{"id":201367,"date":"2025-11-20T06:53:15","date_gmt":"2025-11-20T05:53:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=201367"},"modified":"2025-11-20T06:53:15","modified_gmt":"2025-11-20T05:53:15","slug":"histoire-09-frontiere-et-dignite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-09-frontiere-et-dignite\/","title":{"rendered":"#histoire #09 fronti\u00e8re et dignit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>La petite fille hurle, elle pleure, on l&rsquo;entend depuis la zone des arriv\u00e9es. Sa m\u00e8re, surement, la retient, essaye de l&rsquo;entourer de ses bras, la petite fille continue de se d\u00e9battre, et de jeter sa rage aux visages des policiers aux fronti\u00e8res qui l&rsquo;entourent. On comprend qu&rsquo;ils lui refusent, \u00e0 elle et sa m\u00e8re, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;avion. Elle ne pourra pas retrouver son p\u00e8re, aujourd&rsquo;hui en tous cas. \u00abIl faut une autorisation paternelle pour quitter le territoire \u00bb, pourtant son p\u00e8re l&rsquo;a quitt\u00e9, le territoire, et c&rsquo;est lui qu&rsquo;elles souhaitent rejoindre. Sa m\u00e8re retient ses propres sanglots. Contrairement \u00e0 l&rsquo;enfant, elle sait que depuis les \u00e9v\u00e9nements, un geste, un regard, un tressaillement, peut \u00eatre lourd de cons\u00e9quences. L&rsquo;enfant l&rsquo;apprendra bien rapidement. Son regard est noir et elle ne le d\u00e9croche pas des yeux d&rsquo;un des grad\u00e9s. Le visage ferm\u00e9, celui-ci s&rsquo;approche d&rsquo;elle, d\u00e9fiant, on aimerait croire \u00e0 un adolescent maladroit voulant intimider, on esp\u00e9rerait voir un coin de sa bouche se d\u00e9rider, on pourrait penser qu&rsquo;il joue \u00e0 faire peur, que toute cette sc\u00e8ne, sa tension, la tristesse et le d\u00e9sespoir d&rsquo;une enfant face \u00e0 un mur d&rsquo;uniformes, face \u00e0 l&rsquo;absurdit\u00e9 d&rsquo;une administration aveugle, n&rsquo;est qu&rsquo;un jeu, on esp\u00e9rerait un sourire qui ferait tout retomber, et qui serait suivi d&rsquo;accolades et de chaleur,  mais non, le grad\u00e9 s&rsquo;accroche au s\u00e9rieux, et lui dit ces mots qui sonnent ridicules \u00e0 l&rsquo;oreille de la petite \u00ab Regarde-moi bien, continue \u00e0 me chercher et tu verras \u00bb. Si la situation n&rsquo;\u00e9tait pas aussi dramatique, on aurait ri. L&rsquo;enfant ne hurle plus. L&rsquo;enfant ne baisse pas le regard, les yeux du militaire cillent. Elle se redresse, dans un silence de th\u00e9\u00e2tre, elle empoigne la main de sa m\u00e8re, et \u00e0 deux, l&rsquo;enfant initiant le mouvement, la m\u00e8re embo\u00eetant le pas, elles se dirigent vers la sortie, vers le hall qui ne r\u00e9sonne plus que de leurs pas. Chaque t\u00e9moin les suit des yeux, dans leur lente procession, <em>ehh makansh<\/em> &#8211; il n&rsquo;y a plus un son.  