{"id":202174,"date":"2025-12-09T09:49:36","date_gmt":"2025-12-09T08:49:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=202174"},"modified":"2025-12-10T18:41:47","modified_gmt":"2025-12-10T17:41:47","slug":"histoire-11-points-de-vue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-11-points-de-vue\/","title":{"rendered":"#histoire #11 | Points de vue"},"content":{"rendered":"\n<p>44 heures et 55 minutes<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"199\" height=\"188\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/telechargement-mains-2.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-202304\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Quand on regarde une main d\u00e9charn\u00e9e, d\u00e9form\u00e9e, osseuse, vid\u00e9e de sa substance, symbole d&rsquo;angoisse, on pourrait dire presque morte, anesth\u00e9si\u00e9e se saisir d&rsquo;une b\u00eache au manche de bois bleue, marcher jusqu&rsquo;au fond d&rsquo;un terrain de trois hectares entour\u00e9 de hautes murailles grises et lisses, la d\u00e9poser sur un tas de pelles identiques bleues, se saisir d&rsquo;un r\u00e2teau au manche de bois rouge, faire le chemin inverse, le d\u00e9poser sur d&rsquo;autres r\u00e2teaux au manche de bois rouge, une main osseuse et d\u00e9charn\u00e9e agripp\u00e9e comme une blessure ouverte, une main aux doigts gel\u00e9s, fragments d\u00e9tach\u00e9s du corps, je sais qu&rsquo;elle ne me voit pas. <em>On m&rsquo;a demand\u00e9 de faire quelques tirages limit\u00e9s de cette sc\u00e9nographie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Quand on regarde une des mains de l&rsquo;enfant aux petits doigts potel\u00e9s tach\u00e9s par un arc-en-ciel de couleurs, petits doigts encore malhabiles agit\u00e9s par des djinns conteurs d&rsquo;histoires, on ne r\u00e9alise pas qu&rsquo;il a laisse une de ses mains on ne sait plus laquelle, pendant un long voyage. \u00c0 son retour on lui a plac\u00e9 une proth\u00e8se, il peut tout faire. Invisible pour les autres, l&rsquo;autre main est bien pr\u00e9sente, chaleureuse et accueillante, elle caresse son visage le soir au coucher, le r\u00e9veille doucement le matin en chatouillant son nez, il serre contre lui le corps de son enfance, main r\u00e9elle, main pr\u00e9sente, main absente, <em>ce quelque chose impossible \u00e0 d\u00e9crire et que le corps garde en m\u00e9moire,<\/em> comme l&rsquo;absence d&rsquo;une m\u00e8re \u00e9vapor\u00e9e un jour frileux de d\u00e9cembre l\u00e0-bas, dans leur village en Lituanie, <em>l&rsquo;enfant a appris qu&rsquo;un homme sans cicatrice n&rsquo;est qu&rsquo;un homme sans r\u00e9flexion.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Quand on regarde des mains qui ne se retrouvent plus, qui se cherchent par l&rsquo;\u00e9criture, elles ne savent plus ce qu&rsquo;elles font, ni o\u00f9 elles sont, elles ont pourtant cohabit\u00e9, travaill\u00e9, tourn\u00e9 des pages, froiss\u00e9 des feuilles \u00e9crites avec des pattes de mouches insignifiantes, mis \u00e0 la poubelle des dossiers entiers de faux romans peupl\u00e9s de personnages aux desseins insipides, des tapuscrits de phrases creuses ou redondantes ou les deux pendant des ann\u00e9es, voire des si\u00e8cles, un couple li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;infini, et si on regarde la complexit\u00e9 de leurs mouvements simultan\u00e9s, la coordination main droite main gauche est la po\u00e9sie informelle du texte \u00e0 cr\u00e9er, traduire, lire, la sainte trinit\u00e9 revue et visit\u00e9e, main r\u00e9elle, main pr\u00e9sente, main absente, le t\u00e9moignage d&rsquo;une \u00e9criture nue. <em>Elle disait de t\u00e9moigner. De t\u00e9moigner d&rsquo;elle.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai regard\u00e9 leurs mains ic\u00f4nes de l&rsquo;art contemporain, pr\u00e9sences esth\u00e9tiques des formes. Les mains li\u00e9es de Dora Maar cr\u00e8vent la toile dans <em>La Femme qui pleure<\/em>, pleure de d\u00e9tresse face aux ravages de la guerre, de la perte de son amour, parce que la famine persiste dans toute l&rsquo;Espagne ou bien est-ce Dora Maar, la pleureuse obsessionnelle qui est la seule inspiratrice du cubisme forcen\u00e9 de son amant dont l&rsquo;art est sa destruction. Une main blanche fard\u00e9e, d\u00e9cor\u00e9e, en miroir l&rsquo;autre main d\u00e9tach\u00e9e, ongles noirs sur mains blanches, les mains de Dora Maar sublim\u00e9es, l&rsquo;art en dialogues, regard enivrant sur le surr\u00e9alisme. Il s&rsquo;invite dans la haute couture. Leurs mains, celles du peintre, de la muse, celles du photographe, celles de la cr\u00e9atrice en osmose unies par leur inspiration picturale, architecturale, novatrice, esth\u00e9tique d\u00e9cal\u00e9e. Il dessine, peint, il photographie, il illumine, dispose, elle cr\u00e9e, sublime un tailleur en tweed noir, coupe architecturale structur\u00e9e, \u00e9paules marqu\u00e9es, taille cintr\u00e9e, ajust\u00e9e, un tailleur comme une sculpture et la touche finale, de longs gants en nappa noir aux ongles rouges en peau de serpent, une \u0153uvre d&rsquo;art surr\u00e9aliste. Dans l&rsquo;atelier de haute couture, le talent des petites mains s&rsquo;active.<em>Quel photographe n&rsquo;a pas r\u00eav\u00e9 d&rsquo;\u00eatre Man Ray<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai regard\u00e9 ses mains, il les a pos\u00e9es sur les miennes jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il parte.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>44 heures et 55 minutes Quand on regarde une main d\u00e9charn\u00e9e, d\u00e9form\u00e9e, osseuse, vid\u00e9e de sa substance, symbole d&rsquo;angoisse, on pourrait dire presque morte, anesth\u00e9si\u00e9e se saisir d&rsquo;une b\u00eache au manche de bois bleue, marcher jusqu&rsquo;au fond d&rsquo;un terrain de trois hectares entour\u00e9 de hautes murailles grises et lisses, la d\u00e9poser sur un tas de pelles identiques bleues, se saisir <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-11-points-de-vue\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#histoire #11 | Points de vue<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":700,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7812,7910],"tags":[],"class_list":["post-202174","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","category-histoire-11-gertrude-stein-mains"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202174","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/700"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=202174"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202174\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":202337,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202174\/revisions\/202337"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=202174"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=202174"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=202174"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}