{"id":20205,"date":"2019-11-28T21:24:36","date_gmt":"2019-11-28T20:24:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=20205"},"modified":"2024-01-01T19:00:38","modified_gmt":"2024-01-01T18:00:38","slug":"un-ete-un-automne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/un-ete-un-automne\/","title":{"rendered":"un \u00e9t\u00e9, un automne"},"content":{"rendered":"\n<p>Ovale, presque rond, il tient parfaitement dans la main. Surface rugueuse, granuleuse mais dure du granit dont il est fait. Couleur dominante claire mais ponctu\u00e9e de petits grains noirs et gris qui lui donnent parfois en pleine lumi\u00e8re un aspect verd\u00e2tre. C\u2019est un galet.<\/p>\n\n\n\n<p>\n27 septembre 2008<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Temps\nde l\u2019\u00e9criture qu\u2019on s\u2019impose, qu\u2019on devrait s\u2019imposer avec\nencore plus de rigueur. Cet affrontement \u00e0 la page papier ou \u00e9cran.\nQu\u2019il est long ce cheminement et qu\u2019est-ce qu\u2019on tourne en\nrond&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tomb\u00e9\nen un jour le Gh\u00e9rasim Luca de Gallimard. Pour une fois, pas cette\nd\u00e9solation qu\u2019on ressent \u00e0 glisser sur les mots comme\nherm\u00e9tiques. \u00ab&nbsp;Glissez \u2013 glissez \u2013 \u00e0 votre tour&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet\nexemple un peu r\u00e9ducteur, plut\u00f4t l\u2019impression de rebondir&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00ab&nbsp;Tout\nest foutu<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">touffu<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">f\u00e9tu&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Exergue\npour un polar&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00ab&nbsp;T\u00eate\ntranch\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Tronc\nocculte&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00c7a\nqu\u2019on voudrait avoir \u00e9crit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00ab&nbsp;Je\nte flore<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">tu\nme faune<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">(\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Je\nte lune<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Tu\nme nuage<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">(\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Tu\nm\u2019\u00e9toile filante<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">tu\nme volcanique&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Crois\u00e9\ndans la rue aujourd\u2019hui, un autre r\u00e9sonne au souvenir. Noter \u00e7a\ncomme photo, sans d\u00e9velopper roman. Les trois versions&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nle vieux chien jaune<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\ntra\u00eene sa cha\u00eene<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\net son ma\u00eetre, vieux aussi<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nb\u00e2tard pel\u00e9 jaune<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nen laisse<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\ntra\u00eene son ma\u00eetre<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nvieux b\u00e2tard pel\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\ntra\u00eene<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nsa cha\u00eene et son ma\u00eetre<\/p>\n\n\n\n<p>\nQuand sait-on qu\u2019un po\u00e8me est\ntermin\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nSoleil d\u2019automne<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nLes filles sur la terrasse<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nLisent<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le rebord d\u2019une \u00e9tag\u00e8re de la biblioth\u00e8que. Se m\u00e9fier de sa chute. Un galet, le mien. Pas le galet du po\u00e8te. Un dur, il ne crachera jamais le morceau, il peut sembler d\u00e9plac\u00e9, incongru, myst\u00e9rieux, il ne trahira pas. \u00c0 mes souvenirs seulement il chuchote. Ou plut\u00f4t, il les rappelle, les tient vivaces. Ramass\u00e9 dans le lit d\u2019un tout petit affluent de la Loire o\u00f9, juste avant l\u2019adolescence, pendant les longs \u00e9t\u00e9s, on essayait de p\u00eacher. Longtemps eu cette fascination myst\u00e9rieuse pour les cailloux ronds. Le prendre dans la main \u00e0 quelques d\u00e9cennies de distance et c\u2019est encore toute la fra\u00eecheur du paysage du petit cours d\u2019eau qu\u2019il charrie ce galet de granit. Suivent alors le murmure de la petite retenue en amont, l\u2019ombre verte des grands arbres, sur les rives l\u2019embrouillamini des ronciers et des barbel\u00e9s des jardins, le ronron des pompes clandestines pour l\u2019arrosage. Et ces truites qu\u2019on r\u00eavait de ramener \u00e0 la place d\u2019un de ces \u00ab\u00a0blancs\u00a0\u00bb au go\u00fbt de vase ou de ces trop petits et trop rares goujons pour la friture. Ce qu\u2019on a le plus pris \u00e0 la rivi\u00e8re, ce sont ces vers d\u2019eau utilis\u00e9s comme app\u00e2t quand les r\u00e9serves en lombrics \u00e9taient \u00e9puis\u00e9es. Il fallait retourner les pierres pour d\u00e9nicher un petit fourreau assembl\u00e9 de grains de sables et de brindilles puis, en extraire le vers souvent tr\u00e8s charnu d\u2019un jaune presque orange pour l\u2019empaler ensuite sur l\u2019hame\u00e7on N\u00b013. Et toujours cette peur de la vip\u00e8re embusqu\u00e9e sous la pierre. Et cette fois-l\u00e0, quand W. a directement ramen\u00e9 une petite truite\u00a0! Vite assomm\u00e9e et cach\u00e9e dans son slip parce qu\u2019elle faisait pas la \u201cmaille\u201d et parce qu\u2019ici, depuis loin, on se m\u00e9fie du gendarme. Et cette fiert\u00e9, le jour o\u00f9 on est venu p\u00eacher avec au bout de la ligne un rapala, un poisson leurre am\u00e9ricain tr\u00e8s r\u00e9aliste et le plaisir de le faire se dandiner dans le courant. Plus tard, dans un livre, on apprendra que pour bien p\u00eacher le goujon, il faut troubler l\u2019eau autour de l\u2019app\u00e2t, on lira aussi que nos vers d\u2019eau s\u2019appellent des \u00ab\u00a0portes bois\u00a0\u00bb, que les truites en raffolent et, chez Pierre Bergounioux, on comprendra comme elles ont bien d\u00fb rigoler les truites. Aujourd\u2019hui ce cours d\u2019eau on ne le p\u00eache plus, son \u00e9tiage toujours plus bas\u00a0; pompages, engrais, pesticides, s\u00e9cheresse, urbanisation des rives sans parler de celui qui, une nuit, balan\u00e7a des jerricans d\u2019eau de javel pour faire p\u00eache miraculeuse. Il y a peu j\u2019ai appris le d\u00e9c\u00e8s de W.<\/p>\n\n\n\n<p>\n27 septembre 2014 (Nuit vers le\n28)<\/p>\n\n\n\n<p>\n\u2014&nbsp;Cette inaptitude\nchronique \u00e0 ne pouvoir \u00e9crire un de ces \u00ab&nbsp;bons vieux\nromans&nbsp;\u00bb. Reprendre le \u00ab&nbsp;Projet Robert 77&nbsp;\u00bb&nbsp;?