{"id":201848,"date":"2025-11-30T23:45:01","date_gmt":"2025-11-30T22:45:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=201848"},"modified":"2025-11-30T23:51:30","modified_gmt":"2025-11-30T22:51:30","slug":"histoire-10-un-trajet-en-403","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-10-un-trajet-en-403\/","title":{"rendered":"#histoire #09 | un trajet en 403"},"content":{"rendered":"\n<p>On a d\u2019abord dress\u00e9 des listes. Puis on a sorti les valises. On les a a\u00e9r\u00e9es sur la terrasse. On les a laiss\u00e9es ouvertes sur le lit de la chambre des enfants dans lequel, depuis longtemps,\u00a0 plus personne ne dort. Jour apr\u00e8s jour on y a d\u00e9pos\u00e9 religieusement les v\u00eatements repass\u00e9s, les chemises au col amidonn\u00e9. Elle s\u2019est charg\u00e9 du linge, lui de la voiture : la laver, la s\u00e9cher, la polisher, recharger la batterie entrepos\u00e9e l\u2019hiver sur\u00a0 un caillebotis pos\u00e9 sur des cairons, v\u00e9rifier les niveaux, puis tourner la clef de contact avec toujours cette seconde de doute, va-t-elle d\u00e9marrer, entendre le bruit familier, et laisser un moment tourner le moteur, battants du garage grands ouverts, et puis, la veille, la sortir\u00a0 jusque chez le pompiste, pour le plein d\u2019essence. Il n\u2019a jamais eu que cette voiture, comme il n\u2019a jamais eu qu\u2019un seul r\u00e9frig\u00e9rateur, un seul canap\u00e9. Mais depuis quelques ann\u00e9es il a deux maisons. Deux maisons, la condition pour garder une femme, sa femme. Une maison \u00e0 la campagne, il lui fallait. Un jardin, elle avait demand\u00e9. La 403 est charg\u00e9e. Dans le coffre on a d\u2019abord plac\u00e9 la machine \u00e0 coudre Singer et son pied en fonte, un v\u00e9ritable <em>cadastre <\/em>cette machine, puis les valises, les souliers dans leurs bo\u00eetes, les outils pour lui, les victuailles enfin. On a recouvert avec la couverture grise aux motifs de fils bleus le banquette arri\u00e8re et cal\u00e9 la cage des canaris, avec, accroch\u00e9s aux barreaux, une feuille de salade, un os de seiche, un d\u00e9vidoir d\u2019eau. Elle prie pour qu\u2019aucune goutte d\u2019eau ne se renverse sur la banquette durant le trajet. Sur la cage, un torchon. Les oiseaux se tairont. Et monsieur aura la paix durant le trajet. Six mois qu\u2019ils n\u2019ont pas pris ce chemin. On a ferm\u00e9 le garage, plac\u00e9 des madriers derri\u00e8re les portes, \u00e9teint l\u2019arriv\u00e9e de gaz, disjonct\u00e9 le compteur d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Tout est pr\u00eat, on peut d\u00e9marrer. C\u2019est le d\u00e9but du printemps. On quitte la rue, ses murs hauts, le cimeti\u00e8re o\u00f9 reposent ses parents, savoir que durant six mois ils ne seront plus \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres seulement d\u2019elle, on arrive d\u00e9j\u00e0 au faubourg, le quartier de son enfance, le caf\u00e9 Fran\u00e7ais o\u00f9 elle habitait avec ses parents et ses soeurs, elle se souvient du bruit des\u00a0 fers des chevaux sur les pav\u00e9s, des roues cercl\u00e9es des carrioles que conduisait son p\u00e8re. On traverse le fleuve. \u00c0 droite en contre-bas, le jardin de ses grands-parents. Ils \u00e9taient jardiniers, comme leurs cousins. Une terre d\u2019alluvion. On sort de la ville, la route est bord\u00e9e de platanes. Et les vignes partout. Personne sur la d\u00e9partementale. On est dimanche matin, les gens dorment, ou se reposent. Ren\u00e9 a tout son temps. Il a la route pour lui. Il va rejoindre sa maison secondaire. En vill\u00e9giature ils vont, eux. Lui. Lui l\u2019enfant sans p\u00e8re, lui qui a d\u00fb tout gagner par lui-m\u00eame. Alors que personne ne vienne l\u2019emb\u00eater. Il part \u00e0 la campagne. Il ira p\u00eacher, il