{"id":202194,"date":"2025-12-06T22:27:36","date_gmt":"2025-12-06T21:27:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=202194"},"modified":"2025-12-08T08:06:43","modified_gmt":"2025-12-08T07:06:43","slug":"11-histoire-haut-les-mains","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/11-histoire-haut-les-mains\/","title":{"rendered":"#histoire #11 | Haut les mains"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-small-font-size\">Le pire, c\u2019est que personne ne tournera la page, car c\u2019est un fichier. Quelle ironie, non ? Quand on regarde une main qui passe derri\u00e8re une nuque. Elle peut tr\u00e8s bien tenir une autre main pour la faire avancer. Pas d\u2019histoire, juste des faits. Comme \u00e7a, on progresse. Il n\u2019y a aucune menace dans une main qui serre. Il n\u2019y a aucune tendresse dans une main qui sert. \u00c7a d\u00e9pend du programme. Il y a la main qui se rel\u00e2che qui ne sert plus \u00e0 rien, plus pour le moment. Il y a le clic, comme \u00e7a la photo se repose, elle se fait belle, quelquefois vraie, quelques fois bon bah tant pis. Il y a une main qui en l\u00e2che une autre alors que les portes du m\u00e9tro se referment. Une main qui aurait pu parler plus ais\u00e9ment que le reste de son corps, laisser une marque, tracer des sillons. Et cette main est regard\u00e9e comme coupable de n\u2019avoir pu transmettre le message. On la met dans la poche parce qu&rsquo;on veut plus la voir. Pourtant apr\u00e8s ce premier tour, pas de trace de la troisi\u00e8me main. Elle doit bien rigoler, celle-l\u00e0. Elle sait qu\u2019on la cherche donc, elle doit se pouponner. Sans penser qu\u2019il faudrait taper du poing, parce que main nom f\u00e9minin et poing nom masculin et si on changeait ? Pas parce que c\u2019est important, mais simplement pour dire qu\u2019on la cherche la troisi\u00e8me main et que pour \u00e7a, on se donne tous les moyens, on est pr\u00eat \u00e0 d\u00e9construire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Ce n\u2019est pas celle qui \u00e9crit par hasard ? Non, pas au temps de l\u2019ordinateur. Parce qu\u2019il y a deux mains qui \u00e9crivent et la troisi\u00e8me, c\u2019est celle qui met la main \u00e0 la patte, c\u2019est la main de l\u2019esprit, la pens\u00e9e. Qu\u2019est-ce que \u00e7a me manque quand je lisais ses po\u00e8mes. Il y avait l\u2019\u00e9criture en plus, le papier, la couleur, les formes, les taches des fois. Je crois que pour moi les mots \u00e9taient aussi importants que les formes, la main qui les avait trac\u00e9es. C\u2019est plus long quand tu suis le mouvement des lettres trac\u00e9es \u00e0 la plume, la sc\u00e8ne se recompose et forc\u00e9ment \u00e7a provoque un soupir. Ses mains sont quelque part. Cette main est quelque part. Elle se balade. Quand on regarde une des mains on prend deux machines : la premi\u00e8re sert \u00e0 remonter le temps, l\u2019autre \u00e0 le d\u00e9monter. Et on va tomber directement sur la peinture termin\u00e9e et la main, la sienne. Les cigarettes avalent la fum\u00e9e et les pinceaux d\u00e9vorent la peinture, les couleurs, encore les formes, sur le ch\u00e2ssis qui est tout nu pourtant. C\u2019est pas vrai parce que la peinture est termin\u00e9e. Elle laisse ses pinceaux dans son atelier, et je me demande si eux aussi ils font partie de la peinture. C\u2019est stupide, mais il n&rsquo;y a pas que le chat qui a le droit de se gratter la t\u00eate. Elle regarde le tableau, se gratte derri\u00e8re la nuque. Moi, j\u2019ai vu de la lumi\u00e8re s\u2019allumer dans le tableau. J\u2019ai suivi tous les trac\u00e9s, comme des virgules, des longues, comme des coups de