{"id":200499,"date":"2025-10-28T16:11:48","date_gmt":"2025-10-28T15:11:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=200499"},"modified":"2025-11-10T10:03:25","modified_gmt":"2025-11-10T09:03:25","slug":"histoire-05-rencontres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-05-rencontres\/","title":{"rendered":"#histoire #05 | Rencontres"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"288\" height=\"360\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/image-1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-200504\" style=\"width:251px;height:auto\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>44 heures 55 minutes<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>[Enregistrement \u2013 12h03 \u2013 Place de la Com\u00e9die, Montpellier]<\/p>\n\n\n\n<p><em>Sujet :<\/em> <em>Fontaine des Trois Gr\u00e2ces<\/em> \u2013 <em>Observations<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Voix : G. L., g\u00e9ologue-traductrice<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Bruits et odeurs<\/p>\n\n\n\n<p>Au coin de la place, un Mac Do, enseigne d\u00e9sincarn\u00e9e, mite le paysage, des adolescents le prennent d&rsquo;assaut, s&rsquo;interpellent, voix qui portent. \u00c0 quelques m\u00e8tres, les tables des restaurants s&rsquo;animent, cliquetis de verres, d&rsquo;assiettes, de mise en tables, d&rsquo;ordres venus des cuisines. Une porte s\u2019ouvre, un pan de vapeur s\u2019\u00e9chappe, charg\u00e9 de vin rouge, de thym, de savoir-faire. Toujours anim\u00e9e, la traditionnelle brasserie Riche contrecarre l&rsquo;enseigne sans \u00e2me, elle est une institution, t\u00e9moin min\u00e9ral, familier, familial, ancr\u00e9e depuis 1893 au c\u0153ur de la place, inscrite dans la m\u00e9moire de tous les Montpelli\u00e9rains, elle a vu passer les g\u00e9n\u00e9rations, d\u00e9filer les modes, les r\u00e9voltes, les silences, les guerres, les retrouvailles, les cris de joie et de haine, sans jamais c\u00e9der une once de sa prestance, les clients envahissent sa terrasse, bruits de chaises, sons assourdis de discussions, de commandes, de rires. Les effluves lourds et vineux du b\u0153uf bourguignon annoncent sa couleur, tandis que les volutes \u00e9pic\u00e9es du kebab s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent, plus vives, plus nerveuses, l&rsquo;odeur de l\u2019onglet \u00e0 l\u2019\u00e9chalote, discret mais tenace, s\u2019insinue entre elles comme une confidence.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u0152uf. Midi. La lumi\u00e8re cogne. \u00c0 part quelques bicyclettes, rien ne roule ici. \u00c7a passe. \u00c7a traverse. Je m&rsquo;approche de la fontaine. Mon regard \u00e9merveill\u00e9 se pose sur celles qui relient l&rsquo;art aux vibrations de la rue, s&rsquo;enracinent dans le b\u00e9ton, capturent le soleil, captent les silences et les bruits de la ville. Murmures d&rsquo;eau. Trois femmes, trois statues se tiennent par les \u00e9paules, les yeux perdus dans un ciel que je ne vois pas. \u00c9l\u00e9gante immobilit\u00e9 de leurs visages sculpt\u00e9e dans le marbre avec finesse, \u00e0 chacune de mes visites, je ralentis, m&rsquo;arr\u00eate, saisie par le mouvement sensuel de la main du sculpteur sur leur peau marbr\u00e9e. Chaque fois, cette m\u00eame \u00e9motion, ce m\u00eame resserrement, cette intrusion dans mon corps, dans ma gorge, dans mon ventre d&rsquo;une connaissance ant\u00e9rieure, comme si la lumi\u00e8re de la pierre marbr\u00e9e d\u00e9pos\u00e9e sur leurs \u00e9paules, sur leurs joues, sur leurs bras, me rappelait un savoir vierge, secret, encha\u00een\u00e9 aux ann\u00e9es, saisons, travaux, touristes, fluides, espaces, z\u00e9nith et d\u00e9clin. \u00c0 chacune de nos rencontres, leurs regards froids, statiques, \u00e9nigmatiques, vides, absents, que je ne voudrais porter ni sur elles, ni sur vous, ni sur moi, me d\u00e9rangent.<\/p>\n\n\n\n<p>Je note :<\/p>\n\n\n\n<p>Agla\u00e9. Inclinaison du cou : 17 degr\u00e9s vers l\u2019est. Exposition directe \u00e0 la lumi\u00e8re. Le marbre ici est lisse, peu vein\u00e9. Elle ne doute pas. Je traduis : pr\u00e9sence sans faille, dense, elle poss\u00e8de cette assurance propre aux entit\u00e9s dont l\u2019existence ne souffre ni question ni vacillement. Je l\u2019ai envi\u00e9e quelques instants. Je la caresse, la pierre pulse sous mes doigts.<\/p>\n\n\n\n<p>Euphrosyne, position centrale : sourire, discret, un trait de crayon comme un pli sur le visage. Pas tourn\u00e9 vers moi, pas vers vous. Pas tourn\u00e9 vers rien. Il est l\u00e0, comme les n\u00e9ons des restaurants \u00e9teints \u00e0 cette heure du jour, comme le bruit du frigo, comme les mains sur la table. Son monde a gliss\u00e9 sur une vitre salie par la pluie, elle ne sait plus. Le silence ? Ou elle ? Quelque chose s\u2019est rompu. Une infiltration \u00e0 peine visible s&rsquo;est install\u00e9e dans sa chair, au c\u0153ur de la pierre, elle ne sait pas si c\u2019est elle qui s\u2019est tue, si elle ne veut plus ou si les ondes circulaires d&rsquo;un silence moite l\u2019inondent sans bruit, comme on s\u2019assied dans une pi\u00e8ce vide depuis des si\u00e8cles.