{"id":201131,"date":"2025-11-14T10:16:59","date_gmt":"2025-11-14T09:16:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=201131"},"modified":"2025-11-15T20:25:16","modified_gmt":"2025-11-15T19:25:16","slug":"histoire-08-alger-de-ce-quelle-sonne-comme-douleur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-08-alger-de-ce-quelle-sonne-comme-douleur\/","title":{"rendered":"#Histoire #08 | Alger &#8211; de ce qu&rsquo;elle sonne comme douleur"},"content":{"rendered":"\n<p>Je suis de retour. J\u2019avais comme oubli\u00e9 l\u2019odeur de mon pays, les terres ont chacune leur odeur, je ne parle pas de celle des corps, ni de l\u2019haleine des passants, je parle de celle l\u2019air, \u00e9l\u00e9ment principal avec la terre, le ciel, et le soleil de ce d\u00e9cor qui me souffle au visage \u00e0 ma sortie de l\u2019avion, quand les portes s\u2019ouvrent, et qu\u2019on se retrouve comme sur le bord d\u2019une piscine, debout en haut de l\u2019\u00e9chelle, pr\u00eat \u00e0 plonger, ici \u00e0 rencontrer le sol abrupt du tarmac. Je suis de retour, et c\u2019est d\u2019abord cette odeur charnue et pleine, qui m\u2019accueille. Je suis de retour, je ne suis jamais revenue, il ne me restait rien cette odeur, avant qu\u2019elle ne me saute au visage. Cette odeur presque corporelle \u00e9tait peut-\u00eatre en moi, avait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 annul\u00e9e par l\u2019odeur de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer. Je ne sais pas depuis quand je ne la porte plus. Elle provient peut-\u00eatre de la d\u00e9composition des corps qu\u2019on enterre, les morts continuent de suinter, ils se d\u00e9sagr\u00e8gent, ils nourrissent la terre, et la terre exhale et l\u2019air se remplit d\u2019eux, de ce qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9, de leur chair indolore. Restera-t-il un peu de Rabi\u2019a dans l\u2019air une fois que nous l\u2019aurons enterr\u00e9e\u00a0? Je ne sais pas pourquoi je reviens. Les vivants s\u2019attendent \u00e0 ce qu\u2019on revienne pour les aider \u00e0 enterrer les morts. Ils deviennent nos morts, les n\u00f4tres, et nous les portons ensemble, nous les emmenons en procession vers leur derni\u00e8re demeure, sommes-nous d\u00e9j\u00e0 morts dans notre fa\u00e7on d\u2019habiter\u00a0? de demeurer\u00a0? Ou les morts sont-ils les seuls \u00e0 demeurer, \u00e0 habiter la terre ? Je suis revenue, mais mes s\u0153urs n\u2019ont plus besoin de moi. Je suis revenue, mais de quoi ? d\u2019o\u00f9\u00a0? Revient-on r\u00e9ellement quand on part. Nous ne pouvons que partir. Je suis de retour, je ne suis jamais revenue. L\u2019air est humide, encore. L\u2019air est toujours humide, et la br\u00fblure du soleil n\u2019y fait rien. Elle ass\u00e8che les corps, mais l\u2019air lui reste plein de cette mer, grosse, qui le brasse. J\u2019en avais oubli\u00e9 la texture. Je suis de retour,\u00a0<em>rani welit<\/em>. Nostalgie, <em>nostalger<\/em>. La douleur s\u2019entend, ligatur\u00e9e dans le nom. Je suis l\u00e0. Je r\u00e9p\u00e8te ces mots, je ne sais pas comment m\u2019annoncer. Je suis l\u00e0. Baya me dira que personne ne m\u2019attendait. Personne ne m\u2019attend plus, personne ne me demande. Cette odeur se dissipe rapidement, elle donne l\u2019impression de se dissiper, c\u2019est simplement qu\u2019on s\u2019habitue, qu\u2019on ne la sent plus \u00e0 force de la sentir, elle fait partie de nous. Il faut donc \u00eatre parti, pour revenir et sentir pour quelques secondes l\u2019odeur de chez soi, comme une autre. Est-ce qu\u2019on reconnait l\u2019odeur, peut-on la sentir si on n\u2019y a pas \u00e9t\u00e9 auparavant\u00a0? Je veux dire\u00a0: y a-t-il des odeurs qu\u2019on ne sent pas si on ne s\u2019entraine pas d\u00e8s l\u2019enfance, comme les lettres qui viennent du fond de la gorge- \u0639- ou celles qui naissent d\u2019un l\u00e9ger fr\u00e9missement de la langue sous les dents &#8211;\u00a0\u0637 -? Y aurait quelque chose de l\u2019odeur du corps de la m\u00e8re, et de ce qu\u2019on reconnait depuis la naissance. Une femme a dit \u00ab\u00a0je me souviens de notre premier regard avec mon fils, et je sais que lui aussi se souvient\u00a0\u00bb. Je n\u2019ai presque plus de souvenir de ma m\u00e8re. Son odeur est peut-\u00eatre une des nuances que je respire ici\u2026 Haut-le-c\u0153ur\u2026 Plus j\u2019approche de l\u2019immeuble qui m\u2019a vu grandir, plus j\u2019approche de la souffrance, du lieu de l\u2019absence, plus j\u2019approche de ma s\u0153ur et de ma culpabilit\u00e9\u2026<em>Legguia<\/em>\u2026 L\u2019immeuble de mon enfance se tient toujours l\u00e0 devant, malgr\u00e9 les secousses de cette terre, il est l\u00e0, fier avec son allure de paquebot, il est large et d\u00e9borde de balcons, de terrasses d\u00e9sol\u00e9es ; l\u2019une d\u2019elles plus imposante que les autres, sortant du flanc de l\u2019immeuble comme une excroissance heureuse, d\u00e9fiant les lignes urbaines. Le silence aussi est nouveau. Les arbres ont d\u00e9p\u00e9ri, le vert a disparu du tableau. Le blanc des murs a fan\u00e9. Gris sur gris. Les fen\u00eatres sont d\u00e9sormais cag\u00e9es ; autre changement ; c\u2019est ainsi depuis les \u00e9v\u00e9nements, lui avait dit Baya, c\u2019est plus impressionnant de les voir en vrai. Des cages d\u2019oiseaux \u00e0 taille humaine pour emp\u00eacher qu\u2019on y entre \u2013 ou qu\u2019on s\u2019\u00e9chappe ?- dans l\u2019une d\u2019entre elles, Bahia aper\u00e7oit une petite fille accroupie, perch\u00e9e sur l\u2019un des barreaux, ses bras se balancent au rythme d\u2019une musique sourde \u2013 \u00e0 ses pieds, des d\u00e9bris de mur, de ferraille, des cartons gondol\u00e9s, des bouts de papier d\u00e9chiquet\u00e9s, de la crasse, beaucoup, des sacs \u00e9ventr\u00e9s. Un passant plus attentif aurait vu que ces tas de crasse avaient en r\u00e9alit\u00e9 colonis\u00e9 tout le quartier.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis de retour. 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