\nAu risque de la formule&nbsp;? Se r\u00e9soudre au moindre. Se contenter\nde ces bouts de textes, infra-pochades pseudos oulipiennes. Comme \u00e0\nla radio, piocher dix mots au hasard du dico. M\u00eame pas envie cette\nfois d\u2019une histoire qui se prolongerait de textes en textes comme\ndans le protocole R77. Envisager mise en ligne sur blog avec annonce\ndes mots et publication des textes re\u00e7us en plus du sien semaine\nsuivante&nbsp;? Mais qui s\u2019y collerait&nbsp;? Ou alors publier les\ntextes et demander aux lecteurs (Lesquels&nbsp;?) de deviner les dix\nmots pris au dico.<\/p>\n\n\n\n<p>Pyramider laborieusement les mots pour b\u00e2tir le livre, carnage des verbes, des noms communs, propres, sales. M\u00eame pas malicieusement. Sans servocommande le texte s\u2019\u00e9croulera, les mots squameux, resteront flotter \u00e0 la surface \u00e0 la rencontre de rien. Et nous, tel le chambellan sur sa dunette, sombrerons dans les affres avec notre appendicite litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n<p>\n\u2014&nbsp;Ce r\u00eave tr\u00e8s clair \u00e0\nla m\u00e9moire, sans doute au petit matin, sinon on ne les retient\njamais. Toujours trouv\u00e9 p\u00e9nible d\u2019\u00e9couter raconter un r\u00eave.\nPour soi, cette perte de contr\u00f4le inqui\u00e8te et la nettet\u00e9 de\ncelui-ci ajoute au trouble.<\/p>\n\n\n\n<p>On est dans la derni\u00e8re salle d\u2019une exposition de peintures contemporaines. Grande pi\u00e8ce en b\u00e9ton. \u0152uvres non figuratives, rayonnantes de couleurs vives mais sombres aussi. Nous achevons notre visite. Je suis en compagnie d\u2019une femme \u00e0 la chevelure brune, haute, hirsute mais tr\u00e8s travaill\u00e9e. Elle me dit\u00a0: \u00ab\u00a0tout ce que tu ne peux pas avoir, photographie-le\u00a0!\u00a0\u00bb. Je me dirige alors vers une autre femme brune v\u00eatue d\u2019une longue robe moulante vert anglais. Cheveux noirs et lunettes. Nous nous enla\u00e7ons. R\u00e9veil.<\/p>\n\n\n\n<p>il \u00e9crit pour \u00e9tirer et dilater ce bout de r\u00eave avec cette femme brune. Moul\u00e9e dans une longue robe de velours vert anglais. De longs cheveux tr\u00e8s noirs. Pourtant jamais aim\u00e9 danser mais, le toucher contre du velours. Et elle, de derri\u00e8re ses grandes lunettes \u00e0 monture \u00e9caille, certain qu\u2019elle voit tout en lui, sa joie d\u2019\u00eatre contre, sa maladresse, sa peur de tomber, de tout briser, que \u00e7a continue toujours comme \u00e7a, contre. Peut-\u00eatre m\u00eame la fin du r\u00eave, elle la voit. Mais elle ne dit rien et reste contre. Dans leur r\u00eave, enlac\u00e9s sans fin, l\u2019un l\u2019autre contre. Impression de sc\u00e8ne clich\u00e9 tant vue, trop lue. Seuls, contre, dans ce parking silo b\u00e9ton au sol enduit de cette peinture pour faciliter le glissement des pneus et les man\u0153uvres des autos. Parking vide de toute voiture o\u00f9 flotte l\u2019odeur et la clart\u00e9 du neuf. On tourne autour d\u2019eux pendant qu\u2019ils tournent ensemble, les fr\u00f4ler juste. Lumi\u00e8re froide et tr\u00e8s vive, crue, tombe des bandes de n\u00e9ons. On entend pas la musique. Leurs voltes ne permettent m\u00eame pas d\u2019identifier un style, un rythme. Peut-\u00eatre que chacun l\u2019a dans sa t\u00eate, la musique. On ne les d\u00e9range pas ou plut\u00f4t, ils nous tol\u00e8rent dans leur r\u00eave. En sortir pour l\u2019\u00e9crire mais eux toujours \u00e0 danser contre. Elle leur tourne pas la t\u00eate\u00a0? Ils sont pas douloureux les pieds\u00a0? Pas trop chaud \u00e0 rester coll\u00e9s contre\u00a0? Combien il va durer leur man\u00e8ge de bonheur\u00a0? Il sait qui est il mais, elle\u00a0? Il ne la conna\u00eet, reconna\u00eet pas. Pr\u00e9f\u00e9rer ne pas savoir pourquoi elle, pourquoi l\u00e0, pourquoi la robe longue vert anglais, les grosses lunettes et cette coiffure sombre. \u00c9paule bien d\u00e9gag\u00e9e o\u00f9 sa t\u00eate \u00e0 lui pos\u00e9e contre, en r\u00eave. Les voir juste contre, les regarder dans leur sorte de danse abandonn\u00e9e, l\u2019un contre, l\u2019autre contre, tout contre. Visages sereins, calmes, contre. Les yeux ferm\u00e9s \u00e0 tourner, on craint la chute mais eux continuent entre les piliers du parking. Ce r\u00eave, il s\u2019en est souvenu par, au matin, cette force \u00e0 ne pas vouloir en sortir. \u00c0 lutter contre l\u2019arrachement \u00e0 la nuit. Pourtant il se d\u00e9chire le r\u00eave. Vite en \u00e9crire quelques bribes pour revenir plus tard en mots au souvenir. Jamais repris un r\u00eave l\u00e0 d\u2019o\u00f9 le petit matin a arrach\u00e9. Pas comme un train. Se dire que son corps, avec elle contre, continue de tourner dans leur parking silo m\u00eame si jamais ne pourra les rejoindre qu\u2019en mots, ne pourra jamais le r\u00e9int\u00e9grer ce corps dans ce r\u00eave. Tout au bout des mots, esp\u00e9r\u00e9 quand m\u00eame pr\u00e9monition et que peut-\u00eatre la rencontrer cette femme \u00e0 la tignasse corbeau, et peut-\u00eatre, la vivront, un jour, une nuit, la longue danse sans fin dans le parking silo neuf contre, contre<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019\u00e9cran lever les yeux vers les rayonnages de la biblioth\u00e8que. Ils sont nombreux ces brimborions que tu as promus monuments de ta m\u00e9moire quotidienne. Parfois, certains magazines sollicitent et interrogent une personnalit\u00e9 \u00e0 propos d\u2019un de ses objets f\u00e9tiches. Une photo et un texte d\u2019une demie page pour expliquer. Dans cette exposition aussi, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un \u00e9v\u00e9nement d\u2019art contemporain, quand les commissaires, dans un souci d\u2019ouverture d\u00e9mocratique pas loin du d\u00e9magogique, demandaient aux visiteurs de venir d\u00e9poser un objet important pour eux. \u00c0 chacun des autres visiteurs alors d\u2019imaginer ce qui pouvait relier l\u2019objet \u00e0 son propri\u00e9taire. Romans. Tu aurais bien particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Maintenant tu choisis quoi\u00a0? Ta premi\u00e8re tirelire, ton ours en peluche avachi,  ton premier jouet \u2013 un hippopotame miniature en plastique \u2013, une poup\u00e9e berb\u00e8re, le pose-portable en bois fabriqu\u00e9 pour toi par A. Et pourquoi pas lui\u00a0? Quand m\u00eame un peu limite pour cette proposition d\u2019\u00e9criture. Ovale, presque rond, sur le rebord d\u2019une \u00e9tag\u00e8re \u00e9loign\u00e9e. Il tient parfaitement dans la main mais se m\u00e9fier de sa chute. Surface rugueuse, granuleuse mais dure du granit dont il est fait. D\u2019apr\u00e8s wikip\u00e9dia, cette roche est grenue, tu le trouves juste ce mot. Couleur dominante claire mais de petits grains noirs et gris lui donnent parfois, en pleine lumi\u00e8re, un aspect verd\u00e2tre. C\u2019est un galet. Pas le galet du po\u00e8te. Un galet, le