<\/p>\n\n\n\n<p>Thalie, en retrait : yeux baiss\u00e9s. Son regard se d\u00e9lite, expression de jours gomm\u00e9s qui s\u2019effilochent en pointill\u00e9s, ses bras le long de son corps, avec une langoureuse lenteur, n&rsquo;opposent aucune r\u00e9sistance. Elle tend l\u2019oreille, il y a peut-\u00eatre des soupirs contenus, furtifs, des froissements, un frottement, un murmure en dessous, sous la pierre, elle l&rsquo;entend, l&rsquo;\u00e9coute, il palpite l\u00e0, dans un non-dit qui hurle.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes interpr\u00e9tations du langage des statues de pierre se terminent. Je ferme mon carnet de notes.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;est pas pr\u00e9par\u00e9 pour cette rencontre.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous le soleil cru du Midi, trois femmes se dressent nimb\u00e9es d&rsquo;une lumi\u00e8re fauve, leurs corps patin\u00e9s par l\u2019usage, les restaurations, les regards des passants, par les pluies et les soleils du sud, elles semblent attendre l\u00e0 depuis toujours. Presque nues, nu pudique, \u00e0 rebours des corps calibr\u00e9s, filtr\u00e9s, \u00e9tal\u00e9s sur les r\u00e9seaux ou ceux des mannequins lascives sur papier glac\u00e9, sous un soleil factice, dans l\u2019\u0153il exerc\u00e9 du photographe. Le Petit Fut\u00e9 dans les mains, je cherche Agla\u00e9, la Splendeur. Je d\u00e9couvre son corps l\u00e9g\u00e8rement en avant vers le ciel, elle s\u2019\u00e9l\u00e8ve. Offrande. Geste. Pr\u00e9sence. Souffle. Mains. \u00c9lans. Le sculpteur respire en elle. \u00c9paules droites, ouvertes, pleines d\u2019une assurance dans laquelle je reconnais ma qui\u00e9tude en apn\u00e9e. La courbe de ses bras, un arc doux, un mouvement la lie aux deux autres. Je reste immobile. Vision mystique de la f\u00e9minit\u00e9. Son visage a effac\u00e9 l\u2019orgueil, la vanit\u00e9, la s\u00e9duction. Ce n\u2019est pas le soleil mais une clart\u00e9 plus sourde, plus lente, plus int\u00e9rieure qui la traverse sans bruit. Ffeu fig\u00e9 dans la pierre. Ses l\u00e8vres \u00e0 peine entrouvertes retiennent une absence qui ment, je reste l\u00e0, incapable de nommer ce que je ressens. Ses cheveux relev\u00e9s en un chignon discret, presque oubli\u00e9 par le sculpteur, suivent l\u2019\u00e9l\u00e9gance de sa nuque.Ici. L\u2019\u00e9tincelle. Le commencement. L\u2019art qui palpite pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pensais conna\u00eetre la joie, celle qu\u2019on arrache au chaos, celle qui surgit apr\u00e8s le feu, quand les corps tiennent encore debout. Devant elle, je reconnais n\u2019avoir jamais su. Tout en elle respire la joie, pas celle qui s&rsquo;affiche, non, celle que l&rsquo;on porte en soi. Son visage tourn\u00e9 vers Thalie, elle \u00e9coute le secret de son murmure, son bras effleure celui d\u2019Agla\u00e9, sans le saisir, un geste en suspension, presque invisible, son pied rythme une danse sans musique. Ce mouvement quasi inutile me fascine. Elle repr\u00e9sente la Joie discr\u00e8te, un amour humble, une ode \u00e0 la vie ; mes joies alcoolis\u00e9es, brutes, animales, trompeuses sont les masques de ce que je ne voulais pas voir&nbsp;; en retrait, elle baisse les yeux sans honte ni peur, son mutisme hant\u00e9 sillonne ses yeux creux, ses bras glissent lentement, vaincus d&rsquo;avoir trop port\u00e9 la folie des mondes. Hallucin\u00e9, je la sens bouger, \u00e9couter un battement inaudible. Silence sans menace.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles ne parlent pas. Pourtant, quelque chose c\u00e8de. Une porte. Une faille. J&rsquo; ignorais qu\u2019un rien, un souffle \u00e0 peine pens\u00e9, un geste \u00e0 peine esquiss\u00e9, pouvait ouvrir en moi un espace. Je vacille comme un silence qui ronge. Fil suspendu \u00e0 la limite de la cassure pr\u00eat \u00e0 renouer avec l\u2019infini des possibles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>44 heures 55 minutes [Enregistrement \u2013 12h03 \u2013 Place de la Com\u00e9die, Montpellier] Sujet : Fontaine des Trois Gr\u00e2ces \u2013 Observations Voix : G. L., g\u00e9ologue-traductrice Bruits et odeurs Au coin de la place, un Mac Do, enseigne d\u00e9sincarn\u00e9e, mite le paysage, des adolescents le prennent d&rsquo;assaut, s&rsquo;interpellent, voix qui portent. \u00c0 quelques m\u00e8tres, les tables des restaurants s&rsquo;animent, cliquetis <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-05-rencontres\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#histoire #05 | Rencontres<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":700,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7812,7856],"tags":[],"class_list":["post-200499","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","category-histoire-05-100-vues-du-mont-dazai"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/200499","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/700"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=200499"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/200499\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":200628,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/200499\/revisions\/200628"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=200499"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=200499"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=200499"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}