{"id":202119,"date":"2025-12-05T08:14:25","date_gmt":"2025-12-05T07:14:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=202119"},"modified":"2025-12-07T08:06:11","modified_gmt":"2025-12-07T07:06:11","slug":"histoire-09-imbert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-09-imbert\/","title":{"rendered":"# Histoire # 09 | Imbert"},"content":{"rendered":"\n<p>44 heures 55 minutes<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><\/h1>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Vassily_Kandinsky_1923_-_Composition_8_huile_sur_toile_140_cm_x_201_cm_Musee_Guggenheim_New_York-1-1024x709.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-202123\" style=\"aspect-ratio:1.4443084455324358;width:366px;height:auto\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Kandisky Composition 8, huile sur toile, 140 cm x 201 cm, Mus\u00e9e Guggenheim, New York.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;avion touche la piste \u00e0 huit heures dix-sept. Vol en provenance de Gaziantep via Istanbul via Munich, deux cent quarante-trois passagers dont Imbert qui n&rsquo;a pas dormi. Il ne dort jamais en avion. Question de contr\u00f4le. Dans un avion on ne contr\u00f4le rien mais au moins \u00e9veill\u00e9 on a l&rsquo;illusion de pouvoir r\u00e9agir. Imbert soupire de soulagement \u00e0 l\u2019atterrissage, il appr\u00e9hende toujours le d\u00e9collage et l\u2019arriv\u00e9e. Docilement les passagers en file indienne sont pr\u00eats \u00e0 descendre. Seul un jeune adulte \u00e0 l&rsquo;avant en business ne bouge pas, son voisin de si\u00e8ge est bloqu\u00e9, il lui demande de se lever, en vain il le secoue avec douceur, il dort d&rsquo;un sommeil profond. L&rsquo;h\u00f4tesse d\u00e9c\u00e8le un probl\u00e8me, s&rsquo;approche et invite le voisin de si\u00e8ge \u00e0 rejoindre la file, elle craint un malaise vagal, le corps ne bouge pas, elle prend son pouls aucune pulsation, elle pratique les premiers gestes d&rsquo;urgence, demande si il y a un m\u00e9decin parmi les passagers, deux femmes s&rsquo;avancent, leurs diagnostics concordent ce n&rsquo;est pas un malaise vagal, elles soup\u00e7onnent une embolie pulmonaire, constatent le d\u00e9c\u00e8s. On ne peut plus rien pour lui. En situation de crise le chef de cabine, le commandant de bord, l&rsquo;\u00e9quipage s&rsquo;efforcent de limiter la panique. Les annonces restent neutres, on \u00e9vite de dire \u00ab <em>d\u00e9c\u00e8s <\/em>\u00bb \u00e0 haute voix, le mot<em>\u00ab malaise \u00bb<\/em> circule de bouche en bouche, aucun proche ne voyage avec lui, son bagage est minime, son corps est maintenu assis, sa t\u00eate juv\u00e9nile repose sur un coussin, on dirait qu&rsquo;il dort, l&rsquo;\u00e9quipage continue ses t\u00e2ches de d\u00e9barquement avec une vigilance particuli\u00e8re pour pr\u00e9server les passagers qui ne s&rsquo;attardent pas, la majorit\u00e9 d&rsquo;entre eux ne r\u00e9alise pas qu&rsquo;un d\u00e9c\u00e8s a eu lieu, l&rsquo;\u00e9quipage agit avec discr\u00e9tion les saluent \u00e0 la descente de la passerelle. Ils d\u00e9barquent comme pr\u00e9vu s&rsquo;engouffrent dans le couloir vitr\u00e9, rejoignent la zone de contr\u00f4le de la police des fronti\u00e8res. Le douanier scrute mon passeport avec suspicion, les diff\u00e9rents tampons le d\u00e9rangent, ses yeux clairs, froids, impersonnels me d\u00e9visagent avec intensit\u00e9 il h\u00e9site, hoche la t\u00eate, d&rsquo;un geste sec, il me le tend du bout des doigts. Tapis roulants, escalators, direction zone de r\u00e9cup\u00e9ration des bagages, les \u00e9crans lumineux affichent le num\u00e9ro des tapis correspondants, voix chorales, corps en mouvements, chor\u00e9graphie impos\u00e9e, senteurs de d\u00e9tergent. Imbert suit le flux r\u00e9cup\u00e8re son sac Domke gris avec les trois Leica, leurs objectifs, son sac \u00e0 dos Eastpak noir, trois jours de v\u00eatements roul\u00e9s serr\u00e9s, chaussures de marche, affaires de toilette, kit op\u00e9rationnel de survie, v\u00eatement adaptatif et autres n\u00e9cessit\u00e9s. Son Kipling ultra l\u00e9ger en bandouli\u00e8re contient ses papiers, un livre de Jean Marie Koltes, une eau de Cologne cr\u00e9\u00e9 en 1916 Acqua di Parma achet\u00e9e au Duty Free, un paquet de mouchoirs en papiers, des r\u00e9glisses, un carnet de notes, un stylo Bic, une cartouche de cigarettes. Le hall du Terminal 1 bruisse