{"id":200859,"date":"2025-11-10T19:40:30","date_gmt":"2025-11-10T18:40:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=200859"},"modified":"2025-11-13T10:03:21","modified_gmt":"2025-11-13T09:03:21","slug":"histoire-06-marches-44-heures-55-minutes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-06-marches-44-heures-55-minutes\/","title":{"rendered":"#histoire #06 |  Marches 44 heures 55 minutes"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"500\" height=\"750\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/image.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-201032\" style=\"width:200px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/image.png 500w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/image-280x420.png 280w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Je sors fourbu de la gare, ce voyage est tr\u00e8s long, lent, \u00e9touffant, la lumi\u00e8re oblique, ma fatigue tout cela me traverse, je vois le jeune p\u00e8re Sayisi, silhouette droite, son enfant sangl\u00e9 contre lui dans des peaux de caribou, il ajuste les armatures de bois d\u2019un geste rapide, pr\u00e9cis, ancestral. Il me traverse d\u2019un signe de t\u00eate, s\u2019\u00e9loigne, rejoint mon guide, je les entends parler en chipewyan ils s\u2019engagent dans la rue principale, marchent vite, disparaissent sous un porche, je reste l\u00e0, seul, au milieu du carrefour, le seul carrefour de la seule grande rue de cette ville qui pr\u00e9tend en \u00eatre une, de ce village qui n\u2019en est pas un, autour de moi des silhouettes courb\u00e9es, press\u00e9es, luttent contre un vent qui ne conna\u00eet ni pause ni fatigue, froid de nuit \u00e9paisse, de blizzard, d\u2019yeux gel\u00e9s. Je cherche mon auberge, avec cette obstination identique \u00e0 celle d\u2019un \u00e9crivain novice qui fouille sa m\u00e9moire pour un mot oubli\u00e9, une tournure enfouie, une phrase absurde, une cucuterie qu\u2019il essaie de transformer avec application. Je tourne encore dans cette ville qui ne ressemble \u00e0 rien, je tourne comme une toupie dans une phrase trop longue, je persiste, je m\u2019ent\u00eate. Je parcours p\u00e9niblement six kilom\u00e8tres avant de la trouver, l\u00e0, au bout de la rue, \u00e0 la fin de la ville, sur une route qui s\u2019efface, s\u2019\u00e9vanouit dans les glaces.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019auberge est modeste, pos\u00e9e sur pilotis, couleur bleue \u00e9caill\u00e9e, le toit est bas, les chemin\u00e9es crachent une fum\u00e9e qui s\u2019\u00e9vade press\u00e9e, le vent ici ne s\u2019arr\u00eate jamais, personne ne lui a appris ce que veut dire \u201cs\u2019arr\u00eater\u201d. \u00c0 l\u2019entr\u00e9e, un sas pour les bottes, une affiche plastifi\u00e9e, scotch\u00e9e au mur, dit en anglais et en syllabaire cri : \u201cNo alcohol inside. No dogs.\u201d \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, un hall \u00e9troit m\u00e8ne \u00e0 un vieil escalier de bois. Odeur de cire fra\u00eeche, odeurs d\u2019enfance, de maison dans le Sud, de meubles de famille lustr\u00e9s chaque jour avec soin, odeurs de miel et de citrons confits. En bas, une banquette en vinyle vert, recouverte de coussins aux couleurs multicolores longe le mur qui m\u00e8ne \u00e0 un bar minuscule nich\u00e9 dans un renfoncement au fond de la pi\u00e8ce. Les portraits jaunis d\u2019anciens trappeurs, marins, notori\u00e9t\u00e9s oubli\u00e9es me d\u00e9visagent avec intensit\u00e9, je me retourne en sursautant, une femme d\u2019un certain \u00e2ge l\u00e8ve vers moi des yeux interrogateurs. Sur le comptoir, un carnet \u00e0 spirale, un stylo attach\u00e9 par une ficelle, sert de registre, elle v\u00e9rifie mes documents, je