Bahia de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la vitre s\u00e9parant les d\u00e9parts des arriv\u00e9es, sent la tension se rel\u00e2cher, se rend compte qu&rsquo;elle avait la main sur sa bouche, comme pour s&#8217;emp\u00eacher de vomir ou de crier. Des larmes coulent doucement, elle reconnait la r\u00e9silience de l&rsquo;enfant. <\/p>\n\n\n\n<p>Son pays de naissance, son enfance, se rappellent \u00e0 elle par des chemins sensibles. <\/p>\n\n\n\n<p>Son p\u00e9riple, car pour arriver jusqu&rsquo;ici Bahia avait fait tout un voyage, n&rsquo;aura \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;un long parcours laborieux. On ne traverse plus les fronti\u00e8res comme avant, depuis les \u00e9v\u00e9nements. Il a d&rsquo;abord fallu aller refaire son passeport et r\u00e9pondre \u00e0 une enqu\u00eate. Un soup\u00e7on p\u00e8se sur tous ceux et celles qui ont d\u00e9sert\u00e9 le pays depuis le s\u00e9isme. Bahia n&rsquo;y avait pas remis les pieds depuis plusieurs ann\u00e9es pourtant, bien avant les premi\u00e8res secousses. On devait justifier son absence. Une journ\u00e9e enti\u00e8re \u00e9tait d\u00e9sormais n\u00e9cessaire pour se procurer un billet d&rsquo;avion : on devait aller \u00e0 l&rsquo;agence au petit matin &#8211; une seule pour tous les ressortissants &#8211; faire la queue, assis sur le trottoir, debout contre un mur, immobilis\u00e9s dans la rue, face \u00e0 des passants qui ne comprennent pas cette foule arr\u00eat\u00e9e l\u00e0, essuyer cette honte d&rsquo;\u00eatre empaquet\u00e9s, tenus de rester \u00e0 la porte de cette agence de bureaux aux vitres fum\u00e9es, devant presque demander l&rsquo;aum\u00f4ne pour se procurer un ticket retour, qu&rsquo;on payerait d&rsquo;une somme monstrueuse pourtant, mais rien ne co\u00fbtait aussi cher que cet affront, de devoir \u00eatre regard\u00e9s, inspect\u00e9s, d\u00e9taill\u00e9s comme du b\u00e9tail, rien n&rsquo;avait co\u00fbt\u00e9 aussi cher que cette attente pour Bahia, qui avait pens\u00e9 mille fois tout plaquer &#8211; <em>tdir k&rsquo;roi &lsquo;la dzayer<\/em>&#8211; et ne jamais plus retourner dans son pays de naissance, rien n&rsquo;avait co\u00fbt\u00e9 aussi cher dans ce voyage que de devoir garder fi\u00e8rement la t\u00eate droite, de ne jamais courber l&rsquo;\u00e9chine, imaginant un fil invisible reliant l&rsquo;ar\u00eate de son nez au ciel, l&rsquo;aidant \u00e0 maintenir un port de t\u00eate altier. Toute sa dignit\u00e9 se ramassait l\u00e0 dans son maintien infaillible, dans son <em>nif<\/em>. Ce jour-l\u00e0, billet d&rsquo;avion en poche, elle \u00e9tait rentr\u00e9e apr\u00e8s le coucher du soleil, le ventre vide, elle s&rsquo;\u00e9tait \u00e9croul\u00e9e sur son lit, tombant dans un sommeil de plomb. <\/p>\n\n\n\n<p>Alors, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, derri\u00e8re la vitre des arriv\u00e9es, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 des heures entass\u00e9es dans l&rsquo;avion &#8211; le vol en soi ne dure que deux heures, mais les contr\u00f4les de s\u00e9curit\u00e9 obligeaient \u00e0 rester enferm\u00e9s dans l&rsquo;appareil, fig\u00e9 au sol pendant plusieurs heures, avant le d\u00e9collage et apr\u00e8s &#8211; face \u00e0 cette petite fille dont le corps parlait d\u00e9j\u00e0 le langage de la r\u00e9sistance, de la r\u00e9silience, et du courage silencieux, Bahia s&rsquo;autorise \u00e0 laisser courir des larmes, qui suivent le sillon de ses doigts, encore plaqu\u00e9s sur sa bouche, et s&rsquo;infiltrent sous sa manche, mouillant le tissu et lui laissant une humidit\u00e9 d\u00e9sagr\u00e9able sur le bras.<\/p>\n\n\n\n<p>Sortir maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La petite fille hurle, elle pleure, on l&rsquo;entend depuis la zone des arriv\u00e9es. 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