ira faire les courses avec sa femme le jeudi et le dimanche, il l\u2019accompagnera m\u00eame \u00e0 la messe. Il lira le journal au soleil, allong\u00e9 sur la chaise longue, fera sans doute souvent un brin de sieste, ira cueillir des cerises, des figues, des pommes qui sait. Jamais il ne le lui avouera, mais quelle id\u00e9e royale elle a eu de lui demander d\u2019acheter cette maison. On traverse un premier village, un second,\u00a0 une place, des caf\u00e9s, une maison de ma\u00eetre avec un cadran solaire sur la fa\u00e7ade. Ren\u00e9 est prudent. La route est \u00e9troite, les platanes bien pr\u00e8s. Un premier col, au sommet, sur une butte, la st\u00e8le des maquisards tomb\u00e9s ici. La radio est \u00e9teinte. Jamais il ne l\u2019allume. Il conduit! Ils ne disent rien, mais le silence curieusement n\u2019est pas pesant en voiture. Ils ont de quoi faire. Il conduit, elle regarde le paysage, se souvient. Respire surtout. Depuis qu\u2019ils ont ferm\u00e9 la porte du garage, un poids sur sa poitrine s\u2019en est all\u00e9. Ces murs de la maison, cette cuisine, devenus comme un caisson dont elle est prisonni\u00e8re. Un mot leur \u00e9chappe parfois. <em>Fontjun<\/em>. Inutile de pr\u00e9ciser. Ils savent tous deux. Et chacun repart dans ses pens\u00e9es, se souvient de ce jour o\u00f9 on les a fusill\u00e9s. C\u2019\u00e9tait sur\u00a0 le Champ de Mars. Ils \u00e9taient 14, hommes et femmes.\u00a0 Et encore un village, une place, et la caserne des pompiers dans le virage. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019on \u00e9tait all\u00e9 ramener la fillette qui avait surgi sous les roues de la voiture, en plein milieu de la route. Le p\u00e8re est le fr\u00e8re en contre-bas, dans le ravin. Morts peut-\u00eatre. La paysage change, on attaque un nouveau col. Maintenant la route ne cesse de tourner, le caf\u00e9 du matin commence \u00e0 lui reprocher. Il faut avaler la\u00a0 salive plusieurs fois pour d\u00e9boucher les oreilles. Plus de vignes. Des arbres. Du vert partout. On longe la montagne. Il roule doucement, derri\u00e8re lui on s\u2019impatiente. Une voiture, deux, trois. Ils peuvent klaxonner tant qu\u2019ils voudront. Et l\u2019on peut voir une 403 verte,\u00a0 aux chromes brillants, se trainer dans les lacets, suivie d\u2019un cort\u00e8ge de voitures et camions impatients. Ils devront attendre le viaduc, au moment o\u00f9 la route de se divise, pour la doubler. D\u2019ici l\u00e0, nulle visibilit\u00e9. Il roule doucement. Sur cette route, il le sait, parfois un \u00e9boulement de paroi. Il est prudent. Elle se tait. Elle n\u2019a jamais appris \u00e0 conduire. Avoir obtenu qu\u2019il ach\u00e8te cette maison, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 sa victoire. A droite la carri\u00e8re, comme une trou\u00e9e sale. Le gris, la poussi\u00e8re, les t\u00f4les verts de gris, des tas de graviers, des boyaux de fer.\u00a0 Elle s\u2019applique \u00e0 avaler sa salive, encore et encore. Voil\u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la ville, son haut mur de pierres pour soutenir la route qui passe au-dessus, les premi\u00e8res fa\u00e7ades bard\u00e9es d\u2019ardoises et h\u00e9riss\u00e9es de clous, qui\u00a0 donnent l\u2019impression d\u2019\u00eatre toujours mouill\u00e9es. Un panneau annonce le hameau. Dans la voiture, on peut entendre le bruit du clignotant. On vient de quitter la d\u00e9partementale. Ch\u00e2taigniers, foug\u00e8res. On reviendra ici \u00e0 pied pour ramasser des fraises sauvages. Au prochain virage, on apercevra le hameau.<br><br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On a d\u2019abord dress\u00e9 des listes. Puis on a sorti les valises. On les a a\u00e9r\u00e9es sur la terrasse. 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