{"id":202177,"date":"2025-12-06T12:34:44","date_gmt":"2025-12-06T11:34:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=202177"},"modified":"2025-12-08T08:07:20","modified_gmt":"2025-12-08T07:07:20","slug":"11-histoire-manotheque-privee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/11-histoire-manotheque-privee\/","title":{"rendered":"#histoire #11 | Manoth\u00e8que priv\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p>La premi\u00e8re chose que j&rsquo;observe quand je rencontre une personne, ce sont les mains. La forme du visage, la pulpe des l\u00e8vres, l\u2019ar\u00eate du nez, l\u2019\u00e9clat du regard, \u00e7a vient toujours plus tard. \u00c7a vient, si la main se r\u00e9v\u00e8le attachante, int\u00e9ressante, voire curieuse. Pourtant je suis observatrice, j&rsquo;ai les yeux douloureusement ouverts sur le monde, je regarde sans ciller parfois. \u00c7a me donne parfois un regard fixe, d\u00e9routant ou perdu. Des mains, j&rsquo;en ai vu d\u00e9filer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a a commenc\u00e9 avec les mains de l\u2019enfance aux doigts faibles et courts portant \u00e0 leur extr\u00e9mit\u00e9 des ongles rong\u00e9s jusqu\u2019au sang. Ensuite, il s\u2019av\u00e9rait douloureux de tenir le stylo plume et d\u2019\u00e9crire sous la dict\u00e9e. Je garde encore le souvenir des mains du p\u00e8re, \u00e0 la peau souple et fra\u00eeche, toujours s\u00e8che, jamais moite. Les ongles coup\u00e9s courts et propres, l\u2019odeur de tabac froid port\u00e9e comme un gant qui encore la fait saliver.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mains de la m\u00e8re crois\u00e9es sur le ventre, crisp\u00e9es dans un mouvement inquiet, l\u2019ongle du pouce attaquant sans cesse le bord de l\u2019ongle de l\u2019annulaire. L\u2019alliance en or devenue un peu trop petite.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mains amies grav\u00e9es dans sa m\u00e9moire, bien rang\u00e9es dans sa manoth\u00e8que aux c\u00f4t\u00e9s de toutes celles qui ont compt\u00e9. Celles de l\u2019amie, des mains petites avec des doigts bien dessin\u00e9s. Des mains dont le poing tiendrait dans sa paume. Et puis il y a celles de l\u2019autre amie qui est partie, celles-l\u00e0, elle ne les l\u00e2chera jamais. Elle gardera ces mains-l\u00e0 aux doigts longs et musiciens, d\u00e9pla\u00e7ant l\u2019air avec l\u2019habilet\u00e9 des gauch\u00e8res \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard sont venues les mains de l\u2019homme, de grandes mains, aux doigts longs et forts, des mains avec de larges paumes, de v\u00e9ritables massues.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a d\u2019autres mains dans sa manoth\u00e8que, elle en consulte r\u00e9guli\u00e8rement le souvenir avec une d\u00e9lectation qu\u2019elle seule ressent. L\u2019une de ses favorites, la main de la violoniste aux doigts fins et virtuoses, fr\u00e9tillant sur les airs de Sarasate ou Paganini. Les doigts du pianiste, v\u00e9loces sur le clavier. Ces mains qui font oublier la tristesse de ce monde pour quelques instants.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, il y a les mains qu\u2019on croise, celles aux ongles sales, d\u2019autres aux ongles longs et artificiels, d\u00e9cor\u00e9s comme des sapins de No\u00ebl. Il y a les mains poilues jusqu\u2019aux phalanges qui toujours attirent un regard surpris et curieux. Il y a les mains potel\u00e9es aux doigts dodus comme de petites saucisses coll\u00e9es bout \u00e0 bout. Les mains aux doigts enchev\u00eatr\u00e9s, crois\u00e9s sous la t\u00eate ou jointes sur le prie-Dieu. Il y a les mains serr\u00e9es par l\u2019accueil g\u00e9n\u00e9reux, la curiosit\u00e9 ou l\u2019angoisse. Les mains parlent, les mains libres ne sont qu\u2019un air.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a les mains qui tremblent d\u2019\u00e9motion ou de manque, les mains qui tremblent de froid. Il y a les mains arthritiques aux articulations noueuses, les vieilles mains qui ont perdu leur dext\u00e9rit\u00e9 et leur capacit\u00e9 \u00e0 saisir de fins objets. Il y a les mains nues, fig\u00e9es dans une pose factice, les mains p\u00e2les comme des mains de cadavres. Il y a la main sur le ventre pour retenir l\u2019\u00e9motion trop prompte \u00e0 sortir. Les mains rentr\u00e9es dans les manches comme des moignons qu\u2019on voudrait cacher. Et puis il y a la main servile, la main affam\u00e9e, la paume en creux toujours tourn\u00e9e vers le ciel, celle qui reste vide.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La premi\u00e8re chose que j&rsquo;observe quand je rencontre une personne, ce sont les mains. La forme du visage, la pulpe des l\u00e8vres, l\u2019ar\u00eate du nez, l\u2019\u00e9clat du regard, \u00e7a vient toujours plus tard. \u00c7a vient, si la main se r\u00e9v\u00e8le attachante, int\u00e9ressante, voire curieuse. 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