d&rsquo;annonces m\u00e9talliques, de pas pr\u00e9cipit\u00e9s sur le sol poli. Brouhaha des conversations du chuchotement \u00e0 l&rsquo;excitation, les espaces accentuent la r\u00e9verb\u00e9ration des voix et des bruits m\u00e9talliques amplifi\u00e9s, annonces des destinations, heures des vols, ouvertures des portes d&#8217;embarquement, impatience des passagers au check point, rires, pleurs d&rsquo;enfants, sons m\u00e9caniques comme des couleurs, un tableau de bruits, compositions visuelles sensations sonores, bruit r\u00e9gulier des roulettes de valises ent\u00eatant grin\u00e7ant, bip \u00e9lectronique, ronronnement continu, cliquetis sons courts, aigus d&rsquo;un boarding pass valid\u00e9, les hauts parleurs diffusent une musique d&rsquo;ascenseur fade, anonyme, musicalit\u00e9 des langues, mosa\u00efque sonore unique. \u00c0 gauche, la vitrine \u00e9clatante du Bar\u00e7a Store attire les touristes, un parfum de caf\u00e9 s&rsquo;\u00e9chappe de Bold\u00fa, enrob\u00e9 par l&rsquo;odeur d&rsquo;huile des frites de Burger King. Il conna\u00eet cet a\u00e9roport par c\u0153ur, il se dirige d&rsquo;un pas s\u00fbr vers Pans et Company, le service est rapide, les produits frais, le co\u00fbt abordable. Il paye prend son repas \u00e0 emporter, sourit \u00e0 la jolie serveuse, il mangera \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. Devant lui un homme porte un jean Levi&rsquo;s d\u00e9lav\u00e9, des Salomon noires, un blouson en Gore-Tex gris anthracite, un sac North Face de soixante-dix litres. Imbert reconna\u00eet la d\u00e9marche, cette fa\u00e7on d&rsquo;avancer sur la plante des pieds le poids vers l&rsquo;avant, toujours pr\u00eat, d\u00e9marche particuli\u00e8re des types entra\u00een\u00e9s. Ne jamais montrer qu&rsquo;on scanne les issues de secours, les angles morts, les comportements suspects, il a un bronzage <em>red neck<\/em>, les cheveux ras, ses mains pendent n\u00e9gligemment le long de son corps, elles restent en attente, ses doigts l\u00e9g\u00e8rement \u00e9cart\u00e9s, disponibles. Cet homme se fond dans la foule, entre vingt et vingt cinq ans, plut\u00f4t petit, un m\u00e8tre soixante-quinze large de dos habitu\u00e9 \u00e0 porter des charges lourdes sur grandes distances. Il n&rsquo;attire l&rsquo;attention de personne, except\u00e9e la sienne. Il se retourne brusquement pour v\u00e9rifier qui est derri\u00e8re lui. Imbert fixe ses yeux froids calculateurs sans ciller, il se d\u00e9tourne, je le suis du coin de l\u2019\u0153il prends \u00e0 gauche vers l&rsquo;arr\u00eat de bus. Panneau bleu et jaune. Flixbus la compagnie allemande de bus low-cost qui a colonis\u00e9e l&rsquo;Europe comme Amazon a envahi le commerce. Cinq euros pour rejoindre la gare de Sants trente en taxi. Imbert ne prend jamais de taxis. On voit mieux la ville d&rsquo;un bus. L&rsquo;arr\u00eat est un simple abribus Mupi en aluminium et Plexiglas, deux bancs m\u00e9talliques, une machine \u00e0 billets. Huit personnes attendent. Deux \u00e9tudiants avec des sacs \u00e0 dos Quechua, un vieux monsieur \u00e0 moustaches daliesques avec une canne, une femme en hijab qui tient un enfant endormi, deux hommes en costume cravate qui parlent en mandarin,un routard australien qui pue la bi\u00e8re, une toute petite vieille dame tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gante, regard souriant, espi\u00e8gle. Le type au sac North Face a disparu. Le bus arrive \u00e0 neuf heures vingt-deux, un Setra S 516 HD vert et orange, douze m\u00e8tres de long, cinquante places confortables. Le chauffeur est une femme d&rsquo;une cinquantaine d&rsquo;ann\u00e9es, cheveux courts, tatouage de dragon sur l&rsquo;avant-bras gauche. Elle v\u00e9rifie les billets avec un scanner \u00e9lectronique. Imbert monte le dernier s&rsquo;assied \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re, toujours \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re il a une vue globale sur tout le bus. On ne sait pas ce qui peut se passer. Le Setra S 516 HD longe l&rsquo;a\u00e9roport, passe devant les parkings P1 et P2, s&rsquo;engage sur l&rsquo;Avinguda de la Granvia. \u00c0 droite les b\u00e2timents de la <em>Zona Franca,<\/em> entrep\u00f4ts et usines, \u00e0 gauche le quartier du Prat de Llobregat avec ses immeubles en b\u00e9ton des ann\u00e9es soixante-dix d\u00e9laiss\u00e9s effrit\u00e9s \u00e9rod\u00e9s par le temps, le