mien. Un dur mon galet, il ne crachera jamais le morceau, il peut sembler d\u00e9plac\u00e9, incongru ou myst\u00e9rieux mais, il ne trahira pas. \u00c0 mes souvenirs seulement il chuchote. Ou plut\u00f4t, il les fait remonter, les tient vivaces sous forme d\u2019images fragments. Elles se rassemblent l\u00e0, \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Les organiser en partant de soi presque adolescent, les pieds dans l\u2019eau et regarder autour. Ramass\u00e9 dans le lit d\u2019un tout petit affluent de la Loire o\u00f9 pendant les longs \u00e9t\u00e9s on essayait de p\u00eacher. Longtemps eu cette fascination myst\u00e9rieuse pour les cailloux presque ronds polis par les eaux. Le prendre dans la main \u00e0 quelques d\u00e9cennies de distance et c\u2019est encore toute la fra\u00eecheur du paysage du petit cours d\u2019eau qu\u2019il charrie ce galet de granit. Suivent alors le murmure de la petite retenue en amont, l\u2019ombre verte des grands arbres, sur les rives l\u2019embrouillamini des ronciers et des barbel\u00e9s des jardins, le ronron des pompes clandestines pour l\u2019arrosage. Et ces truites qu\u2019on r\u00eavait de ramener \u00e0 la place d\u2019un de ces \u00ab\u00a0blancs\u00a0\u00bb au go\u00fbt de vase ou de ces trop petits et trop rares goujons pour la friture. Et l\u00e0, \u00e0 \u00e9crire on continue \u00e0 creuser dans la m\u00e9moire, sous le galet. Ce qu\u2019on a le plus pris \u00e0 la rivi\u00e8re, ce sont ces vers d\u2019eau utilis\u00e9s comme app\u00e2t quand les r\u00e9serves en lombrics \u00e9taient \u00e9puis\u00e9es. Il fallait retourner les pierres pour d\u00e9nicher un petit fourreau assembl\u00e9 de grains de sable et de brindilles puis, en extraire le vers d\u2019un jaune charnu pour l\u2019empaler ensuite sur l\u2019hame\u00e7on N\u00b013. Et toujours cette peur de la vip\u00e8re embusqu\u00e9e sous la pierre. Et cette fois-l\u00e0, quand W. a directement ramen\u00e9 une petite truite\u00a0! Vite assomm\u00e9e et cach\u00e9e dans son slip parce qu\u2019elle faisait pas la \u201cmaille\u201d et parce qu\u2019ici, depuis loin, on se m\u00e9fie du gendarme. Et cette fiert\u00e9, le jour o\u00f9 on est venu p\u00eacher avec au bout de la ligne un rapala, un poisson leurre am\u00e9ricain tr\u00e8s r\u00e9aliste et le plaisir de le voir se dandiner dans le courant. Plus tard, dans un livre, on apprendra que pour bien p\u00eacher le goujon, il faut troubler l\u2019eau autour de l\u2019app\u00e2t, on lira aussi que nos vers d\u2019eau s\u2019appellent des \u00ab\u00a0portes bois\u00a0\u00bb et que les truites en raffolent et, chez Pierre Bergounioux, on comprendra comme elles ont bien d\u00fb rigoler les truites. Un peu facile mais cette impression qu\u2019on a \u00e0 l\u2019\u00e9criture de remonter toujours plus de souvenirs comme on trouvait ces larves dodues et juteuses sous des galets plus gros que celui qu\u2019on a gard\u00e9 d\u2019alors. Aujourd\u2019hui ce cours d\u2019eau on ne le p\u00eache plus, son \u00e9tiage \u2013 ce mot r\u00eache de technicien mais parce que les basses eaux sont en \u00e9t\u00e9 a toujours sembl\u00e9 une belle r\u00e9ussite lexicale \u2013 toujours plus bas\u00a0; pompages, engrais, pesticides, s\u00e9cheresse, urbanisation des rives sans parler de celui qui une nuit balan\u00e7a des jerricans d\u2019eau de javel pour faire p\u00eache miraculeuse. Quand l\u2019\u00e9criture rejoint la lecture et se dire que mon galet, il m\u2019a permis Ponge. La joie que ce fut alors lyc\u00e9en de se prendre ce po\u00e8me pleine face au milieu de la salle de classe bond\u00e9e et triste. C\u2019est mon galet que je lisais. M\u00eame intensit\u00e9 de lecture avec la petite carafe de vairons dans la Vivonne proustienne, c\u2019est ma petite rivi\u00e8re de l\u2019enfance que je lisais. Comme ils m\u2019ont parl\u00e9\u00a0ces textes\u00a0! Il y a peu j\u2019ai appris le d\u00e9c\u00e8s de W., c\u2019est peut-\u00eatre aussi inconsciemment pour lui ce choix. Et l\u00e0, ce frisson d\u2019effroi. \u00c9crire depuis trois jours et se souvenir d\u2019un coup, cette nuit\u00a0: les cendres de W dispers\u00e9es dans la Loire. D\u00e9pli\u00e9 par l\u2019\u00e9criture mon galet. Presser ce granit pour en extraire tous ces souvenirs fragments, les rassembler, les mettre au jour. Tout cela sinon rest\u00e9 flou en dedans et menac\u00e9 d\u2019oubli. Dire aussi cette r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019autobiographique.<\/p>\n\n\n\n<p>\n\u00c9chouer, tomber, souffrir,\nvagir. Ingurgiter, se soulager, dormir, blablater. S\u2019ennuyer,\nr\u00eavasser, cauchemarder, se branler, angoisser, bavasser. S\u2019emballer,\ns\u2019amouracher, engrosser, d\u00e9blat\u00e9rer, S\u2019emporter, se d\u00e9traquer,\ngueuler. Renoncer, abandonner, s\u2019apitoyer. Glisser, regretter,\ns\u2019enfoncer, sombrer. \u00c9crire finir.<\/p>\n\n\n\n<p>\nMardi 27 septembre 2016 (soir)<\/p>\n\n\n\n<p>\n\u2014&nbsp;\u00ab&nbsp;L\u2019Homme des\nBois&nbsp;\u00bb Pierric Bailly (suite)<\/p>\n\n\n\n<p>\nAussi cette description d\u2019un\np\u00e8re en vell\u00e9itaire des arts&nbsp;: une semaine s\u2019imagine Picasso\net court acheter du mat\u00e9riel de dessin et de peinture&nbsp;; la\nsemaine suivante, se r\u00eave en \u00e9crivain et court acheter des cahiers\npour \u00e9crire avant de renoncer.<\/p>\n\n\n\n<p>\n\u2014&nbsp;\u00ab&nbsp;Une poign\u00e9e de\nsable&nbsp;\u00bb Tabukobu Ishikawa<\/p>\n\n\n\n<p>\nTrouv\u00e9 \u00e0 la table du libraire.\nLa forme classique du tanka mais au \u201cje\u201d. Novateur en cette fin\ndu XIX<sup>e<\/sup> japonais. D\u2019apr\u00e8s le traducteur, l\u2019ensemble\nforme le roman que le po\u00e8te n\u2019a jamais pu \u00e9crire. \u00c0 l\u2019impression\nd\u2019unit\u00e9 de la vie dans les romans, l\u2019auteur pr\u00e9f\u00e9rait\nl\u2019\u00e9criture po\u00e8me pour rendre la dimension fragmentaire de nos\nvies. Au Japon \u00e9crire des po\u00e8mes est un sport.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\n\u00ab&nbsp;Dans un coin du tramway\nbond\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nje me recroqueville<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nsoir apr\u00e8s soir tout aussi\npitoyable&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"> <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00ab&nbsp;Se r\u00e9jouir d\u2019\u00e9crire de mauvais romans<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\ncet homme me fait piti\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nPremiers vents de l\u2019automne&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00ab&nbsp;Telle une pierre<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nqui d\u00e9vale sa pente<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\nvoil\u00e0 o\u00f9 j\u2019en suis\naujourd\u2019hui&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\n\u2014&nbsp;Dans de nombreux r\u00eaves\nau volant avec C et A \u00e0 errer sur des chemins pierreux et secs dans\nla voiture familiale, tr\u00e8s peu adapt\u00e9e \u00e0 la montagne. D\u2019apr\u00e8s O\nrien de plus classique&nbsp;: expression de mon sentiment\nd\u2019impuissance \u00e0 contr\u00f4ler ce qui nous arrive.