{"id":200689,"date":"2025-11-02T16:20:28","date_gmt":"2025-11-02T15:20:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=200689"},"modified":"2025-11-18T10:05:38","modified_gmt":"2025-11-18T09:05:38","slug":"histoire-6-dans-les-herbes-seches","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-6-dans-les-herbes-seches\/","title":{"rendered":"#histoire #06 | Dans les herbes s\u00e8ches"},"content":{"rendered":"\n<p>Il fait beau en ce d\u00e9but d\u2019octobre. Fran\u00e7oise est assise dans la cour de cette ancienne ferme o\u00f9 elle a lou\u00e9 une chambre pour une nuit. La veille, c\u2019\u00e9tait le mariage de sa petite ni\u00e8ce. Elle doit rejoindre la noce pour le repas du midi, celui o\u00f9 on finit joyeusement les restes en famille. Seulement voil\u00e0, \u00e0 cause de la brocante, impossible de sortir sa voiture avant midi&nbsp;! alors elle sirote un caf\u00e9 en regardant la cour de la ferme, l\u2019ancienne \u00e9table r\u00e9am\u00e9nag\u00e9e en chambres d\u2019h\u00f4tes, et la porte du fenil, comme suspendue dans les airs. Comme \u00e0 la ferme des cousins. Elle revoit la charrette de foin rang\u00e9e sous le fenil, et les fourches qui montaient les bottes vertes dans le fenil au-dessus de l\u2019\u00e9table. L\u2019odeur lui revient, et le chemin qui monte jusque l\u00e0-haut dans les champs. Elle entend le tapotement des pierres sur les lames brillantes des faux, les pierres \u00e0 aiguiser, longues et noires, et sa m\u00e8re qui lui dit de bien rester \u00e0 l\u2019\u00e9cart des lames. C\u2019est le plein \u00e9t\u00e9, le soleil est haut dans le ciel, on lui a mit un chapeau de paille sur la t\u00eate et on l\u2019a assise avec ses deux cousins contre une petite meule de foin vert et parfum\u00e9. Le champ a \u00e9t\u00e9 \u00e0 moiti\u00e9 fauch\u00e9 et les hommes repartent. Ils sont quatre, sur un m\u00eame rang, \u00e0 quelques m\u00e8tres d\u2019elle. Son p\u00e8re est l\u00e0, c\u2019est le deuxi\u00e8me \u00e0 partir de la gauche, le plus grand, en chemise blanche et casquette sur la t\u00eate. Les hommes s\u2019\u00e9loignent, les faux se l\u00e8vent et s\u2019abaissent en m\u00eame temps, se rel\u00e8vent et s\u2019abattent, et ils s\u2019\u00e9loignent, peut-\u00eatre en chantant, vers le bout du champ, loin dans le pass\u00e9. Elle ne se souvient plus bien, elle s\u2019est sans doute endormie\u2026 les femmes qui retournent le foin\u2026 les hommes qui le chargent sur la charrette, les rires avec les cousins, ils jouent \u00e0 se laisser tomber dans leur petite meule\u2026 impossible de dire si c\u2019est le m\u00eame jour. Et le retour vers la maison qu\u2019ils occupent pour l\u2019\u00e9t\u00e9, non, pas vers la ferme, mais de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, sur le chemin du plateau. Son p\u00e8re la soul\u00e8ve et l\u2019assied sur ses \u00e9paules, elle tient sa casquette grise de ses petites mains. Elle regarde les bl\u00e9s qui ondulent, les alouettes et les hirondelles qui glissent dans le ciel. Ils marchent vers le soleil, plus bas sur l\u2019horizon. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9, un \u00e9t\u00e9 qui ne finit jamais quand on a quatre ans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis le couloir, ses murs blancs, mais d\u2019un blanc doux, presque cr\u00e9meux, ses larges baies qui laissent entrer la lumi\u00e8re de cette fin d\u2019apr\u00e8s-midi de juin, je passe devant les coins-conversations am\u00e9nag\u00e9s pour les familles, avec leurs coussins cr\u00e8me, jaune bouton d\u2019or, vert pomme, bleu azur, le tableau abstrait du m\u00eame bleu profond, ultra-marin qui fait penser aux vacances en bord de mer, dans les maisons blanches aux volets