{"id":200960,"date":"2025-11-09T11:33:54","date_gmt":"2025-11-09T10:33:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=200960"},"modified":"2025-11-10T14:02:23","modified_gmt":"2025-11-10T13:02:23","slug":"histoire-07-atlas-dune-femme-qui-doute","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-07-atlas-dune-femme-qui-doute\/","title":{"rendered":"#histoire #07 | Atlas d&rsquo;une femme qui doute"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/immeuble-parisien-1024x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-201007\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/immeuble-parisien-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/immeuble-parisien-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/immeuble-parisien-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/immeuble-parisien-768x768.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/immeuble-parisien-1536x1536.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/immeuble-parisien-2048x2048.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Elle voit une \u00e9tendue blanche, fouett\u00e9e par le vent. Une mer glaciale immobile et muette. La lueur qu\u2019irradie tout ce blanc est floue, fantomatique. Le froid fige le paysage, l\u2019asservit, l\u2019engourdit. Et elle avec. Elle n\u2019a plus de regard, plus de joues, plus de l\u00e8vres. Son corps se d\u00e9fend, arrache un pied \u00e0 la masse blanche et humide, puis l\u2019autre. Obstin\u00e9e, elle renouvelle ces gestes vers l\u2019avant. Aussit\u00f4t n\u00e9e, la trace de ses pas s\u2019\u00e9vanouit. La neige avale tout&nbsp;: les sons, les odeurs, jusqu\u2019\u00e0 ses souvenirs, jusqu\u2019au plus t\u00e9nu de ses espoirs. Elle ne distingue plus la silhouette qui avan\u00e7ait devant elle. Elle a le sentiment de ne plus exister, d\u2019\u00eatre aussi vide que le vide.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle voit, depuis son balcon situ\u00e9 au troisi\u00e8me \u00e9tage de son immeuble, un autre immeuble \u00e9rig\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019avenue. Il est maigre, sans \u00e9paisseur aucune, une planche \u00e0 pain. Adoss\u00e9 \u00e0 rien, il se dresse, tout seul comme un phare et il a un, deux, trois,\u2026, sept \u00e9tages. Comment tient-il debout&nbsp;? Myst\u00e8re.Peut-\u00eatre a-t-il une fondation pivot, comme on dit qu\u2019un ch\u00eane a une racine pivot. C\u2019est pourtant un immeuble d\u2019habitation&nbsp;; sa fa\u00e7ade est perc\u00e9e de baies vitr\u00e9es dont l\u2019une est \u00e9clair\u00e9e. Dans ce curieux ensemble de logements, on mangerait, on lirait&nbsp;; on dormirait. \u00c0 le regarder on se demande d\u00e9j\u00e0 comment y caser des meubles. Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que cette vigie enregistre maints souvenirs.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle voit dans la M\u00e9dina, une jeune personne que moule un boubou chamarr\u00e9 dans des tons verts et rouges. Un foulard dor\u00e9 est artistiquement nou\u00e9 sur sa t\u00eate fi\u00e8re. La femme est arr\u00eat\u00e9e devant un \u00e9tal de sous-v\u00eatements d\u2019occasion&nbsp;: culottes, slips, cale\u00e7ons, soutien gorges, tricots de corps. Sans doute arriv\u00e9s dans un ballot de friperie de France, les articles sont pr\u00e9sent\u00e9s par cat\u00e9gorie, par taille, par couleur. L\u2019acheteuse, attir\u00e9e par la marchandise, choisit une culotte, la l\u00e8ve vers la lumi\u00e8re, tire sur ses \u00e9lastiques pour \u00e9prouver leur \u00e9tat, sourit et l\u2019enfile \u00e0 son bras par l\u2019ouverture d\u2019une cuisse. Elle s\u2019approche ensuite de la pile de slips et reste perplexe devant les tours de taille. La voil\u00e0 qui s\u2018int\u00e9resse \u00e0 deux slips, comparant leurs usures, \u00e9valuant leurs blancheurs. L\u2019affaire prend un certain temps. Enfin elle secoue la t\u00eate, ce qui fait tinter ses pendants d\u2019oreille. La voil\u00e0 d\u00e9cid\u00e9e. Elle prend le plus grand qui, hop, rejoint la culotte autour de son bras. Elle paye et s\u2019en va, toute contente, avec ce curieux cabas.