<\/p>\n\n\n\n<p>\nLes lignes de la ville \u00e0 filer\ntout autour, tout en dessous, tout au-dessus. Bandes blanches ou\njaunes sautillent sur l\u2019asphalte dans leur course avec les c\u00e2bles\na\u00e9riens qui fusent, croisent les surfaces plates des panneaux\nrectangles blancs, bleus, verts ou oranges. Le staccato des\nlampadaires et des p\u00e9ages.<\/p>\n\n\n\n<p>Le\nbloc masse bleu sombre file sur le c\u00f4t\u00e9. Gratte-ciel rectangles\nplant\u00e9s vertical. Vitres aux fa\u00e7ades lisses renvoient \u00e9clats de\nverre du soleil, \u00e9corchent le regard. Image vibre dans la lumi\u00e8re,\nagit\u00e9e comme par tremblement de terre continu. Le nuage flou des gaz\naimant\u00e9 par les fl\u00e8ches au sommet des tours.<\/p>\n\n\n\n<p>En\ncontrebas, derri\u00e8re les lames argent\u00e9es des glissi\u00e8res de\ns\u00e9curit\u00e9, blocs trapus, gris et pales des entrep\u00f4ts. Comme\nembusqu\u00e9s, pr\u00eats \u00e0 sauter sur l\u2019autoroute. Pas mal de camions\nperpendiculaires \u00e0 cul. Aussi, les chemin\u00e9es \u00e0 couper vertical le\nlointain et, intercal\u00e9es, les bandes blanches \u00e0 grandes lettres\nnoires des cuves \u00e0 hydrocarbures. Parfois, la tache de gris d\u2019un\nrassemblement d\u2019arbres crochus.<\/p>\n\n\n\n<p>Coll\u00e9es\nles unes aux autres, de chaque c\u00f4t\u00e9 de la rue, les longues vitrines\nmulticolores des boutiques avec, au-dessus, les fen\u00eatres des\nlogements. Petits immeubles gris de la ville. Toujours la verticalit\u00e9\nde la signalisation mais, on est plus pr\u00e8s des bords. Alors, aussi\nla verticalit\u00e9 des silhouettes. Parfois, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou l\u2019autre,\nla bouche sombre d\u2019un axe perpendiculaire qui s\u2019ouvre.<\/p>\n\n\n\n<p>\nGroup\u00e9s en retrait du grand axe,\nil faut venir expr\u00e8s, les lots de pavillons. Les plus cossus \u00e0\ndistance bien bourgeoise les uns des autres. Les plus petits, plus\nfrileux, font bloc sur la plaine. Ils ont peur des corbeaux. Tous ont\ntoit sombre et fa\u00e7ade claire pos\u00e9s sur pelouse avec parfois\ncarcasses de barbecue ou balan\u00e7oires, derri\u00e8re haies grises avec\nchien souvent.<\/p>\n\n\n\n<p>parfois la t\u00e2che fugitive de son visage derri\u00e8re le grillage \u00e0 poule dans le petit rectangle ma\u00e7onn\u00e9 de sombre entre les pierres sous la mont\u00e9e de grange cach\u00e9 l\u00e0 pour observer A prendre le soleil il ne sait pas encore qu\u2019un jour il regrettera de ne pas avoir quitt\u00e9 sa tani\u00e8re pour venir l\u2019\u00e9couter<\/p>\n\n\n\n<p>impossible\nde fixer un seul des v\u00e9hicules qui filent sous sa fen\u00eatre alors\nsuivre leur flot lui immobile dans ses souffrances il sait qu\u2019ils\nne le voient d\u00e9j\u00e0 plus pourtant il devrait \u00eatre parmi eux puis on\nle voit crier ils ne semblent pas l\u2019entendre sans doute \u00e0 cause\ndes moteurs<\/p>\n\n\n\n<p>une\nfen\u00eatre \u00e9clair\u00e9e au deuxi\u00e8me dans le soir de la fa\u00e7ade un grand\nclown en papier s\u2019agite une grande partie de sa journ\u00e9e il l\u2019a\npass\u00e9e \u00e0 d\u00e9couper assembler et colorier les feuilles pour s\u2019en\nfaire comme une armure o\u00f9 s\u2019abriter face \u00e0 ce qui vient de sa vie<\/p>\n\n\n\n<p>effray\u00e9\nson regard se tourne vers la rue pour s\u2019\u00e9craser sur les volets\nclos sur la nuit de la ville une moto vient de faire exploser sa\nsolitude<\/p>\n\n\n\n<p>\nassis sur son lit un livre ouvert\n\u00e0 la moiti\u00e9 sur ses genoux le titre n\u2019est pas visible son regard\nde myope avec grosses lunettes flotte vide sur la vitre de la\nporte-fen\u00eatre le reflet d\u2019un nuage aussi<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019\u00e9cran lever les yeux vers les rayonnages de la biblioth\u00e8que. Ils sont nombreux ces brimborions que tu as promus monuments de peu\u00a0: ta premi\u00e8re tirelire, ton ours en peluche avachi, ton premier jouet \u2013 un hippopotame miniature en plastique \u2013, une poup\u00e9e berb\u00e8re, le pose-portable en bois fabriqu\u00e9 pour toi par A. Et puis lui, un peu limite ton choix. Ovale, presque rond, il tr\u00f4ne sur le rebord d\u2019une \u00e9tag\u00e8re \u00e9loign\u00e9e. Il tient parfaitement dans la main mais se m\u00e9fier de sa chute. Frais, grenu et dur du granit dont il est fait. Couleur dominante claire mais de petits grains noirs et gris lui donnent parfois, en pleine lumi\u00e8re, des reflets verd\u00e2tres. C\u2019est un galet. Pas le galet du po\u00e8te. Un galet, le mien. Un dur mon galet, il peut sembler d\u00e9plac\u00e9, incongru ou myst\u00e9rieux mais, il ne dira rien. \u00c0 mes souvenirs seulement il chuchote. Ou plut\u00f4t, il les fait remonter, les tient vivaces sous forme d\u2019images fragments. Elles se rassemblent l\u00e0, \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Les organiser en partant de soi presque adolescent, les pieds dans l\u2019eau et regarder autour. Ramass\u00e9 dans le lit d\u2019un tout petit affluent de la Loire o\u00f9 pendant les longs \u00e9t\u00e9s on essayait de p\u00eacher. Longtemps eu cette fascination myst\u00e9rieuse pour ces cailloux presque ronds polis par les eaux. Le prendre dans la main \u00e0 quelques d\u00e9cennies de distance et c\u2019est encore toute la fra\u00eecheur du paysage du petit cours d\u2019eau qu\u2019il charrie ce galet de granit. Suivent alors le murmure de la petite retenue en amont, l\u2019ombre verte des grands arbres, sur les rives l\u2019embrouillamini des ronciers et des barbel\u00e9s des jardins, le ronron des pompes clandestines pour l\u2019arrosage. Et ces truites qu\u2019on r\u00eavait de ramener \u00e0 la place d\u2019un de ces \u00ab\u00a0blancs\u00a0\u00bb au go\u00fbt de vase ou de ces trop petits et trop rares goujons pour la friture. Et l\u00e0, \u00e0 \u00e9crire on continue \u00e0 creuser dans la m\u00e9moire, sous le galet. Ce qu\u2019on a le plus pris \u00e0 la rivi\u00e8re, ce sont ces vers d\u2019eau utilis\u00e9s comme app\u00e2t quand les r\u00e9serves en lombrics \u00e9taient \u00e9puis\u00e9es. Il fallait retourner les pierres pour d\u00e9nicher un petit fourreau assembl\u00e9 de grains de sable et de brindilles puis, en extraire le vers d\u2019un jaune charnu pour l\u2019empaler ensuite sur l\u2019hame\u00e7on N\u00b013. Et toujours cette peur de la vip\u00e8re embusqu\u00e9e sous la pierre. Et cette fois-l\u00e0, quand W. a direct ramen\u00e9 une petite truite\u00a0! Vite assomm\u00e9e et cach\u00e9e dans son slip parce qu\u2019elle