{"id":199262,"date":"2025-09-27T18:29:10","date_gmt":"2025-09-27T16:29:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=199262"},"modified":"2025-09-27T18:29:10","modified_gmt":"2025-09-27T16:29:10","slug":"histoire-02-il-faudrait-tout-oublier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-02-il-faudrait-tout-oublier\/","title":{"rendered":"#HISTOIRE # 02 | Il faudrait tout oublier"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>( Instantan\u00e9s\/1\/)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>La femme\u00a0:<\/strong> Je d\u00e9teste ces soi-disant savants en blouse blanche qui utilisent des mots que personne ne comprend pour annoncer des mauvaises nouvelles. Il a fallu que je d\u00e9code son verbiage abscons et que je pose des questions qui lui ont paru idiotes pour que je commence \u00e0 r\u00e9aliser ce qu\u2019il t\u2019arrive. On m\u2019a dit que toi, mon ch\u00e9ri, qui est l\u00e0 endormi dans ce lit, quand tu vas te r\u00e9veiller, apr\u00e8s l\u2019effet des somnif\u00e8res qu\u2019il a fallu te donner pour te calmer quand tu es arriv\u00e9 ici, tu ne me reconnaitras pas. Je ne sais rien de ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 depuis que tu es parti ce matin de la maison. C\u2019est dr\u00f4le, non c\u2019est \u00e9trange de te voir l\u00e0, si calme, si d\u00e9tendu, presque souriant dans ton sommeil \u00e9tonnement silencieux. On dirait un autre homme. Un homme qui parait-il ne me connait plus. Je ne sais pas du tout si j\u2019ai peur de ton r\u00e9veil, de quand tu vas ouvrir les yeux et me regarder. Tout s\u2019embrouille dans ma t\u00eate. J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans un film dans lequel je ne maitrise pas mon r\u00f4le et je sais rien de tes r\u00e9pliques \u00e0 venir. J\u2019ai beau revisit\u00e9 les jours pass\u00e9s, les derni\u00e8res matin\u00e9es, les quelques mots \u00e9chang\u00e9s, insignifiants comme d\u2019habitude, au petit d\u00e9jeuner, je ne comprends pas. Ce que je ressens m\u2019\u00e9tonne, suis-je en \u00e9tat de sid\u00e9ration, ou bien je minimise la situation, comme j\u2019ai toujours fait dans cette famille. Je suis celle qui r\u00e9sout tous les probl\u00e8mes, qui trouve toutes les solutions m\u00eame quand on n\u2019en cherche pas. Le m\u00e9decin a \u00e9t\u00e9 plut\u00f4t pessimiste sur ton retour \u00e0 la normale. Je d\u00e9teste ces pronostics pseudo scientifiques. Et les miracles, il en fait quoi\u00a0? Tu vas te reprendre, ta m\u00e9moire a fait une petite fugue, elle va rentrer \u00e0 la maison et toi tu vas revenir ici avec nous. Ce n\u2019est pas possible que tu restes dans un monde que personne ne connait. Le monde des amn\u00e9siques, tu parles d\u2019une vie, d\u00e9j\u00e0 qu\u2019on s\u2019ignorait depuis quelques ann\u00e9es, que l\u2019amour avait foutu l\u2019camp, si maintenant on doit vivre comme de vrais \u00e9trangers, je ne sais pas si je vais le supporter. Tout cela est juste un mauvais moment, <strong>un trou de m\u00e9moire<\/strong>, mais du fond du trou on en revient, on a v\u00e9cu des descentes et des gouffres et on est remont\u00e9 \u00e0 la surface, toi et moi, et je sais que tu es un battant, un conqu\u00e9rant. Il faut que je me concentre maintenant, que je r\u00e9fl\u00e9chisse \u00e0 ce que je vais te dire quand tu vas ouvrir les yeux pour que ce soit pour toi un \u00e9lectrochoc, et que tout redevienne comme avant. Oui, comme avant, avant le poids des ann\u00e9es, des enfants, de ton travail, de mes d\u00e9primes, de nos disputes, de tes silences, de mes d\u00e9sirs, de nos regrets\u2026je sais, quand tu vas te r\u00e9veiller, je vais te parler des plus beaux moments, des mots doux, des rires, m\u00eame si c\u2019est loin, m\u00eame si c\u2019est tr\u00e8s loin, \u00e7a va revenir, tout va revenir\u2026.mais je me demande bien ce qui a provoqu\u00e9 ce trou, cette m\u00e9moire \u00e9vapor\u00e9e, pour que tu passes toi de notre monde, m\u00eame s\u2019il \u00e9tait loin d\u2019\u00eatre parfait, \u00e0 un autre et dans lequel je ne suis pas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le fils\u00a0:<\/strong> \u00e7a alors, quelle histoire. Toi mon p\u00e8re, ce fou d\u2019histoire, la grande avec un H majuscule, qui savait tout sur tout, qui donnait \u00e0 tue-t\u00eate des conf\u00e9rences partout dans le monde, pendant que moi petit enfant, j\u2019attendais que tu viennes m\u2019en raconter des histoires avant de dormir, jamais tu ne m\u2019as accompagn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole, ce n\u2019est pas toi qui m\u2019as appris \u00e0 faire du v\u00e9lo, \u00e0 jouer aux \u00e9checs. On vient de nous dire que tu avais tout oubli\u00e9. Oublier que j\u2019existe c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 presque fait. <em>Tout oublier, il faudrait tout oublier<\/em>\u2026. J\u2019suis s\u00fbr que tu ne connais pas cette chanson, \u00e0 part le