couteau, mais qui te rase de pr\u00e8s. Donc l\u2019image est parfaite parce que ce sont des coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s qui l\u2019ont construite, c\u2019est comme un sort. Il y a des mains d\u2019artistes qui s\u2019agitent comme des mains d\u2019escrimeurs. \u00c7a brasse du vent, t&rsquo;es mort et c&rsquo;est tr\u00e8s beau \u00e0 voir, des fois le tr\u00e9pas en fresque. Quand les couleurs se composent, la mise en sc\u00e8ne des trac\u00e9s s\u2019assemble. La main donne le la au corps. Ce n\u2019est pas que la main qui bouge, c\u2019est le corps qui l\u2019accompagne par de micro-mouvements. L\u00e0, l\u2019autre main existe au moment pr\u00e9cis o\u00f9 la main qui dirige \u00e9tale, c&rsquo;est une question d&rsquo;\u00e9quilibre, oh la la, d&rsquo;\u00e9nergie aussi, \u00e0 d\u2019autres moments aussi l&rsquo;autre main s&rsquo;exprime, elle se serre et se ferme et s&rsquo;ouvre. La peinture, c\u2019est aussi de la musique. C\u2019est aussi de la fum\u00e9e, des bouff\u00e9es, du rire et le reste, on n\u2019en parle pas, parce qu\u2019on a dit qu\u2019on d\u00e9montait le temps. Donc la chronologie s\u2019est perdue en route. Les mains ont dans\u00e9. Forc\u00e9ment \u00e0 ce niveau de pr\u00e9cision, si je repasse la sc\u00e8ne au ralenti, c\u2019est de la danse du genre qu&rsquo;on pratique au milieu de la for\u00eat avec des bruits bizarres, des costumes sous les yeux des hiboux qui approuvent, ou l\u00e0 haut dans la montagne dans des grottes, l\u00e0 aussi, il y a des mains qui grattent la roche et font des formes. Pendant ce temps, je lisais ce que j\u2019allais \u00e9crire apr\u00e8s. C\u2019est peut-\u00eatre que j\u2019avais trouv\u00e9 la troisi\u00e8me main et qu\u2019elle \u00e9crivait avec un tout petit temps d\u2019avance, une sorte d\u2019impression de d\u00e9j\u00e0 vu, avec la musique qui se m\u00e9langeait entre jazz, funk, reggae, musique classique, rock ind\u00e9 fran\u00e7ais, parce qu&rsquo;une mouche qui crie d&rsquo;abord \u00e7a \u00e9crit, puis \u00e7a fait du bruit qui fait de la musique, et t&rsquo;ajoutes le bruit de la rue, le vent qui s&rsquo;engouffre parce qu&rsquo;il vient de loin avec une tr\u00e8s grosse motivation style temp\u00eate \u00e0 venir et les voitures qui d\u00e9valent, \u00e7a fait pas mal de mains en perspective, on ne parlera pas non plus de la main invisible, m\u00eame la troisi\u00e8me main passe pour celle d&rsquo;un fant\u00f4me.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Jamais, j\u2019aurais pu acc\u00e9l\u00e9rer le film quand elle peignait, regarder des mains qui d\u00e9couvrent le vide, le recouvrent et y mettent des couleurs, des \u00e9motions, des questions esth\u00e9tiques, ce n\u2019est pas seulement apaisant, \u00e7a aide \u00e0 songer. Il n\u2019y a aucun projet pour celui qui observe que celui de regarder. C\u2019est comme un jeu pour apprendre \u00e0 respirer. La toile cependant est nue, avant elle \u00e9tait finie. Je n\u2019ai toujours pas trouv\u00e9 la troisi\u00e8me main, j\u2019ai bien essay\u00e9 d\u2019entrer dans ce souvenir. J\u2019y ai mis de l\u2019intention, de la tension. \u00c7a fait des ann\u00e9es que j\u2019y pense, mais c\u2019est une autre tentative vaine. Quand on regarde des mains, certaines fois, elles s\u2019assemblent, d\u2019autres fois, tu le sais aussi bien que moi, alors je ne le dirais pas. Je n\u2019\u00e9voquerai pas ce qu\u2019il peut se passer entre deux corps qui sont manuels. Mais ce qui est s\u00fbr c\u2019est que ses mains peuvent ouvrir des portes l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, donc on repart, un peu plus en arri\u00e8re, comme