faisait pas la \u201cmaille\u201d et parce qu\u2019ici, depuis loin, on se m\u00e9fie du gendarme. Et cette fiert\u00e9, le jour o\u00f9 on est venu p\u00eacher avec au bout de la ligne un rapala, un poisson leurre am\u00e9ricain tr\u00e8s r\u00e9aliste et le plaisir de le voir se dandiner dans le courant. Plus tard, dans un livre, on apprendra que pour bien p\u00eacher le goujon, il faut troubler l\u2019eau autour de l\u2019app\u00e2t, on lira aussi que nos vers d\u2019eau s\u2019appellent des \u00ab\u00a0portes bois\u00a0\u00bb et que les truites en raffolent et, chez Pierre Bergounioux, on comprendra comme elles ont bien d\u00fb rigoler les truites. Un peu facile mais cette impression qu\u2019on a \u00e0 l\u2019\u00e9criture de la petite rivi\u00e8re de remonter toujours plus de souvenirs comme on trouvait ces larves dodues et juteuses sous des galets plus gros que celui qu\u2019on a gard\u00e9 d\u2019alors. Aujourd\u2019hui ce cours d\u2019eau on ne le p\u00eache plus, son \u00e9tiage \u2013 ce mot r\u00eache de technicien mais parce que les basses eaux sont en \u00e9t\u00e9 t\u2019a toujours sembl\u00e9 une belle r\u00e9ussite lexicale \u2013 toujours plus bas\u00a0; pompages, engrais, pesticides, s\u00e9cheresse, urbanisation des rives sans parler de celui qui une nuit balan\u00e7a des jerricans d\u2019eau de javel pour faire p\u00eache miraculeuse. Quand l\u2019\u00e9criture rejoint la lecture. Et de se dire que mon galet, il m\u2019a permis Ponge. La joie que ce fut alors lyc\u00e9en de se prendre ce po\u00e8me pleine face au milieu de la salle de classe bond\u00e9e et triste. C\u2019est mon galet que je lisais. M\u00eame \u00e9poque et m\u00eame intensit\u00e9 de lecture avec la petite carafe de vairons dans la Vivonne proustienne, c\u2019est ma petite rivi\u00e8re de l\u2019enfance que je lisais. Comme ils m\u2019ont parl\u00e9\u00a0! Il y a peu j\u2019ai appris le d\u00e9c\u00e8s de W, peut-\u00eatre aussi pour lui ce choix. \u00c9crire depuis trois jours et se souvenir d\u2019un coup, cette nuit\u00a0: les cendres de W dispers\u00e9es dans la Loire. D\u00e9pli\u00e9 par l\u2019\u00e9criture mon galet. Malax\u00e9, press\u00e9 pour en extraire tous ces souvenirs, les mettre au jour. Tout cela sinon rest\u00e9 flou en dedans et menac\u00e9 d\u2019oubli. Dire aussi cette r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019autobiographique.<\/p>\n\n\n\n<p>\nne pas raconter RIEN d\u00e9crire\nRIEN juste dire RIEN ce que et ce qui crois\u00e9 RIEN donner \u00e0 voir\nRIEN d\u00e9j\u00e0 choisir dans le paysage RIEN les formes les b\u00e2timents\nRIEN les engins les transports RIEN les gens aussi surtout eux les\npassants RIEN les dire donc RIEN pas possible de capter tout RIEN et\npuis les mots pour d\u00e9crire RIEN surtout bien les choisir aussi RIEN\ntu voudrais tout montrer RIEN comme bloc de brut RIEN parpaing de\nr\u00e9el sauterait \u00e0 la gueule du lecteur RIEN tu t\u2019\u00e9crases RIEN ne\nvient RIEN un mur RIEN un brin de temps RIEN \u00e0 combler RIEN tout\nautour et devant RIEN vent mauvais RIEN aligner les mots comme fr\u00eale\npasserelle au-dessus RIEN aucun retour arri\u00e8re RIEN avancer pourtant\nRIEN mais toujours ne faire que passer RIEN aller d\u00e9couvrir quoi et\nqui le peuple RIEN tout creux RIEN sombrer sans crainte RIEN dedans\ntoi aussi RIEN fosse noire RIEN marche aussi avec ta MORT<\/p>\n\n\n\n<p> dans la galerie d\u2019un hyper, par la fen\u00eatre d\u2019un fast-food. Flaques d\u2019eau noire dans les plis du goudron gris. Des projections quand les voitures passent. D\u00e9tritus \u00e9parpill\u00e9s. Une bouche d\u2019incendie rouge avec trois sorties. Encore des d\u00e9tritus mais en tas. Quatre chariots pour les courses et le bout d\u2019un autre, leur caisse en plastique bleu, presque violet, et leurs roues mont\u00e9es sur structure alu. Dans le dernier des plastiques pour emballer des bouteilles d\u2019eau. Au sol un lingot de b\u00e9ton d\u2019une vingtaine de centim\u00e8tres de haut et d\u2019un m\u00e8tre de long. Une glissi\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 blanche \u00e9caill\u00e9e. Un grillage vert avec encore des d\u00e9tritus accroch\u00e9s aux mailles du bas. Le toit des v\u00e9hicules sur les six voies de l\u2019autoroute en contrebas. Les baskets blanches \u00e0 scratch et les ourlets d\u2019un employ\u00e9 entrent dans le champ. Bient\u00f4t ses doigts gigotent autour d\u2019un biscuit\u00a0; ils tiendront ensuite une cigarette. Le mur de sout\u00e8nement de la rampe de sortie du p\u00e9age surmont\u00e9 d\u2019une haie rabougrie\u00a0et d\u2019un palmier rachitique. La file des v\u00e9hicules qui ralentissent. Un autre mur de sout\u00e8nement, plaques de b\u00e9ton lisse ou graviers, avec au sommet un mur antibruit transparent devant une haie de lauriers. Ciel bleu\u00a0du matin. La musique, l\u2019air climatis\u00e9, le bruit des chaises et des alarmes de cuisine, le rire d\u2019une cliente. Le parking, les effluves des poubelles, la chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9, le bruit de l\u2019autoroute. Les habitants des camionnettes s\u2019\u00e9veillent.dans le sombre couloir ballatum beige parcouru de tr\u00e8s fines marbrures marrons fait des vagues des cloques des trous on tr\u00e9buche on veut arriver au bout dans la chambre une moquette brune \u00e0 poils ras o\u00f9 une mare de lune se dessine parfois alors tous les animaux plastiques viennent s\u2019abreuver dans la salle \u00e0 manger salon sur le tapis le trouver allong\u00e9 yeux clos mains pos\u00e9es au creux entre ventre et poitrine cette frousse jusqu\u2019\u00e0 percevoir sa respiration douce et r\u00e9guli\u00e8re cette habitude gard\u00e9e du corps d\u00e9port\u00e9 de la sieste \u00e0 m\u00eame le sol quarante ans apr\u00e8s dans la nuit un parquet o\u00f9 ne surtout pas faire craquer la latte tra\u00eetresse \u00e0 d\u00e9noncer une lecture bien trop tardive dans l\u2019automne la glaise du jardin englu\u00e9e par bloc sous le caoutchouc des bottes et se faire engloutir par la vase sur la rive mouvante de la m\u00e9moire<\/p>\n\n\n\n<p>\nil y a cette ruine. Un ancien et\npetit corps de ferme, \u00e0 plus de quarante ans de distance. Un\nprintemps pluvieux. Un froid humide nous transperce. Il faut\ns\u2019abriter pour la nuit. Les bois tr\u00e8s verts autour, touffus. Elle\nnous attend au bord du chemin avec ses pierres noires. Apr\u00e8s la\nmont\u00e9e construite de la largeur d\u2019un char \u00e0 b\u0153ufs et maintenant\nenvahie d\u2019orties, on entre dans l\u2019ancienne grange. Elle n\u2019a\nplus de porte mais le sombre r\u00e8gne. Un sombre grouillant, rampant.