{"id":200404,"date":"2025-10-26T17:20:25","date_gmt":"2025-10-26T16:20:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=200404"},"modified":"2025-10-26T17:35:28","modified_gmt":"2025-10-26T16:35:28","slug":"histoire-05-maison-avec-jardin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-05-maison-avec-jardin\/","title":{"rendered":"#histoire #05 | maison avec jardin"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Format paysage ils veulent, horizontal ils ont dit, horizontal, mais alors pourquoi prendre en portrait? Pour la contre-plong\u00e9e, bonne id\u00e9e, vu que pas bien grande la maison, et sombre, sombre, auraient pu choisir un jour de soleil, ou d\u2019\u00e9t\u00e9, glauque le lieu, sombre la photo, grise la fa\u00e7ade, et ces ardoises, pas croyable comment on n\u2019est pas foutu de voir, l\u2019ont prise pour un ch\u00e2teau leur baraque, une h\u00e9ro\u00efne cette maisonnette, grand format ils veulent, ils vont devoir casquer, grand format et en couleur, j\u2019imagine \u00e7a sur mon mur dans le salon, s\u00fbr qu\u2019ils vont la mettre dans un salon la photo, rien \u00e0 faire pour donner plus de luminosit\u00e9, plus d\u2019\u00e9clat, suis au maxi, quand le mod\u00e8le n\u2019est pas bon, vaut mieux en rabattre sur les dimensions, mais apr\u00e8s tout, combien de photos de mari\u00e9s qui pousseraient au c\u00e9libat?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La semaine prochaine peut-\u00eatre, \u00e7a fait du bien quand les volets sont ouverts, les transats dans le jardin, la cage des canaris sur le rebord de la fen\u00eatre et un petit signe de la main. Il va avoir du boulot, n\u2019aime pas voir des herbes entre les graviers, ils sont dr\u00f4les ces citadins avec leur portillon et leur grillage, n\u2019ont qu\u2019un mouchoir de poche de terrain avec trois fleurs et un prunier et ils te bouclent tout \u00e7a \u00e0 clef. M\u00eame pas besoin d\u2019\u00e9lan pour le sauter leur portillon si je voulais, mais \u00e7a viendrait \u00e0 l\u2019id\u00e9e de qui?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un paradis pour elle, une maison \u00e0 la campagne, sa maison \u00e0 elle, avec son jardin, et du vert \u00e0 chaque fen\u00eatre, le lilas en fleur depuis la cuisine, le prunier dans l\u2019entreb\u00e2illement de la porte, et les pr\u00e9s, les champs \u00e0 perte de vue depuis la fen\u00eatre de l\u2019escalier. A la ville, il faut qu\u2019elle se torde le cou pour apercevoir une \u00e9toile au-dessus des murs gris, des toits, ou alors qu\u2019elle traverse l\u2019avenue et marche dans les all\u00e9es du cimeti\u00e8re pour voir du vert, sinistres cypr\u00e8s qui prennent racine dans les ossements et recouvrent de leur ombre, raide et tut\u00e9laire, les tombes silencieuses. Ici le soleil dans son dos quand elle cuisine, le facteur qu\u2019elle aper\u00e7oit depuis la fen\u00eatre, qu\u2019elle salue, des visages qui surgissent, le facteur donc, Jean-Michel et le troupeau de moutons, madame Caminade et ses brass\u00e9es de gen\u00eats, parfois des scouts, des odeurs, des sons, tout est son, le vent dans les rideaux en plastique, la cloche du b\u00e9lier, le klaxon du facteur, quand l\u00e0-bas tout n\u2019est que silence sinon le bruit sourd du courrier qui tombe sur les pav\u00e9s au rez-de-chauss\u00e9e, et puis le silence, encore le silence, mais ici l\u2019odeur du bois de l\u2019escalier, du plancher, des fleurs de lilas, du crottin du cheval, des crottes des moutons, de l\u2019herbe fraichement tondue, des fleurs dans le vase au pied de la vierge, du lapin au clapier, et le chant des oiseaux, et le bourdonnement des abeilles, et les sauts des sauterelles, tout est vivant, la maison respire et elle revit. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quel int\u00e9r\u00eat de la garder cette maison? Trop petite! Une seule chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage! Monter une cloison? Mais mansard\u00e9e et avec deux mis\u00e9rables <em>fenestrous<\/em> en tout et pour tout! Et pas de chauffage! Et la cave si humide! Et la pi\u00e8ce \u00e0 vivre mal fichue, pas bien grande, et cette pi\u00e8ce derri\u00e8re qui ne sert \u00e0 rien, et toujours pas de fen\u00eatre dans cette pi\u00e8ce! Et la salle de bain spartiate et \u00e9troite! Bon d\u2019accord, un jardin\u2026, mais pas bien grand le jardin non plus! Et ce hameau, c\u2019est un trou ce hameau! Qu\u2019est-ce qu\u2019il viendrait faire ici? S\u2019enterrer ici? Sans fa\u00e7on!