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle voit le printemps qui s\u2019impose. Frais comme un \u00e9clat de rire, comme la course d\u2019un enfant, comme une vague qui d\u00e9ferle. Rien n\u2019arr\u00eate l\u2019all\u00e9gresse de la nature. Quelle hardiesse, quelle impudeur&nbsp;! Le soleil est si lumineux qu\u2019il d\u00e9shabille tout. Ce n\u2019est que d\u00e9bordements de verts tendres, rougeurs de jouvenceaux, senteurs si t\u00e9r\u00e9brantes que l\u2019eau lui en vient \u00e0 la bouche, que sa peau en fr\u00e9mit dans l\u2019attente de caresses, que sont ventre se crispe de tant de volupt\u00e9s. Elle aime cette campagne comme on aime un amant. Elle n\u2019a pas assez de ses cinq sens pour s\u2019en repa\u00eetre, s\u2019en nourrir, y puiser son \u00e9nergie. C\u2019est une question de terre, de senteur de terre. Celle du pays qu\u2019elle a choisi pour ses coteaux riants, ses petits vallons cach\u00e9s, ses modestes chapelles romanes et pour les franches goul\u00e9es d\u2019air qu\u2019on y respire.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle voit une pancarte \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019a\u00e9rogare \u00ab&nbsp;Tonga Soa&nbsp;\u00bb, qu\u2019on a traduit par&nbsp;\u00ab&nbsp;Bienvenue&nbsp;\u00bb. Dans le hall lilliputien, des prestataires se serrent pour montrer leurs dents blanches en brandissant de petites pancartes de bois sur lesquelles on lit les noms des h\u00f4tels du coin&nbsp;: &nbsp;\u00ab\u00a0Le Jacaranda\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Aux joyeux l\u00e9muriens\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Gargotte chez \u00c9milienne\u00a0\u00bb. Des ventilateurs tournent en grin\u00e7ant leurs pales inutiles, les touristes \u00ab\u00a0en transit\u00a0\u00bb s\u2019agitent et jacassent comme des oiseaux dans une voli\u00e8re. Une odeur de tabac venue du c\u00f4t\u00e9 de la porte, o\u00f9 se sont rassembl\u00e9s les fumeurs, se m\u00eale aux effluves de friture du bar et \u00e0 l\u2019odeur pr\u00e9gnante du lieu. Peintures \u00e9caill\u00e9es, vieux panneaux de bois d\u00e9labr\u00e9s, ferrailles de b\u00e9ton rouill\u00e9es, cordages humides, latrines nettoy\u00e9es \u00e0 l\u2019eau de Javel, aisselles en sueur, v\u00eatements sales de la poussi\u00e8re des pistes, eaux de toilette diverses : &nbsp;une odeur d\u2019humanit\u00e9, pense-t-elle. Pas de doute, on est au pays des l\u00e9muriens. Sur le d\u00e9cor du bar, un maki rigolard enroule sa queue annel\u00e9e autour de l\u2019\u00e9norme capsule de coca-cola qui lui sert d\u2019aur\u00e9ole. Juste en dessous, un beau dos malgache, pench\u00e9 sur le comptoir, tend avec humour un d\u00e9bardeur. Un maki, encore un, y avertit d\u2019un : \u00ab&nbsp;Vas-y m\u00f4lo m\u00f4lo Vasaha au pays du mora mora&nbsp;\u00bb&nbsp; ceux qui n\u2019auraient pas encore compris qu\u2019on est dans un ailleurs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle voit une \u00e9tendue blanche, fouett\u00e9e par le vent. Une mer glaciale immobile et muette. La lueur qu\u2019irradie tout ce blanc est floue, fantomatique. Le froid fige le paysage, l\u2019asservit, l\u2019engourdit. Et elle avec. Elle n\u2019a plus de regard, plus de joues, plus de l\u00e8vres. 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