\nLe sol est solide, en bois \u00e9pais, noir du temps. Vers le fond encore\ndu foin. On a pas pouss\u00e9 l\u2019exploration au rez-de-chauss\u00e9e, sous\nla grange, l\u00e0 o\u00f9 se trouvaient \u00e9table, cuisine et chambre de ceux\nd\u2019autrefois. On a mont\u00e9 les tentes igloos, sardines plant\u00e9es dans\nle lourd plancher, \u00e0 l\u2019abri de la pluie, dans l\u2019odeur de\npoussi\u00e8re du vieux foin avec les petits bruits de la nuit autour.\nAucun fant\u00f4me n\u2019est venu visiter notre sommeil. Au matin, il a eu\nce geste de laisser sur le seuil un gros morceau de notre pain.\n\u00ab&nbsp;Pour remercier ceux qu\u2019on a d\u00e9rang\u00e9s&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>pour passer de la vieille cuisine \u00e0 la petite chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage il  fallait entrer dans le sombre \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 dans l\u2019\u00e2cre chaud de  l\u2019\u00e9table \u00e0 main gauche \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 dans l\u2019humide souffl\u00e9 par l\u2019ombre  de la cave droit devant \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 dans le froid s\u2019engouffrant \u00e0  main droite \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 attention au puits \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 il devait  bien exister un petit \u00e9clairage \u00e9lectrique mais plus rien ne revient \u00e0  la m\u00e9moire \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 juste ce noir \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 alors vite \u00a0 \u00a0 \u00a0  \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 la douzaine de petites marches de l\u2019escalier raide et droit \u00a0  \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 le halo de sa peinture blanche \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 ne pas  trop se coller au mur sinon s\u2019\u00e9corcher contre les pierres de granit \u00a0 \u00a0 \u00a0  \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00e0 t\u00e2tons trouver vite puis lever la clenche \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0  tirer la porte \u00e0 soi sans tomber \u00e0 la renverse et entrer \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0  chercher encore le froid de l\u2019interrupteur c\u00e9ramique \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0  allumer et \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 rassur\u00e9 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 refermer enfin sur la  nuit qui talonne \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 le petit c\u00f4ne de lumi\u00e8re orang\u00e9e \u00a0 \u00a0 \u00a0  \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 le grand lit \u00e0 \u00e9dredons \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 le grand portrait de  l\u2019a\u00efeul en militaire avec son regard de fer \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 s\u00fbr qu\u2019ils  le tiendraient \u00e0 distance le sombre d\u2019en bas \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0   <\/p>\n\n\n\n<p>\nL\u2019hypoth\u00e8se\nde l\u2019a\u00efeul<\/p>\n\n\n\n<p>Ce\nserait un livre sur l\u2019homme au regard de fer. Regard de fer pour le\nphotographe du portrait officiel et nous les descendants \u00e0 travers\nlui. L\u2019\u00e9crire \u00e0 partir des bribes rassembl\u00e9es dans les r\u00e9cits\nde celles et ceux qui ont suivi. Avec peut-\u00eatre le passage oblig\u00e9\naux archives locales&nbsp;? On d\u00e9construirait le regard fier. Dire\nalors le souffle court \u00e0 cause des poumons fragiles ramen\u00e9s des\ntranch\u00e9es et qu\u2019on crachera sa vie durant. Le travail de sa terre\nrendu quasi-impossible et puis l\u2019alcool et toute la violence qu\u2019il\nbombarde sur les proches pour sa vie vol\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se\nde la demeure<\/p>\n\n\n\n<p>Dans\nce livre on \u00e9voquerait la vieille ferme. La donner \u00e0 lire, gonfl\u00e9e\nde toutes ses pi\u00e8ces, d\u2019avant et d\u2019aujourd\u2019hui. \u00c9crire ses\n\u00e9tages de pierres brutes mal jointoy\u00e9es et \u00e9lev\u00e9es sur plusieurs\ng\u00e9n\u00e9rations en fonction de l\u2019argent rentr\u00e9 avec les r\u00e9coltes,\navec les veaux vendus au march\u00e9 ou remont\u00e9 de la mine. \u00c9crire ces\nsaluts laiss\u00e9s par les ma\u00e7ons d\u2019alors&nbsp;: la pierre d\u2019un\nmoulin \u00e0 grain et une bouteille de vin rouge scell\u00e9es sous le\nfa\u00eete. \u00c9crire aussi les arbres de maintenant et pour qui ils furent\nplant\u00e9s, \u00e0 chaque naissance, et aussi celui laiss\u00e9 comme trace par\nle fils du regard de fer pour, apr\u00e8s lui et depuis, son ombre tendre\n\u00e0 recouvrir les apr\u00e8s-midi des repas de la famille.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se\ndu recueil<\/p>\n\n\n\n<p>Rassembler\net compl\u00e9ter l\u2019ensemble des bouts de textes avec de\nce lieu.\nFaire kal\u00e9idoscope des\npaysages du pays de\nceux perdus&nbsp;qui\nne se sont et n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9crits.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se\ndu journal de l\u2019a\u00efeul<\/p>\n\n\n\n<p>\nL\u2019homme\nau regard de fer, pass\u00e9 par les classes des hussards noirs, a\nbeaucoup \u00e9crit aux siens depuis les tranch\u00e9es. Alors, quand les\nautres partent pour les champs, ou quand il garde aux pr\u00e9s avec les\nenfants ou bien une nuit attabl\u00e9 \u00e0 la chandelle dans la cuisine\nparce qu\u2019il n\u2019a plus de sommeil, on lui ferait prendre un crayon\ngris et un de ces cahiers d\u2019\u00e9colier \u00e0 grosse couverture d\u2019un\nbleu presque violet. Il ne parlerait plus seulement \u00e0 sa bouteille.\nIl ferait retour sur ses jours, sur sa guerre, cracherait ses\ncol\u00e8res. Bient\u00f4t, il en viendrait \u00e0 vouloir lire ses conscrits qui\npublient \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque \u2013 se renseigner sur ces livres qui\nauraient bien pus lui parvenir jusqu\u2019au fin fond de sa campagne&nbsp;?\n\u2013 et en ferait comme de petites critiques. Bient\u00f4t aussi il\nemprunterait de ses livres de l\u2019\u00e9cole des enfants et demanderait\npeut-\u00eatre m\u00eame \u00e0 l\u2019instituteur&nbsp;ou trice d\u2019autres plus\ncostauds&nbsp;? Ou alors plut\u00f4t l\u2019instituteur ou trice qui,\nsoucieux.se de ne pas froisser le poilu, mettrait du lourd dans le\ncartable des petits. Lui faire passer alors pour commencer un Jules\nVerne, un Dumas, un Pergaud, un Hugo et puis un jour, lui l\u00e2cher un\nRimbaud ou un m\u00eame un Faulkner \u2013 \u00e0 v\u00e9rifier pour les dates des\ntraductions-. Et lui d\u2019\u00e9crire encore plus. Dans ce livre, on\nlirait tous les textes repris de ses cahiers imagin\u00e9s. On pourrait\npr\u00e9tendre les avoir retrouv\u00e9s dans le vieux buffet.<\/p>\n\n\n\n<p>\nOvale,\npresque rond, sur le rebord d\u2019une \u00e9tag\u00e8re&nbsp;; frais, grenu et\ndur du granit dont il est fait. Des reflets verd\u00e2tres comme vase.