signe, je paie. Elle me fait visiter ma chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage en haut \u00e0 droite des escaliers avec vue sur la toundra recouverte de neige, la route se termine par un magasin communautaire dont je devine la laideur. La porte de ma chambre grince, crisse, elle est aussi modeste que l\u2019auberge \u00abje m\u2019attendais \u00e0 quoi ? \u00bb. Temp\u00e9rature agr\u00e9able. Chauffage au sol. Mon oeil photographie un lit, une table, une chaise, un tabouret en fer pour table de nuit, un cendrier, une armoire de bois sculpt\u00e9e, trois \u00e9tag\u00e8res. Le cabinet de toilette est on ne peut plus rustique, cela me convient. Il y a peu de poussi\u00e8re, le tissu antiluminosit\u00e9 des doubles rideaux bleu clair est thermique, placage de bois sur les murs, pas un cadre, pas une peinture, pas un clou, une chambre aust\u00e8re, une chambre qui n\u2019est pas une habitation, une chambre de passage coutumi\u00e8re de l&rsquo;immobilit\u00e9 des journ\u00e9es hivernales languissantes lou\u00e9e \u00e0 des fous, des r\u00eaveurs, des oubli\u00e9s, des porteurs de pas habit\u00e9s par leur seule solitude en marche vers un appel, un r\u00eave, un fantasme d&rsquo;enfance. Je m\u2019approche de la fen\u00eatre, pose mon sac \u00e0 dos sur la chaise mon carnet de notes sur la table. Au dehors le vent gronde lance un son lancinant repetitif de corne de brume. Ce lieu est \u00e9trange. Il ne peut pas y avoir de navigation. La glace cloue les navires. Un vent catabatique soul\u00e8ve la neige en volutes, tournoie, pousse le brouillard entoure les arbres, excite les chiens, fait disparaitre les habitations, les voitures, les hommes. Il y a le vent, le froid, le vent et le froid, pourtant des cris de voix d\u2019enfants \u00e9clatent en un son aigu tr\u00e8s particulier o\u00f9 percent l\u2019impatience et la rage, m\u00eal\u00e9es aux aboiements rauques, brefs ou explosifs des Alaskan Huskies, plaintes ou appels lanc\u00e9s comme des promesses avec une r\u00e9sonance presque chantante, j\u2019entends un groupe de marcheurs passer en courant, j\u2019imagine leurs silhouettes emmitoufl\u00e9es, capuches bord\u00e9es de fourrure, sacs \u00e0 dos bringuebalants, une femme interpelle quelqu\u2019un, bruit de pelle sur un socle, elle racle son perron pour le d\u00e9neiger, appelle son chien disparu dans le brouillard, aucune r\u00e9ponse. Les bruits caract\u00e9ristiques du moteur d\u2019une Toyota 4Runner, ceux des motoneiges disparaissent, l\u2019agitation s\u2019\u00e9teint, le froid immobilise le lieu, l\u2019obscurit\u00e9 est totale.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Plus au Nord, dans une r\u00e9gion plus inhospitali\u00e8re, peu de temps apr\u00e8s,<\/p>\n\n\n\n<p>une femme resplendissante, assise sur les marches d\u2019une maison imposante celle qui sert \u00e0 tout, qui a remplac\u00e9 la tente communautaire en caribou, celle qui les accueille, Eux, les marcheurs, les perdus, les fuyards, les trappeurs, les scientifiques, les artistes ; les mains perdues dans les poches de son sureau de toile grossi\u00e8re, d\u2019un bleu us\u00e9, fan\u00e9, d\u2019une couleur ind\u00e9finissable entre le bleu disparu et l\u2019absence gris terne dont le tissage s\u2019\u00e9vanouit par endroits, un visage rond, des yeux brid\u00e9s jusqu\u2019aux tempes, la peau bistre, une bouche lunaire aspirant avec volupt\u00e9 la fum\u00e9e d&rsquo;une cigarette blonde, les yeux noir jais couleur d\u2019une nuit ind\u00e9finie opaque, d\u2019une obscurit\u00e9 transg\u00e9n\u00e9rationnelle, me fait signe, m&rsquo;invite \u00e0 entrer. Je vois se refl\u00e9ter sur les vitres de la fen\u00eatre aux trois quarts ouverte les strates rouges d\u2019un