{"id":201204,"date":"2025-11-15T18:24:39","date_gmt":"2025-11-15T17:24:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=201204"},"modified":"2025-11-15T18:28:41","modified_gmt":"2025-11-15T17:28:41","slug":"histoire-08-m-en-revenant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-08-m-en-revenant\/","title":{"rendered":"#histoire # 08 | M. en revenant"},"content":{"rendered":"\n<p>Il faut que je m\u2019habitue, il faut que je m\u2019y fasse. J\u2019aurais pu me retrouver devant la grande maison en un \u00e9clair d\u2019instant mais j\u2019ai tenu \u00e0 passer par la petite place de l\u2019ancienne gare, disparue comme moi et l\u2019aborder comme venant \u00e0 pied \u00e0 partir du virage qui permet de la voir se rapprocher au rythme des pas. C\u2019est bien elle, en hauteur, int\u00e9gr\u00e9e depuis si longtemps au paysage des demeures avoisinantes, silencieuses, h\u00e9riti\u00e8res discr\u00e8tes d\u2019un art de vivre r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ceux qui ont eu la chance de ne pas naitre dans le besoin ou d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9s pour des raisons troubles par les grandes catastrophes. Elle est toujours debout, comme quand j\u2019y suis entr\u00e9, orphelin, \u00e0 peine adolescent, apr\u00e8s la guerre. Elle laisse \u00e0 pr\u00e9sent \u00e9chapper d\u2019autres rires, des appels, des voix d\u2019enfants et d\u2019adolescents comme avant, quand cette maison \u00e9tait la mienne, la n\u00f4tre. A part le b\u00e2ti, elle n\u2019a rien \u00e0 voir avec les autres, et c\u2019est comme un bouleversement qui envahit mon ombre port\u00e9e. L\u00e0, ce n\u2019est pas pour moi un retour au pays : je n\u2019ai pas vraiment de pays depuis l\u2019exil et l\u2019assassinat des miens. Pourtant elle me donne cette impression, massivement, d\u00e8s que je la revois. C\u2019est que j\u2019ai v\u00e9cu entre ses murs, dans une de ses chambres \u2014 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, il s\u2019agissait plut\u00f4t de dortoirs. Si je voulais, je pourrais entrer en traversant les \u00e9paisseurs, les obstacles et profiter de ma condition de disparu pour circuler partout sans \u00eatre vu. Mais alors, je trahirais mon souvenir et jouer les espions ne me va pas. Je pr\u00e9f\u00e8re donner du poids au lieu en passant par la chair des mots qui gardent la m\u00e9moire du corps et des circulations de l\u2019\u00e9poque. Je ne traverserai pas les murs. Me voici devant la petite porte lat\u00e9rale par laquelle nous entrions. Elle est condamn\u00e9e par mesure de s\u00e9curit\u00e9 ; le trottoir est trop mince et les enfants avaient tendance \u00e0 traverser la rue sans voir les voitures qui prennent la pente que je remonte pour passer par le portail situ\u00e9 en haut, au bout de la petite cour. Il laisse passer les livreurs, les voitures des \u00e9ducateurs et les questions. Il est accompagn\u00e9 d\u2019une petite porte qui th\u00e9oriquement s\u2019ouvre avec un code mais la clenche est souvent d\u00e9gag\u00e9e et on entre comme dans un moulin. Je me dirige vers l\u2019ancien acc\u00e8s, qui donne dans la maison-m\u00e8re sans passer par le sas administratif \u2014 de mon temps, il n\u2019existait pas. Au premier \u00e9tage, le seul bureau de Frania, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une biblioth\u00e8que faite pour engranger au calme bien des attentes, tenait lieu de centre de d\u00e9cision, de c\u0153ur battant, avec \u00e0 la cl\u00e9 un soup\u00e7on de peur et le d\u00e9sir de se retrouver face \u00e0 la petite dame un peu \u00e2g\u00e9e au fort accent grave qui te demandait toujours comment \u00e7a allait \u00e0 l\u2019\u00e9cole avant d\u2019explorer le dernier incident ayant d\u00e9clench\u00e9 ta col\u00e8re, tes larmes ou ton exclusion. La voix de Frania ne r\u00e9sonne plus dans l\u2019escalier qui transporte d\u2019un \u00e9tage \u00e0 l\u2019autre, les corps et les vies des enfants auparavant qualifi\u00e9s de plac\u00e9s comme je l\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e0 leur \u00e2ge. Au rez-de-chauss\u00e9e, l\u00e0 o\u00f9 s\u2019enracine l\u2019escalier plus que centenaire, une porte sur la droite donne sur un autre escalier menant au sous-sol. Autrefois, avant les mises aux normes et am\u00e9nagements n\u00e9cessaires, on prenait les douches dans la cave et je m\u2019attends encore \u00e0 voir passer sous cette porte close la bu\u00e9e chaude des ablutions souterraines. A gauche, c\u2019\u00e9tait la salle-\u00e0 manger, tout pr\u00e8s de la cuisine s\u00e9par\u00e9e de la salle par une porte \u00e0 guichet par lequel on passait alors les plats. Avoir le cuisinier comme alli\u00e9 \u00e9tait essentiel de mon temps car m\u00eame si Frania se d\u00e9carcassait aupr\u00e8s des autorit\u00e9s pour am\u00e9liorer l\u2019ordinaire, nous avions toujours faim et arrondissions les desserts avec quelques descentes clandestines dans la r\u00e9serve o\u00f9 nous attendait un peu de douceur en forme de grandes bo\u00eetes m\u00e9talliques remplies de cr\u00e8me de marrons. Aujourd\u2019hui, c\u2019est un air qui m\u2019arrache \u00e0 la descente : quelqu\u2019un chante dans la cuisine dite centrale. La porte de la cuisine est ouverte et donne sur l\u2019ancienne salle-\u00e0-manger devenue salle de r\u00e9union, lieu de passage redistribuant les espaces attenants. La cuisini\u00e8re fredonne un negro-spiritual, comme si le chant de la cuisine se transmettait chaleureusement de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Je m\u2019\u00e9carte pour faire place \u00e0 un petit gar\u00e7on qui pousse sa trottinette et s\u2019approche de la cuisine en demandant : c\u2019est bient\u00f4t l\u2019heure ? Il ne me voit pas mais je sais pourquoi il est l\u00e0 et pourquoi je suis revenu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il faut que je m\u2019habitue, il faut que je m\u2019y fasse. 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