\nC\u2019est un galet. Pas le galet du po\u00e8te. Un dur mon galet, il ne\ndira rien. Il charrie mes souvenirs fragments. Les \u00e9crire depuis soi\npresque adolescent, les pieds dans le lit d\u2019un tout petit affluent\nde la Loire lors d\u2019un de ces longs \u00e9t\u00e9s \u00e0 essayer de p\u00eacher. La\nfra\u00eecheur du paysage, les chuchotis de la petite retenue amont,\nl\u2019ombre verte des grands arbres, sur les rives l\u2019embrouillamini\ndes ronciers avec les barbel\u00e9s des jardins, le ronron des pompes\nclandestines pour l\u2019arrosage. Et ces truites qu\u2019on r\u00eavait de\nramener \u00e0 la place d\u2019un de ces \u00ab&nbsp;blancs&nbsp;\u00bb au go\u00fbt de\nvase ou de ces trop petits et trop rares goujons pour la friture. Ce\nqu\u2019on a le plus pris \u00e0 la rivi\u00e8re, ces vers d\u2019eau pour app\u00e2ter\nquand la r\u00e9serve de lombrics \u00e9puis\u00e9e. Retourner les pierres,\nd\u00e9nicher un petit fourreau de grains de sable et de brindilles,\nextraire le vers jaune charnu et l\u2019empaler sur l\u2019hame\u00e7on N\u00b013.\nCette peur de la vip\u00e8re embusqu\u00e9e sous la pierre. Et cette fois-l\u00e0,\nquand W. a ramen\u00e9 direct une petite truite&nbsp;! Vite assomm\u00e9e et\ncach\u00e9e dans le slip parce qu\u2019elle faisait pas la \u201cmaille\u201d et\nparce qu\u2019ici, depuis loin, on se m\u00e9fie du gendarme. Cette fiert\u00e9\naussi, ce jour \u00e0 faire se dandiner dans le courant au bout de la\nligne un rapala, poisson leurre am\u00e9ricain. Plus tard, les livres o\u00f9\nnos vers d\u2019eau deviendront des \u00ab&nbsp;portes bois&nbsp;\u00bb et\ncomprendre dans ceux de Bergounioux comme elles ont d\u00fb bien rigoler\nles truites. Cette joie aussi du lyc\u00e9en \u00e0 retrouver chez Ponge son\ngalet et chez Proust un peu de sa petite rivi\u00e8re dans la Vivonne\navec sa carafe pour pi\u00e9ger les vairons. Mon cours d\u2019eau n\u2019est\nplus p\u00each\u00e9&nbsp;; \u00e9tiage au plus bas, s\u00e9cheresse, pompages,\nengrais, pesticides, urbanisation sans parler de celui qui une nuit\nbalan\u00e7a des jerricans d\u2019eau de javel pour faire p\u00eache\nmiraculeuse. Apprendre il y a peu le d\u00e9c\u00e8s de W. et se souvenir au\nterme de l\u2019\u00e9criture de ce galet que ses cendres dispers\u00e9es dans\nla Loire. \u00c9tiage au plus bas.<\/p>\n\n\n\n<p>\nAssis l\u00e0,\npresque en cercle, dans la chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9, sous la fra\u00eecheur\nverte du tilleul. Certains sur les chaises longues d\u00e9pareill\u00e9es&nbsp;;\nd\u2019autres, les plus jeunes, allong\u00e9s sur des plaids. Les voitures\nsont gar\u00e9es \u00e0 c\u00f4t\u00e9. On en voit certains s\u2019apostropher avec le\nsourire. Ils parlent sans doute l\u00e9ger, se taquinent. D\u2019autres,\npresque \u00e0 tourner le dos, s\u2019adressent \u00e0 leur voisin ou voisine.\nSans doute \u00e0 demander nouvelles d\u2019un tel, \u00e0 raconter le dernier\np\u00e9riple, les soucis du boulot, du couple ou des gosses. D\u2019autres\nencore \u00e0 s\u2019assoupir. Les estomacs p\u00e8sent \u00e0 cette heure.\nCertains, certaines ont un air de famille&nbsp;; trois g\u00e9n\u00e9rations\npr\u00e9sentes. Parfois un regard s\u2019envole, une main se balance et\ncaresse l\u2019herbe de la cour. Bient\u00f4t, un se l\u00e8vera pour lancer la\nballade, toujours le m\u00eame circuit, une bonne heure \u00e0 travers les\npr\u00e9s et les bois, sur les chemins \u00e0 vaches et \u00e0 tracteurs&nbsp;;\non prendra aussi du pain pour les poneys. Les plus vaillants\nsuivront&nbsp;; sieste pour les autres. Apr\u00e8s, on le sait, on se\nretrouvera pour l\u2019au revoir et les trois bises d\u2019ici. \u00c0 No\u00ebl ou\npeut-\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 prochain seulement, et encore pas tous l\u00e0,\nles \u00e9tudes, les voyages, la vie vous savez. Se demander s\u2019ils le\nvoient, l\u00e0. Lui, il suinte partout autour d\u2019eux, dans le paysage\nfamilier. La maison de la cour o\u00f9 ils se retrouvent, il y est n\u00e9,\nil y a v\u00e9cu&nbsp;; ses parents et leurs parents avant lui aussi.\nL\u2019herbe pel\u00e9e devant l\u2019entr\u00e9e, c\u2019est lui qui l\u2019a us\u00e9e. Le\nrosier, il l\u2019a plant\u00e9 et le tilleul, et encore le noisetier plus\nhaut. Et puis cet hiver-l\u00e0, juste \u00e0 la limite de l\u2019ombre\nd\u2019aujourd\u2019hui, en bordure du vieux puits, lui \u00e9tendu, immobile,\ndos sur le sol gel\u00e9, dur. Le facteur l\u2019a trouv\u00e9 ce matin-l\u00e0. Lui\nportait le journal jusqu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur pour lui \u00e9viter de\nsortir. Depuis combien de temps l\u00e0&nbsp;? Je le vois bien emmitoufl\u00e9\ndans sa parka marron, cagoule de grosse laine, pantalon bleu de\ntravail, godillots. Il allait o\u00f9&nbsp;? Le facteur a racont\u00e9, juste\nses yeux qui bougeaient. Ils \u00e9taient bleus ses yeux. Bleus gris\ncomme le ciel d\u2019hiver de l\u00e0-bas. Paralys\u00e9 dedans lui, juste son\nregard de vivant braqu\u00e9 sur ce vieux ciel d\u2019hiver. Et dedans lui,\nil voyait quoi&nbsp;? Qui&nbsp;? Nous, les siens&nbsp;? Il n\u2019est\npas revenu, il a tenu une semaine \u00e0 l\u2019h\u00f4pital avec sa portion de\nciel dans le regard. Je ne l\u2019ai jamais plus revu qu\u2019en souvenir\nou sur quelques rares photos. Ils y pensent l\u00e0, dans la chaleur de\nleur \u00e9t\u00e9, \u00e0 ce qu\u2019il a pu se parler dans la t\u00eate quand il a\nsenti son corps le l\u00e2cher&nbsp;? Je le vois ici, \u00e9tendu, \u00e0 nous\n\u00e9couter, \u00e0 nous regarder depuis son hiver, paisible.<\/p>\n\n\n\n<p>\n1. A\ncherch\u00e9 \u00e0 \u00e9crire \u00e0 tout prix. Les tentatives romanesques ont vite\ntourn\u00e9 court, a lorgn\u00e9 vers les ha\u00efkus. Parfois, dans la lign\u00e9e\nde Franz Mon, un mot suffisait \u00e0 son texte. Percuter pr\u00e9tendait-il.<\/p>\n\n\n\n<p>2.\nL\u2019ami de la campagne, de l\u2019enfance et des vacances.<\/p>\n\n\n\n<p>3.\nSur le principe \u00ab&nbsp;Des dix mots pour une histoire&nbsp;\u00bb des\nPapous dans la T\u00eate de France-Culture a \u00e9crit un roman d\u2019aventure\ncompos\u00e9 de fragments, \u00e0 partir de 10 mots pioch\u00e9s dans le\ndictionnaire Robert de l\u2019ann\u00e9e de ses 7 ans.<\/p>\n\n\n\n<p>4.\nDans le r\u00eave initial la sc\u00e8ne se passait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un\nmus\u00e9e d\u2019art contemporain marseillais. R\u00eave qui fut un des plus\nmarquants par ses d\u00e9tails et sa force.<\/p>\n\n\n\n<p>5.\nLes deux femmes de ce r\u00eave resteront toujours une \u00e9nigme.<\/p>\n\n\n\n<p>6.\nUn parking neuf effectivement fr\u00e9quent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois le\nmois pr\u00e9c\u00e9dent la r\u00e9daction de ce texte.<\/p>\n\n\n\n<p>7.