc\u00e9e des Ulis, un univers froid et carc\u00e9ral auquel tu ne comprends rien. Tout est laid et brutal dans cette ville nouvelle artificiellement pos\u00e9e au milieu des champs. Rien entre les blocs de b\u00e9ton d\u00e9shumanis\u00e9s du lyc\u00e9e et le vaste parking du centre commercial, seul lieu o\u00f9 aller entre deux cours. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 traverser la rue, puis se faufiler entre les voitures stationn\u00e9es, pour arpenter ces all\u00e9es sans \u00e2me, mais pour y faire quoi&nbsp;? Tu es perdue, tu ne comprends plus rien, toi qui adorait \u00e9tudier, tu n\u2019y arrives plus, tu es en chute libre. Ce matin tu t\u2019es lev\u00e9e tard, d\u00e9\u00e7ue de te r\u00e9veiller encore une fois dans cette r\u00e9alit\u00e9 dont tu esp\u00e8res chaque soir avant de t\u2019endormir qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019un cauchemar dont tu te r\u00e9veilleras le lendemain matin. Apr\u00e8s le triste et silencieux d\u00e9jeuner familial du dimanche, tu es remont\u00e9e dans ta chambre, dont tu n\u2019es redescendue que le soir pour d\u00eener. Tu es seule au milieu d\u2019une famille malade.  D\u2019affreux cauchemars hantent tes nuits.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n27 septembre 2001<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Apr\u00e8s avoir accompagn\u00e9 les enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire tu reviens \u00e0 l\u2019appartement, tu ranges un peu, puis tu essayes de travailler, mais tu n\u2019arrives pas \u00e0 te concentrer. Tu repenses \u00e0 cette amie \u00e0 la sortie de l\u2019\u00e9cole il y a deux semaines qui t\u2019a demand\u00e9 si tu avais vu ce qui se passait \u00e0 New York. Non, tu n\u2019\u00e9tais pas encore au courant, mais en rentrant chez toi la t\u00e9l\u00e9vision a fait surgir l\u2019horreur dans ton salon. Tu n\u2019apprendras que longtemps apr\u00e8s que Jason, 26 ans, le petit fr\u00e8re de ton amie Laurence, travaillait au 94\u00e8me \u00e9tage de la tour sud du World Trade Center ce 11 septembre. De la fen\u00eatre de la salle de r\u00e9union o\u00f9 il se trouvait il ne pouvait pas voir la tour nord d\u00e9j\u00e0 impact\u00e9e et a poursuivi son meeting jusqu\u2019\u00e0 ce que le second avion percute sa tour entre le 77\u00e8me et le 85\u00e8me \u00e9tage. Il est mort ce jour-l\u00e0, comme 2763 inconnus, dont une vingtaine originaire comme lui de la ville de Greenwich, mais lui tu le connaissais, du moins tu l\u2019avais crois\u00e9 quelques fois chez ton amie. Dans la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019appartement vide, tu repenses \u00e0 ces corps qui tombent sur fond de ciel radieux d\u00e9figur\u00e9 par les flammes et d\u2019\u00e9paisses volutes de fum\u00e9e noire, tu revois l\u2019effondrement des tours et l\u2019ensevelissement de la ville sous le nuage de cendres, la fuite \u00e9perdue de ceux qui travaillaient \u00e0 proximit\u00e9, dont un de tes amis am\u00e9ricains faisait partie et qu\u2019il te racontera. Tu penses \u00e0 Laurence et sa famille. Comment survivre \u00e0 \u00e7a&nbsp;? Pourtant ici la vie continue. 16H30, tu retournes \u00e0 l\u2019\u00e9cole chercher les enfants. Il fait beau, tu les emm\u00e8nes au parc o\u00f9 tu essayes de lire un peu pendant qu\u2019ils jouent, loin des trag\u00e9dies qui d\u00e9vorent le monde. Il faut ensuite rentrer et tout s\u2019encha\u00eene sans pouvoir souffler&nbsp;: les devoirs, le bain, le repas, le coucher jusqu\u2019\u00e0 ce que toi aussi tu t\u2019effondres, \u00e9puis\u00e9e, pour la nuit.  <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>27 septembre 1978 Ce mercredi matin tu as pris le school bus pour aller au lyc\u00e9e ou plut\u00f4t High School de la ville du Connecticut o\u00f9 tu t\u2019es install\u00e9e avec ta famille il y a \u00e0 peine trois mois. Dans la candeur de tes quinze ans tu vis cette aventure avec ravissement. A quinze ans c\u2019est ton troisi\u00e8me d\u00e9m\u00e9nagement, mais <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/tes-27-septembre\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Tes 27 septembre<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":254,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1090],"tags":[],"class_list":["post-19772","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-08-nos-27-septembre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19772","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/254"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19772"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19772\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19772"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19772"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19772"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}