bleus\u2026 Je pousse doucement le fauteuil sur le carrelage cr\u00e8me, le fauteuil sur lequel j\u2019ai assis Gilles apr\u00e8s l\u2019avoir habill\u00e9, l\u2019avoir pris dans mes bras, soulev\u00e9, lui qui ne p\u00e8se d\u00e9sormais presque plus rien\u2026<br>Il m\u2019a demand\u00e9 de l\u2019emmener dehors, pour pouvoir fumer. Et aussi de lui acheter des cigarettes. Alors, je lui ai achet\u00e9 celles au paquet rouge et or, les clopes de luxe, celles avec lesquelles il aimait frimer, jouer au play-boy. D\u00e8s que nous sommes sortis du hall, il en a allum\u00e9 une, si f\u00e9brilement que j\u2019ai d\u00fb lui tenir le briquet devant sa main tremblante. Autour de nous, juste devant l\u2019entr\u00e9e, des fauteuils, des goutte-\u00e0-goutte, en surv\u00eats ou en peignoir par-dessus la chemise d\u2019h\u00f4pital, tous fumeurs. Au point o\u00f9 ils en sont\u2026 au point o\u00f9 il en est&#8230; Son oncologue m\u2019a dit que c\u2019\u00e9tait la fin, des m\u00e9tastases partout, la vessie, les intestins, les os\u2026 partout, sauf les poumons, l\u00e0 il n\u2019en pas encore\u00a0! quelle ironie! avec tout ce qu\u2019il a fum\u00e9 depuis des ann\u00e9es. Il ne peut plus manger, \u00e0 peine boire, mais fumer, \u00e7a!&#8230; Il avale goulument la fum\u00e9e et son visage se d\u00e9tend. Je lui propose d\u2019aller un peu plus loin, o\u00f9 il y a un petit espace plant\u00e9 d\u2019arbustes, d\u2019herbes et de rosiers, des petits \u00e0 fleurs rouges, ceux qu\u2019on plante sur les bords des autoroutes et qui r\u00e9sistent \u00e0 tout. Au moins, on sera au soleil. Je lui ai mis son bonnet de marin, le bleu \u00e0 bord c\u00f4tel\u00e9. Avec ses lunettes de soleil et son short, \u00e7a lui donne l\u2019air d\u2019un pirate. Un beau pirate, amaigri, mais toujours aussi beau. Il a toujours de beaux mollets. Sans un poil, gr\u00e2ce aux chimios. Je sens ma gorge se serrer, je regarde les herbes s\u00e8ches\u00a0 \u00e0 panache blanc qui se balancent mollement dans la brise d\u2019\u00e9t\u00e9. Aucune id\u00e9e de leur nom, on plante \u00e7a partout dans les espaces publics, sans doute parce qu\u2019elles ne demandent aucun soin. Aucun parfum, \u00e7a ne sent rien, juste la poussi\u00e8re. Heureusement, je dois pousser le fauteuil, il ne me voit pas\u2026 Il vient d\u2019en rallumer une et papote gaiement. Il a appel\u00e9 G\u00e9g\u00e9. \u00abMais si, tu sais bien, G\u00e9g\u00e9 d\u2019Arcachon\u2026\u00bb Je grommelle un assentiment. \u00ab\u00a0Je l\u2019ai appel\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure\u2026 avant que tu ne reviennes\u2026 eh bien, il nous attend.\u00bb. Non mais, je r\u00eave\u00a0! il est en train d\u2019organiser un voyage, des vacances\u00a0! \u00e0 l\u2019autre bout de la France!!! \u00abOn va louer une voiture, comme \u00e7a je pourrais voyager allong\u00e9, ou bien on prendra une ambulance, si tu crois que c\u2019est mieux. Et une fois l\u00e0-bas, tu verras\u00a0! rien que d\u2019y penser, je me sens d\u00e9j\u00e0 bien mieux\u00a0! Tu nous vois, tous les deux\u00a0? sur la terrasse, moi sur une chaise longue, bien au chaud, et toi, tu me serviras un verre. Un verre de vin blanc et dor\u00e9. Ou plut\u00f4t non, un whisky, j\u2019ai envie d\u2019un tr\u00e8s bon whisky\u00a0! Devant la baie, la mer toute bleue, au soleil\u2026\u00bb<br>Je lui dis oui, je dis oui \u00e0 tout, je fais semblant d\u2019y croire, \u00e7a fait des semaines que je fais semblant. Et puis \u00e9puis\u00e9, il se tait, d\u2019un seul coup. Il s\u2019est endormi.<br>Je me souviens l\u2019avoir ramen\u00e9 dans sa chambre. Avec l\u2019infirmi\u00e8re, on l\u2019a d\u00e9shabill\u00e9, recouch\u00e9, s\u00e9dat\u00e9\u2026<br>\u00c7a a \u00e9t\u00e9 sa derni\u00e8re sortie, son dernier jour de soleil. Apr\u00e8s, il a sombr\u00e9.