vent, le soleil. Le bus prend la C-31, l&rsquo;ancienne route c\u00f4ti\u00e8re transform\u00e9e en voie rapide. Le Llobregat appara\u00eet sur la droite, fleuve sale et \u00e9troit qui charrie des d\u00e9tritus vers la mer. Imbert regarde par la fen\u00eatre. Il voit l&rsquo;entr\u00e9e des villes d\u00e9sormais mit\u00e9s par les enseignes des supermarch\u00e9s, la consommation criante, discriminante, d\u00e9vorante, ali\u00e9nante, triomphante \u00e9rig\u00e9e pour des esclaves consentants <em>dont je suis pense-t-il<\/em>, les espaces entre la ville et la campagne se gomment peu \u00e0 peu par volont\u00e9 politique d&rsquo;uniformisation, peut-on appeler cette transformation futur, modernit\u00e9 ?. Le bus entre dans Barcelone par Sants-Montju\u00efc. Neuf heures quarante-huit, trente cinq minutes plus tard Imbert monte dans le TGV, ses quarante-huit ans lui p\u00e8sent autant que ses appareils photos sa seconde peau, il observe les gens de biais comme s&rsquo;il cherchait toujours le bon angle. Les si\u00e8ges du TGV sont rouges, un rouge agressif qui fait mal aux yeux, ses souvenirs remontent, il les chasse d&rsquo;un revers de main. On dit rouge Lanc\u00f4me ou Saint Laurent, trop agressif pour \u00eatre un rouge Herm\u00e8s. Bruit de succion \u00e9lectrique grin\u00e7ante des trains glissant sur les rails, Barcelone s&rsquo;\u00e9loigne. Imbert ferme les yeux mais ne dort pas, dormir dans les transports est risqu\u00e9. On lui a vol\u00e9 deux fois du mat\u00e9riel depuis il ne dort plus, enfin il essaie. Des mains soign\u00e9es, ongles courts aucun vernis se refl\u00e8tent sur la fen\u00eatre du train. Il pense \u00e0 d&rsquo;autres mains, celles d&rsquo;un petit gar\u00e7on syrien qui a pivot\u00e9 un milli\u00e8me de secondes avant qu&rsquo;il d\u00e9clenche trois photos. Le gamin est mort sur la deuxi\u00e8me, sa maison pulv\u00e9ris\u00e9e sur la troisi\u00e8me. On lui reproche son voyeurisme, lui voit une transmission, une information essentielle, un symbole contre les guerres, une mise en garde. On lui a octroy\u00e9 un prix tr\u00e8s controvers\u00e9.<br>La c\u00f4te catalane d\u00e9file il s&rsquo;endort, en arri\u00e8re-plan, on distingue le Canigou \u00e0 moiti\u00e9 cach\u00e9 dans un halo mauve teint\u00e9 de rose fuchsia. On voit les champs en friches, les vignes arrach\u00e9es, la terre a soif. On voit l&rsquo;abandon des orris et l&rsquo;absence de troupeaux. On voit quelques hameaux encore vibrants de tradition. Le contr\u00f4leur passe. &#8211; <em>Billets, s&rsquo;il vous pla\u00eet<\/em>. Place solo Imbert sursaute, se rassure, sort le sien de la poche de sa veste en toile, un Barbour qu&rsquo;il a depuis quinze ans. Perpignan, le train s&rsquo;arr\u00eate douze minutes. Imbert descend fumer sur le quai, il a essay\u00e9 l\u2019arr\u00eat du tabac trois ou quatre fois. Le train ne repart pas, il est \u00e0 l\u2019arr\u00eat complet, panne technique critique, les passagers r\u00e2lent, s\u2019\u00e9nervent, demandent le remboursement de leurs billets, on met en place des solutions alternatives. Imbert et ses appareils photos sortent de la gare. On ne sait pas o\u00f9 il va.Il fait quelques pas sur le parvis toujours anim\u00e9 par une population plurielle, brusquement il fait demi tour, revient sur ses pas, un seul guichet reste encore ouvert, deux personnes devant lui, il attend calme et souriant, il n&rsquo;y a plus de TGV Inou\u00ef direct pour Barcelone. On lui souffle une solution le TER B\u00e9ziers changement \u00e0 Portbou, RENFE de Portbou \u00e0 Barcelone, il reste quelques places, on dit qu&rsquo;il est chanceux, il r\u00e8gle son billet s&rsquo;approche du quai, il sourit en attendant une voie chronom\u00e9tr\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>Le TER B\u00e9ziers &#8211; PortBou va entrer en gare, arr\u00eat ving minutes, d\u00e9part \u00e0 2h05 \u00e9loignez vous des voies s&rsquo;il vous pla\u00eet.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>44 heures 55 minutes Kandisky Composition 8, huile sur toile, 140 cm x 201 cm, Mus\u00e9e Guggenheim, New York. L&rsquo;avion touche la piste \u00e0 huit heures dix-sept. Vol en provenance de Gaziantep via Istanbul via Munich, deux cent quarante-trois passagers dont Imbert qui n&rsquo;a pas dormi. Il ne dort jamais en avion. Question de contr\u00f4le. 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