\nSitu\u00e9e \u00e0 500 m\u00e8tres de la maison o\u00f9, de l\u2019enfance \u00e0\nl\u2019adolescence, il a pass\u00e9 toutes ses vacances d\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>8.\nVoir plus haut 1.<\/p>\n\n\n\n<p>9.\nMise en pratique des conseils d\u2019Alain Andr\u00e9&nbsp;: \u00e9crire\nquotidiennement sans interruption pendant quelques minutes puis\naugmenter progressivement. Souvent ses lectures pour sujets. Dura un\ntemps mais est rest\u00e9e cette habitude d\u2019une esp\u00e8ce de journal des\nlectures et de la pratique laborieuse de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p>10.\nL\u2019ami de la ville, de l\u2019adolescence et des \u00e9tudes sup\u00e9rieures.<\/p>\n\n\n\n<p>11.\nLe grand-p\u00e8re, en vieillissant, ne parlait plus qu\u2019un patois local\nproche de l\u2019occitan.<\/p>\n\n\n\n<p>12.\nAffirmait penser souvent \u00e0 ces grands accident\u00e9s de la route\nabandonn\u00e9s et emprisonn\u00e9s dans les douleurs de leurs corps pendant\nde longs s\u00e9jours dans ce centre de r\u00e9\u00e9ducation.<\/p>\n\n\n\n<p>13.\nPour lui, moments de repli sur soi dans le calme des nuits. Temps des\nplong\u00e9es lectures ou \u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p>14.\n\u00c0 l\u2019\u00e9poque, les biblioth\u00e8ques roses puis les vertes. Les Tintins\naussi.<\/p>\n\n\n\n<p>15.\nSon p\u00e8re, pour une fois tol\u00e9r\u00e9 en cuisine, vidait les poissons.<\/p>\n\n\n\n<p>16.\n\u00c9crire un peu comme photographier. D\u00e9crire. La globalit\u00e9 de\nl\u2019image mais la lin\u00e9arit\u00e9 du texte. Aussi, le rapport au\nquotidien et aux lieux tristes oblig\u00e9s de la solitude&nbsp;: p\u00e9ages,\nparkings, hypermarch\u00e9s, autoroutes.<\/p>\n\n\n\n<p>17.\nConsigne appliqu\u00e9e \u00e0 la lettre \u00ab&nbsp;sur le motif&nbsp;\u00bb pendant\nque sa voiture \u00e9tait \u00e0 l\u2019entretien. Depuis le fast-food, t\u00f4t le\nmatin, d\u00e9couvrir le coin en retrait pour la pause des employ\u00e9s et\nvoir aussi s\u2019\u00e9veiller ses familles Roms habitant mis\u00e9rablement et\ndiscr\u00e8tement dans de vieilles camionnettes stationn\u00e9es sur le grand\nparking pourtant fr\u00e9quent\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n<p>18.\nL\u2019appartement des grands-parents maternels aujourd\u2019hui vendu.<\/p>\n\n\n\n<p>19.\nLes moquettes \u00e0 poils ras ou \u00e0 bouclettes des appartements \u00e0 l\u2019\u00e2ge\nde son adolescence.<\/p>\n\n\n\n<p>20.\nLe parquet de la vieille maison r\u00e9nov\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>21.\nCe jardin d\u2019aujourd\u2019hui gluant d\u2019argile.<\/p>\n\n\n\n<p>22.\nEncore au pays perdu de l\u2019enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>23.\nLa chambre petite et humide malgr\u00e9 les r\u00e9serves de foin de la\ngrange au-dessus et contre un pan de mur avec en face, le conduit de\nla chemin\u00e9e montant de la cuisine au rez-de-chauss\u00e9e. Lors de la\nr\u00e9novation des ann\u00e9es 80 la ferme deviendra r\u00e9sidence secondaire,\nl\u2019\u00e9table garage, son coin sombre salle de bain WC, l\u2019escalier\ndispara\u00eetra et la cave aura une belle porte. Sa chambre sera \u00e0\nl\u2019emplacement de l\u2019ancienne. Ne restera que le vieux, immense lit\nbateau au matelas de laine grise et creux vers le centre. Aux\nvacances, sa chambre de lecture. La fra\u00eecheur des nuits d\u2019\u00e9t\u00e9s,\nla chaleur des hivers sous l\u2019\u00e9dredon en plumes. Toujours un livre,\ntard le soir, apr\u00e8s le d\u00e9jeuner ou en milieu de m\u00e2tin\u00e9e. Dans sa\ntroisi\u00e8me version, la chambre du couple avec sur les quatre murs,\npartout, dans le placard aussi, ses livres r\u00e9guli\u00e8rement accumul\u00e9s.\nUn lit plus bas, un bon matelas pour le dos, \u00e9dredon r\u00e9pudi\u00e9 pour\ncause d\u2019allergie.<\/p>\n\n\n\n<p>24.\nLa maison de famille c\u00f4t\u00e9 du p\u00e8re. Construite par des g\u00e9n\u00e9rations\nde petits paysans granitiques et basaltiques.<\/p>\n\n\n\n<p>25.\nConnu par les l\u00e9gendes familiales. Un casque retrouv\u00e9 en tr\u00e8s\nmauvais \u00e9tat non pas \u00e0 cause des combats mais du temps pass\u00e9 dans\nun poulailler \u00e0 servir d\u2019abreuvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>26.\nQuand on taille la vigne vierge, la bouteille sombre et la pierre de\nla petite meule claire sont toujours visibles en fa\u00e7ade.<\/p>\n\n\n\n<p>27.\nDeux\ntilleuls plant\u00e9s par le\ngrand-p\u00e8re. Un devant\nla maison de chacun de ses enfants.\nDeux sapins pour la\nnaissance de ses filles plant\u00e9s\npar son p\u00e8re \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n<p>28.\nTante\net oncle ont \u00e9t\u00e9 de ces hussards noirs. Leurs\ncahiers d\u2019\u00e9coliers et leurs\nclassiques Larousse\nconserv\u00e9s, souvent\nrecouverts\nde ce papier \u00e9pais bleu\nviolet.<\/p>\n\n\n\n<p>29.\nSes\nanc\u00eatres il les a lus,\nenfant dans \u00ab&nbsp;La\nGuerre des Boutons&nbsp;\u00bb puis, ado, chez les \u00e9crivains du \u00ab&nbsp;pays\nperdu&nbsp;\u00bb (Expression reprise \u00e0 Pierre Jourde) Michon,\nBergounioux et, d\u00e9couvert gr\u00e2ce \u00e0 eux, Faulkner.<\/p>\n\n\n\n<p>\n30. Ado,\nemball\u00e9 pour le Vieux buffet de Rimbaud, comme celui de la vieille\nmaison.<\/p>\n\n\n\n<p>\n31.\nQu\u2019aurait-il \u00e9crit sans Fran\u00e7ois Bon&nbsp;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ovale, presque rond, il tient parfaitement dans la main. Surface rugueuse, granuleuse mais dure du granit dont il est fait. Couleur dominante claire mais ponctu\u00e9e de petits grains noirs et gris qui lui donnent parfois en pleine lumi\u00e8re un aspect verd\u00e2tre. C\u2019est un galet. 27 septembre 2008 \u2014&nbsp;Temps de l\u2019\u00e9criture qu\u2019on s\u2019impose, qu\u2019on devrait s\u2019imposer avec encore plus de rigueur. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/un-ete-un-automne\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">un \u00e9t\u00e9, un automne<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":440,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1491],"tags":[3725,521,2347,1242,1044,3934,385,109,169,157,279,47],"class_list":["post-20205","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cycle-ete-2019-pousser-la-langue","tag-chantier","tag-ecrire","tag-galet","tag-lectures","tag-maison","tag-notes","tag-parking","tag-poeme","tag-pousser-la-langue","tag-reve","tag-souvenirs","tag-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20205","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/440"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=20205"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20205\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=20205"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=20205"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=20205"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}