{"id":200144,"date":"2025-10-19T15:40:06","date_gmt":"2025-10-19T13:40:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=200144"},"modified":"2025-10-19T15:40:06","modified_gmt":"2025-10-19T13:40:06","slug":"histoire-05-la-peau-du-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-05-la-peau-du-silence\/","title":{"rendered":"#histoire #05| la peau du silence"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c0 force de marcher sans savoir, et avoir long\u00e9 un grand b\u00e2timent, dont j\u2019ai cru comprendre que c\u2019\u00e9tait un h\u00f4pital \u2013 j\u2019ai m\u00eame aper\u00e7u un cercueil semblant abandonn\u00e9, dans l\u2019attente d\u2019un apr\u00e8s \u2013 me voil\u00e0 sur un quai, au bord de la lagune, \u00e0 regarder loin devant moi. D\u2019abord ces pieux plant\u00e9s dans la mer, on m\u2019a dit qu\u2019il s\u2019appelait des<em> bricole. <\/em>L\u00e0, sur un d\u2019entre eux une mouette qui attend, comme moi, que quelque chose arrive qui la pousse \u00e0 aller plus loin, ailleurs, ou \u00e0 faire demi-tour. Une barri\u00e8re d\u2019eau devant. Cela semble une \u00eele l\u00e0-bas, cern\u00e9e d\u2019un grand mur rose et blanc et beaucoup d\u2019arbres qui d\u00e9passent du mur. Difficile de dire quelle essence d\u2019arbres, peut-\u00eatre des ifs ou des cypr\u00e8s. Eau, ciel, \u00eele, paradis peut-\u00eatre. Cela semble paisible et \u00e7a change du brouhaha que l\u2019on ressent ici dans les ruelles. Tout est tr\u00e8s net et l\u2019\u00eele semble assez proche. L\u2019\u00eele rouge lui irait bien comme nom.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sens bien que je participe \u00e0 l\u2019effritement de Venise en grattant ce pan de mur derri\u00e8re moi, mais j\u2019ai besoin de toucher la peau de quelque chose, et sentir que je suis vivante. Face \u00e0 moi l\u2019\u00eele <em>San Michele<\/em>, l\u2019\u00eele des morts, le cimeti\u00e8re de la ville. Debout, \u00e0 distance d\u2019un jet de vaporetto, je contemple l\u2019\u00eele des allong\u00e9s o\u00f9 je suis d\u00e9j\u00e0 all\u00e9e. Mes yeux suivent le bateau qui se dirige vers elle, puis je baisse les paupi\u00e8res et je me souviens de l\u2019errance sinueuse entre les tombes, entre vie et mort et le suaire de silence qui recouvre le tout. Lire des noms, sans chercher personne m\u00eame si un nom pourrait y \u00eatre inscrit, mais dont je ne saurais rien. Ezra Pound, Stravinsky, Diaghilev bien s\u00fbr et tous les anonymes qui <em>vivent<\/em> l\u00e0. Ouvrir les yeux, le vaporetto s\u2019arr\u00eate un instant&nbsp;: une vieille femme en descend, enfin c\u2019est ce que j\u2019imagine, car je suis un peu loin, mais il y a toujours une vieille femme quelque part pour apporter des fleurs dans un cimeti\u00e8re, puis le bateau repart vers des \u00eeles plus joyeuses, plus touristiques. Je reste de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Bon il me faut changer d\u2019objectif sur l\u2019appareil photo car sinon cela ne rendra rien. La lumi\u00e8re est bonne, personne pour me g\u00eaner, ils sont tous rest\u00e9s sur la place de San Zanipolo. Prendre le temps de regarder avant tout. Mais comment capter les ombres qui ne se disent pas&nbsp;? Je suis venu \u00e0 Venise pour forcer la photo \u00e0 montrer plus que ce qui se voit. Peut-\u00eatre suis-je obs\u00e9d\u00e9 par la trace&nbsp;? Pour l\u2019instant se concentrer sur la mouette, perch\u00e9e sur le pieu, qui semble penser. Au loin une densit\u00e9 de vert et de rouge ou rose.Je n\u2019arrive pas \u00e0 rester stable et l\u2019objectif est lourd. Tant pis, j\u2019appuie. Oh et puis je vais me poser sur un plot au bord de l\u2019eau et juste regarder&nbsp;: l\u2019eau, les pieux fich\u00e9s dedans, les bateaux qui passent, pas de gondoles ni de gros paquebots mais des bateaux \u00e0 moteur, et une ou deux barques de p\u00eacheurs. Pas de corbillard flottant qui rejoindrait l\u2019\u00eele des morts. Plus envie de rien, juste regarder en silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas pourquoi j\u2019ai suivi cette femme, mais elle marche le long de l\u2019h\u00f4pital en direction de la lagune, et je n\u2019ai rien d\u2019autre \u00e0 faire, alors pourquoi pas&nbsp;! Elle va vers l\u2019arr\u00eat du vaporetto. Allons-y&nbsp;! C\u2019est la ligne qui va vers les \u00eeles de Murano et Burano. Embarquons&nbsp;! Toujours \u00e9trange cette impression lorsqu\u2019on patiente sur le ponton, que tout tangue et avoir la sensation que c\u2019est l\u2019\u00eele tout pr\u00e8s, <em>San Michele<\/em> je crois, que c\u2019est elle qui bouge&nbsp;: les arbres, le mur. Il ne faut pas trop que je regarde ainsi car le vertige va m\u2019envahir. Je ne sais pas pourquoi mais je monte dans le vaporetto et on verra bien. On sinue entre les <em>bricole<\/em>, Moi qui avais toujours h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 entrer dans ce champ des morts, voil\u00e0 que je me retrouve \u00e0 descendre \u00e0 l\u2019arr\u00eat o\u00f9 cette jeune femme descend et le temps que je me demande ce que je fais l\u00e0, elle a d\u00e9j\u00e0 disparu. Me voil\u00e0 dans ce <em>camposanto<\/em>, \u00e0 entendre mon pas crisser sur le gravier, les yeux aux aguets parmi les all\u00e9es et la pierre blanche qui r\u00e8gne ici. Je suis loin du bruit. Je me sens bien. Entre ciel et mer. J\u2019erre dans ce royaume des ombres. Rien ne presse. Les noms \u00e9crits sur les tombes comme une litanie. Mon pas se ralentit encore. M\u00eame le silence semble lent. Je d\u00e9chiffre les caract\u00e8res sur les tombes. Comme si je lisais un livre. Je lis le temps qui est pass\u00e9. Je suis \u00e0 fleur de peau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 force de marcher sans savoir, et avoir long\u00e9 un grand b\u00e2timent, dont j\u2019ai cru comprendre que c\u2019\u00e9tait un h\u00f4pital \u2013 j\u2019ai m\u00eame aper\u00e7u un cercueil semblant abandonn\u00e9, dans l\u2019attente d\u2019un apr\u00e8s \u2013 me voil\u00e0 sur un quai, au bord de la lagune, \u00e0 regarder loin devant moi. 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