une photo, o\u00f9 il faut mettre tout le monde, on demande, \u00e0 Tata Janine de se pousser et de laisser Pierrot et sa flute s\u2019infiltrer, cette fois on met le focus sur cette fa\u00e7on de rouler une cigarette par exemple, quoi qu\u2019on en pense \u00e7a peut \u00eatre une \u0153uvre d\u2019art, moi je regardais \u00e7a comme un film. Quand tu penses que c\u2019\u00e9tait toujours le m\u00eame. Il me manque ce temps o\u00f9 on n\u2019avait pas de portable. Les mains ne savaient pas o\u00f9 se mettre, c\u2019\u00e9tait touchant. Je pense que l\u2019inventeur du portable s\u2019est dit : bon sang, c\u2019est pas vrai, faut leur mettre quelque chose dans les mains.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">L\u00e0, j\u2019ai trouv\u00e9 une main qui pourrait tourner le livre de mes souvenirs. C\u2019est la main dans ma t\u00eate. Il y a une main dans ma t\u00eate. Je ne sais pas si je suis le seul, mais toujours est-il qu\u2019avec elle, je peux gratter tous les reliquats de pens\u00e9e qu\u2019il y a dans ma t\u00eate. Il y aurait une pens\u00e9e idiote, mais il n&rsquo;y a pas que le chat qui a le droit de se gratter derri\u00e8re l\u2019oreille. J\u2019atterris au moment o\u00f9 je regardais un prof \u00e9crire un mot sur mon carnet de correspondance. Comme \u00e0 ce moment-l\u00e0, je n\u2019\u00e9tais pas encore un animal, je ne criais pas encore avant de me jeter sur la main de mon assaillant, celui qui allait r\u00e9duire ma vie en quelques mots et l\u00e0, pour lui, il avait la main courante, l\u2019inspiration \u00e9tait fulgurante. Pendant qu\u2019il \u00e9crivait, je voyais sa main droite me pointer du doigt, je ne sais pas s\u2019il visait entre les deux yeux, mais c\u2019\u00e9tait tout comme. Et quand il me rendait ce satan\u00e9 carnet, il y avait un jeu de tirette. Je tire, il tire. Gros soupir. \u00c7a y est, j\u2019ai dit le mot, et j\u2019essaie d\u2019ouvrir cette satan\u00e9e machine pour r\u00e9cup\u00e9rer mon jouet, j\u2019ai mis ma pi\u00e8ce avec ma main de boh\u00e9mien et je tire encore alors que je passe \u00e0 un autre souvenir. Celui-l\u00e0, je l\u2019invente, c\u2019est un homme qui tire sur une cible, c&rsquo;est pas Niki, lui il a un d\u00e9hanch\u00e9 qui fait tr\u00e8s : moi, je m\u2019en fous, s&rsquo;il se pointe, je tire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Toujours pas de trace de cette troisi\u00e8me main. \u00c7a ne pourrait pas \u00eatre celle qui corrige le texte, le modifie, met de la musique, met des odeurs, de la lumi\u00e8re, du sens aux mots, celle que j\u2019oublie toujours, je la connais pas, je ne l\u2019ai jamais rencontr\u00e9e alors je ne peux pas lui parler. Je ne connais pas son nom. C\u2019est peut-\u00eatre pour \u00e7a que je ne vois pas qui pourrait \u00eatre la troisi\u00e8me main. Pourtant, j\u2019ai deux mains, donc on peut en d\u00e9duire que j\u2019ai une main. Alors trois mains \u00e7a pourrait \u00eatre le fait de regarder ses mains puis de donner la main. C\u2019est un peu plus sophistiqu\u00e9 que de donner sa langue au chat. Parce que quand tu donnes ta main, assez souvent on te la rend. Certaines fois, \u00e7a engage, on te la prend.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le pire, c\u2019est que personne ne tournera la page, car c\u2019est un fichier. Quelle ironie, non ? Quand on regarde une main qui passe derri\u00e8re une nuque. Elle peut tr\u00e8s bien tenir une autre main pour la faire avancer. Pas d\u2019histoire, juste des faits. Comme \u00e7a, on progresse. Il n\u2019y a aucune menace dans une main qui serre. 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