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De lui-m\u00eame ne l\u2019aurait jamais achet\u00e9e cette maison. Un jardin \u00e0 soi, comment aurait-il pu y songer? Une maison pour en profiter, pour se reposer, pour paresser. Une maison de vacances. Autant d\u2019expressions qu\u2019il n\u2019aurait jamais pens\u00e9 \u00eatre pour lui. Une maison qui n\u2019est pas \u00e0 construire. Lui, le b\u00e2tisseur, n\u2019aurait qu\u2019\u00e0 choisir. Choisir et payer. Il l\u2019a choisie saine. Solide. Simple. R\u00e9sistante. Avec rien \u00e0 faire. S\u2019installer, tout simplement. Repeindre le portillon, voil\u00e0 tout ce qu\u2019il a fait. Parce que \u00e7a prot\u00e8ge le bois. Les murs de la maison ne sont pas peints, mais quelle importance? Ils ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9pis, cela est bien assez. Le balcon est solide, la toiture sans fissure, les tuiles bien scell\u00e9es.&nbsp; La maison bien expos\u00e9e surtout et le jardin et la terrasse ensoleill\u00e9s dans la journ\u00e9e. Se contenter de l\u2019habiter. Pas soulever, porter, casser, ma\u00e7onner, pas cimenter, pas pl\u00e2trer, pas de gravier, de cairons, de tuiles, de sacs de ciment \u00e0 porter, \u00e0 d\u00e9placer, \u00e0 transbahuter, pas de mains \u00e0 crevasse, \u00e0 rougeur, \u00e0 engelures, pas de dos, d\u2019\u00e9paules, de jambes&nbsp; meurtris, douloureux, pas de toupie, de truelle, de seaux, de niveau \u00e0 bulle, de m\u00e8tre, d\u2019\u00e9chelle, de burin, de pelle, de pelle et de seau, de truelle et de sac de ciment, d\u2019engelures et de corps bris\u00e9. Une simple signature, un rendez-vous chez le notaire, des liasses de billets. La premi\u00e8re fois. Une maison sans effort. Une maison d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Jusqu\u2019aux meubles. S\u2019installer, poser un transat en bois, s\u2019allonger, le journal entre les mains, au soleil. La terrasse, le jardin. Passent devant lui, \u00e0 ses pieds, le troupeau et les gens d\u2019ici. Ils travaillent. La terre. Ils conduisent les b\u00eates. Ils s\u00e8ment. Ils sarclent. Lui lit le journal, lit des romans, allong\u00e9 sur sa chaise longue, sur son balcon, dans son jardin, au soleil.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle conna\u00eet chaque recoin. La maison rec\u00e8le mille recoins, mille espaces de jeux. Les espaces vides laiss\u00e9s par les noeuds du bois du plancher -la lumi\u00e8re du jour passe \u00e0 travers- il suffit de s\u2019allonger sur le parquet, de coller son oeil dans la fente et c\u2019est la vie de la maison qu\u2019elle aper\u00e7oit, le monde \u00e0 distance, le monde vu \u00e0 travers une cam\u00e9ra, la pi\u00e8ce d\u2019en-dessous devient une sc\u00e8ne, la grand-m\u00e8re un personnage de roman, ses gestes soudain prennent de l\u2019\u00e9paisseur, celle d\u2019un monde devenu plus \u00e9trange, plus obscur, plus dense, ce n\u2019est plus grand-m\u00e8re en train de crocheter mais une inconnue portant tout un monde invisible -\u00e0 quoi songe-t-elle quand personne, croit-elle, pour l\u2019apercevoir?-&nbsp; la gamine sait bien qu\u2019il lui suffit de descendre&nbsp; et qu\u2019avant d\u2019avoir atteint la derni\u00e8re marche, le visage de la grand-m\u00e8re se sera recompos\u00e9, devenu sourire, devenu grand-m\u00e8re, devenu disponible pour autrui, devenu -comment dire?-&nbsp; ouverture, quand l\u00e0, en ce moment, il est opaque &#8211; \u00e0 quoi, \u00e0 qui songe-t-elle, o\u00f9 s\u2019\u00e9chappe-t-elle? Elle aime espionner, \u00e9pier, observer \u00e0 distance. Le jardin \u00e0 travers la rosace de fer qui tient lieu d\u2019a\u00e9ration. L\u2019une se cache dans la salle de bain, l\u2019autre dans le placard, sous l\u2019\u00e9vier, juste derri\u00e8re la poubelle, \u00e0 genou elle regarde les iris, le jardin \u00e0 hauteur d\u2019un chat, d\u2019un l\u00e9zard peut-\u00eatre, visons partielles et le jardin se d\u00e9multiplie, et la pi\u00e8ce principale se d\u00e9multiplie \u00e9galement, et le cr\u00e2ne du grand p\u00e8re aper\u00e7u \u00e0 travers les lamelles en plastique du rideau, et depuis le <em>fenestrou <\/em>de la chambre \u00e0 condition de bien se pencher, les observer par-devers eux, la maison comme poste d\u2019observation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il a h\u00e2te que la maison soit ouverte, esp\u00e8re la venue de la petite. Matin et soir, il esp\u00e8re. Au moment o\u00f9 il m\u00e8ne les b\u00eates au pr\u00e9. Elle conna\u00eet le chemin, la mont\u00e9e, elle reconna\u00eet sous ses pas le virage en S, elle sent le d\u00e9nivel\u00e9 dans ses mollets, elle a m\u00eame un jour touch\u00e9 de la main, des doigts, les planches du portillon, approch\u00e9 son visage des fleurs de lilas, mais la maison aux murs gris, au volets bleus, comment l\u2019imaginer? Bleus, comme le ciel, comme la combinaison du mari, comme le jupe de Christine, bleus comme le coup sur la cuisse, comme les yeux de la cousine. \u00c7a ressemble \u00e0 quoi? Et le bleu clair, le bleu marine, le bleu azur? Elle ne le lui dit \u00e0 personne mais pour elle la maison au portillon et aux volets bleus a un go\u00fbt de myrtille.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Format paysage ils veulent, horizontal ils ont dit, horizontal, mais alors pourquoi prendre en portrait? 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