classique, rien ne compte pour toi. Je ne sais pas ce que ressent maman, elle ne montre jamais ses sentiments, moi je trouve la sc\u00e8ne plut\u00f4t comique pour le moment. Je sais j\u2019ai h\u00e9rit\u00e9 de son cynisme, tu ne m\u2019en voudras pas de rire, en douce bien s\u00fbr, on est des gens bien comme il faut, au dehors. Toi le beau parleur, le monsieur je sais tout, toi qui nous as toujours oblig\u00e9s \u00e0 \u00e9couter tes grandiloquentes le\u00e7ons, tes sermons, tes injonctions, toi cet homme brillant, trop brillant pour que je marche dans tes traces, te voil\u00e0, si on croit les conclusions du docteur, un perclus d\u2019ego comme toi, vid\u00e9 de tout, de ton savoir, de ta propre histoire depuis m\u00eame ton enfance, de tes faits de gloire et tes d\u00e9boires, tes conqu\u00eates, tes d\u00e9faites. On m\u2019a dit que quand tu vas te r\u00e9veiller tu ne me reconnaitras pas. C\u2019est fou, c\u2019est compl\u00e8tement fou. Je demande \u00e0 voir pour le croire. Tiens maman semble s\u2019endormir sur sa chaise. A d\u00e9faut de savoir ce qu\u2019elle ressent, je me demande ce qu\u2019elle pense mais je ne vais pas lui demander. Chez nous on ne fait pas dans la confidence, on est dans le faire, ou dans l\u2019absence de faire, et on ne dit rien de ses soucis, de ses tracas, de ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me. Elle va peut-\u00eatre changer la donne dans la famille cette histoire. Ce <strong>trou de m\u00e9moire<\/strong>\u2026Mais pourquoi elle n\u2019est pas l\u00e0, ma petite s\u0153ur\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019infirmi\u00e8re\u00a0:<\/strong> Heureusement que c\u2019est le dernier du couloir, je n\u2019en peux plus de ces gardes \u00e0 rallonge, parce que moi je n\u2019ai pas d\u2019enfant, parce que moi je peux venir \u00e0 n\u2019importe quelle heure et rester jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube, parce que moi la d\u00e9vou\u00e9e de l\u2019\u00e9quipe ne dit rien, ne dit jamais rien, elle sourit. Toujours sourire. Tension 11\/8, des constantes parfaites, il est en pleine forme cet homme qui a tout oubli\u00e9. Moi aussi j\u2019aimerai bien de temps en temps avoir des <strong>trous de m\u00e9moire,<\/strong> demain par exemple, en me levant ne plus me souvenir que j\u2019ai un travail, des malades qui attendent, que le caf\u00e9 est comme d\u2019habitude trop chaud, que je suis d\u00e9j\u00e0 en retard, que je dois courir apr\u00e8s le bus. Mais j\u2019arriverai comme tous les jours \u00e0 l\u2019heure, parce que mes malades ont besoin de moi et je me d\u00e9penserai sans compter, ni mes heures, ni mes rides. Peut-\u00eatre qu\u2019il en a eu assez lui aussi de sa vie, et que sa m\u00e9moire est tomb\u00e9e dans un trou. J\u2019aimerai bien savoir comment il a fait. Je suis s\u00fbre que moi aussi, \u00e0 ce rythme-l\u00e0, dans cette vie-l\u00e0, un jour j\u2019oublierai, j\u2019oublierai que j\u2019existe. Tiens, la dame s\u2019est endormie et son fils regarde le plafond. Il y a une chaise vide. Comme moi, vide, je suis vide. Vide. Vide.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La chaise<\/strong>\u00a0: Je suis le repos des jambes fatigu\u00e9es, la compagne d\u2019attente dans les salles du m\u00eame nom, je suis avec mes s\u0153urs \u00e0 quatre pieds autour de la table de famille dans la cuisine ou la salle \u00e0 manger, je suis abandonn\u00e9e dans un grenier, \u00e0 vendre sur un stand de brocante apr\u00e8s une nouvelle beaut\u00e9, je suis le si\u00e8ge de d\u00e9bats houleux dans des amphith\u00e9\u00e2tres d\u2019universit\u00e9 surpeupl\u00e9 d\u2019\u00e9tudiants r\u00e9volt\u00e9s, en bois exotique ou en sapin, en fer forg\u00e9, sculpt\u00e9e ou en plastique, je suis longue , \u00e0 bascule, roulante, je tr\u00f4ne avec dorures et velours rouge, je suis banalement empil\u00e9e ou en rang d\u2019oignons avec mes semblables, j\u2019ai des bras et des pieds, parfois bancales, parfois abim\u00e9s, cass\u00e9s. Ici, dans cette pi\u00e8ce silencieuse, je suis vide, mon assise est pleine d\u2019air, mon dossier ne supporte aucun dos, mes pieds n\u2019ont aucun poids \u00e0 maintenir, je suis l\u2019absence, la transparence, l\u2019inexistence. Je suis l\u00e0 pour qui veut s\u2019asseoir mais personne n\u2019est venu. Je suis un manque, une insignifiance, une bonne \u00e0 rien. Je ne suis rien. Ou peut-\u00eatre au contraire, suis-je tout, tout ce qui explique tout. Le trou. Le <strong>trou de m\u00e9moire.<\/strong> Il est inutile de m\u2019interroger. C\u2019est bien connu. Les objets inanim\u00e9s n\u2019ont pas d\u2019\u00e2me.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>( Instantan\u00e9s\/1\/) La femme\u00a0: Je d\u00e9teste ces soi-disant savants en blouse blanche qui utilisent des mots que personne ne comprend pour annoncer des mauvaises nouvelles. 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