ciel d\u00e9coup\u00e9 par un soleil \u00e9puisant. La for\u00eat vacille sous son \u00e9treinte, les arbres se tendent, un murmure brut monte de la terre. Elle dit \u00ab Mes r\u00eaves ne font qu\u2019un, celui qui perdure dans ma m\u00e9moire est mon village d\u2019avant, vibrant d\u2019all\u00e9gresse, de chants, d\u2019interjections, de rires d\u2019enfants courant entre les jambes des adultes. Ils sautent, dansent, se poursuivent, se cachent, ils sont des \u00e9clats de respiration. Nous \u00e9tions une famille. Avant. \u00bb Elle dit : \u00ab Ils parlent toujours, leurs esprits nous guident. Marchez avec Eux, vous verrez, ils ne se dissimulent pas comme d\u2019autres dans des cimeti\u00e8res ou dans l\u2019immobilit\u00e9 de lieux sans \u00e2me, ou derri\u00e8re les voitures tous feux \u00e9teints ou hantant les jardins, ils sont distincts. Eux habitent toujours les lieux du temps d\u2019avant et d\u2019apr\u00e8s avec une joie paisible. Leurs voix, gorg\u00e9es d\u2019espoir, parlent encore par la bouche de la vie. Ils nous accompagnent, nous assistent. Aucune trace de pas pesants ou l\u00e9gers, petites ou grandes pointures sur la terre mouill\u00e9e, boueuse, d\u00e8s l\u2019apparition des feuilles dor\u00e9es qui s\u2019\u00e9talent au-dessus des foug\u00e8res, scintillent dans les bruy\u00e8res, constellent la mare presque toujours gel\u00e9e, cachent les gangues des ch\u00e2taigniers. Ils sont la Vie, le Souffle. \u00bb Elle me fait d\u00e9couvrir sa derni\u00e8re exposition, ses tableaux grands formats de couleurs vives entrem\u00eal\u00e9s de terre, de lettres cri, de feuilles, de pierres concass\u00e9es, peinture naturelle, assemblages des mat\u00e9riaux combin\u00e9s, fusionn\u00e9s, lignes g\u00e9om\u00e9triques abstraites, illusions d\u2019optique vibrantes inspir\u00e9es par Vasarely revisit\u00e9es avec talent, ou son oppos\u00e9 qui m\u2019interpelle, me trouble, me questionne, peintures figuratives, oniriques, surr\u00e9alistes \u00e0 la Chagall formes transcend\u00e9es par le choix des couleurs, transmission culturelle de ce temps r\u00e9volu qui coule dans ses veines, justesse des formes, descriptions surprenantes de cette vie d\u2019avant qu\u2019elle n\u2019a pas pu vivre. Je marche entre Vasarely et Chagall dans un lieu improbable. Le d\u00e9sert, un lac et Eux. Songeur, il me semble la conna\u00eetre, vague souvenir d\u2019un article \u00e9crit pour une de ses expositions programm\u00e9es dans un journal de Winnipeg, nous nous sommes rencontr\u00e9s il y a plusieurs ann\u00e9es, au d\u00e9but de sa carri\u00e8re. Je r\u00e9alise n\u2019avoir jamais l\u00e2ch\u00e9 la main qu\u2019elle m\u2019a tendue le soir de son tout premier vernissage. Ce souvenir me revient avec force et violence.<br>Je demande d\u2019une voix douce : \u00ab Et Churchill ?. Est-ce un oubli ou un refus ?. \u00bb<br>Elle sursaute.<br>\u00ab Un endroit d\u00e9testable, un enfer. Vous \u00eates venu pour elle, la laideur. \u00bb Elle dit lentement, dans un anglais parfait, en d\u00e9tachant les syllabes \u00ab Vous \u00e9tiez tellement diff\u00e9rent, qui vous a transform\u00e9 \u00e0 ce point ?. Reprenez votre marche, allez retrouver ceux d\u2019en bas. Ici, les conditions de vie sont tr\u00e8s extr\u00eames, vous n\u2019y survivrez pas. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je sors fourbu de la gare, ce voyage est tr\u00e8s long, lent, \u00e9touffant, la lumi\u00e8re oblique, ma fatigue tout cela me traverse, je vois le jeune p\u00e8re Sayisi, silhouette droite, son enfant sangl\u00e9 contre lui dans des peaux de caribou, il ajuste les armatures de bois d\u2019un geste rapide, pr\u00e9cis, ancestral. 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