<br>A-t-il encore r\u00eav\u00e9 de la mer bleue\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019est pas l\u00e0 non plus. Maxime a fait toute la r\u00e9derie sans la trouver. L\u00e0 c\u2019est le bout, avec ce man\u00e8ge \u00e0 la c\u2026 hurlant de toute sa musique et de toutes ses couleurs fluos. Marre, marre, marre\u2026 du bruit, du monde, de la brocante\u00a0! il n\u2019y retournera pas. \u00a0Il marche, vite, il veut s\u2019arracher, se vider de toute cette col\u00e8re qu\u2019il sent s\u2019amasser en lui, \u00e0 cause de\u2026 de ce qu\u2019il ne comprend pas. Alors, il suit le petit chemin empierr\u00e9 qui monte vers le plateau, l\u00e0-haut, dans les champs. Il regarde ses pieds, ou les cailloux, les bouts de briques avec lesquels on comble les orni\u00e8res, les brins d\u2019herbe. L\u2019herbe\u00a0! oui, l\u2019herbe \u00e0 ruminant, oui, il rumine. Sa rage. Son impuissance. Ses parents l\u2019ont envoy\u00e9 en internat, dans une boite priv\u00e9e \u00e0 Lille. Il ne revient ici que pour les week-ends, et encore, pas tous\u00a0! il y a les kh\u00f4lles du samedis, les dimanches chez l\u2019oncle\u2026 et pour une fois qu\u2019il est l\u00e0, impossible de la voir, de lui parler, de comprendre. Elle ne veut plus de lui\u00a0? mais pourquoi le fuit-elle? parce qu\u2019elle le fuit, non? il rel\u00e8ve la t\u00eate et voit qu\u2019il est arriv\u00e9 dans la houblonni\u00e8re. La r\u00e9colte a \u00e9t\u00e9 faite, des cordages et des lianes jonchent le sol. Dans les orni\u00e8res laiss\u00e9es par les machines, des flaques d\u2019eau refl\u00e8tent le gris du ciel et les poutrelles m\u00e9talliques de la houblonni\u00e8re. Quand ils \u00e9taient venus l\u00e0, tous les deux, les tiges vertes toutes neuves se lan\u00e7aient \u00e0 l\u2019assaut des cordes tendues entre ciel et terre. C\u2019\u00e9tait en mai, le pont de l\u2019Ascension, il y avait une sortie avec la bande, un pique-nique, et ils leur avaient fauss\u00e9 compagnie pour rester juste tous les deux. Ils \u00e9taient venus s\u2019embrasser, se caresser, s\u2019aimer. Elle p\u00e9tillait, ils avaient ri, bavard\u00e9, parl\u00e9 de leurs projets, de leur amour. Ils feraient l\u2019amour pour de vrai, jusqu\u2019au bout, bient\u00f4t, quand ils pourraient se retrouver \u00e0 l\u2019abri des murs d\u2019une chambre. \u00c0 Lille, pendant les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9, quand elle serait chez sa m\u00e8re, mais pas ici, o\u00f9 n\u2019importe qui pourrait les surprendre. Le week-end de la Pentec\u00f4te, ils ne pourraient pas se voir. Elle serait l\u00e0, mais comme ce serait la communion de son petit fr\u00e8re Louis, sa belle-m\u00e8re avait invit\u00e9 toute la famille et elle serait de corv\u00e9e, forc\u00e9ment. Et lui, pas de chance, il serait \u00e0 Bruxelles avec ses parents. Mais en juillet, ils seraient ensemble\u2026 enfin!<br>En juillet, il ne l\u2019avait pas vue. Ni en ao\u00fbt. Ni depuis\u2026 Certes, elle r\u00e9pondait \u00e0 ses textos, mais sans empressement, comme si\u2026 il ne voulait pas y penser! Alors, au milieu des tiges de fer vides et d\u00e9charn\u00e9es, il s\u2019est mis \u00e0 hurler.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il fait beau en ce d\u00e9but d\u2019octobre. Fran\u00e7oise est assise dans la cour de cette ancienne ferme o\u00f9 elle a lou\u00e9 une chambre pour une nuit. La veille, c\u2019\u00e9tait le mariage de sa petite ni\u00e8ce. Elle doit rejoindre la noce pour le repas du midi, celui o\u00f9 on finit joyeusement les restes en famille. 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