{"id":202235,"date":"2025-12-07T22:21:18","date_gmt":"2025-12-07T21:21:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=202235"},"modified":"2025-12-08T08:06:19","modified_gmt":"2025-12-08T07:06:19","slug":"histoire-11-de-la-main-a-la-main","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-11-de-la-main-a-la-main\/","title":{"rendered":"#histoire #11 | De la main \u00e0 la main"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"945\" height=\"521\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/image-2.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-202236\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/image-2.png 945w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/image-2-420x232.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/image-2-768x423.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 945px) 100vw, 945px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019est un des premiers gestes que tu as os\u00e9 lorsqu\u2019on s\u2019est retrouv\u00e9 dans ce restaurant aux nappes blanches et fruits de mer \u00e0 l\u2019entr\u00e9e comme dans une station baln\u00e9aire de la c\u00f4te bretonne alors que le bruit des voitures et l\u2019odeur du bitume. Trente ans. J\u2019avais onze ans, tu en avais quarante. Une r\u00e9volution \u00e0 toi tout seul pendant que mai soixante-huit s\u2019engouffrait dans un \u00e9t\u00e9 chaud et d\u00e9complex\u00e9. Parti, comme dans la mauvaise blague du mari qui part chercher des cigarettes et qui ne revient pas. Jamais revenu. Tu as eu des nouvelles de moi, plus tard, par ma m\u00e8re, ta femme, par mon fr\u00e8re, ton fils qui a pris malgr\u00e9 lui ta place, mais moi je n\u2019ai rien voulu savoir de toi. Mort, pas mort et enterr\u00e9. Mort vivant. Trente ans plus tard je t\u2019ai fait r\u00e9apparaitre. Le serveur est venu proposer un ap\u00e9ritif, comme cela se fait encore dans ce genre d\u2019\u00e9tablissement. Tu as pris un whisky, pour tenir le choc tu as pr\u00e9cis\u00e9 en r\u00e9p\u00e9tant \u00e0 qui voulait l\u2019entendre c\u2019est ma fille, c\u2019est ma fille. Il n\u2019a rien compris et je n\u2019avais pas l\u2019humeur \u00e0 expliquer les raisons de cette soudaine exaltation. On ne savait pas trop quoi se dire, on se regardait comme deux inconnus persuad\u00e9s de s\u2019\u00eatre rencontr\u00e9s dans une autre vie. Tu as pos\u00e9 ta main, rid\u00e9e, sur la mienne, orn\u00e9e de deux bagues. Trois anneaux entrelac\u00e9s en argent \u00e0 l\u2019annulaire, un gros \u0153il de tigre au majeur. On n\u2019est jamais trop prudent. Tu m\u2019as confi\u00e9 avec des mots maladroits combien tu pleurais quand tu te promenais en tenant la main de la petite fille de celle qui avait pris la place de ma m\u00e8re. M\u00eame \u00e2ge que moi, l\u2019enfant de cette autre. Ce geste de lui prendre la main te ramenait \u00e0 moi, \u00e0 nos promenades avec le chien, \u00e0 quand tu venais me chercher \u00e0 l\u2019\u00e9cole, quand tu m\u2019accompagnais au cours de danse classique au centre social et culturel. Quand tu \u00e9tais mon p\u00e8re. Un p\u00e8re pr\u00e9sent. J\u2019ai recul\u00e9 lentement ma main de dessous la tienne. Pendant une seconde j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 me lever et partir. Cet \u00e9talage de ta souffrance faisait tache sur la nappe et l\u2019\u00e9l\u00e9gance des couverts en argent en \u00e9tait contrari\u00e9e. J\u2019ai pris une grande respiration, senti la r\u00e9sonnance de l\u2019injustice remonter du fond de mes anciennes douleurs int\u00e9rieures. Quand le serveur a apport\u00e9 les plats command\u00e9s, il m\u2019a souri avec un air complice. Il avait probablement mon \u00e2ge. J\u2019ai cru entendre, donnes lui une deuxi\u00e8me chance, il est vivant, lui, le mien je ne l\u2019ai jamais connu. J\u2019ai senti son souffle sur ma main quand il a d\u00e9licatement pos\u00e9 l\u2019assiette devant moi. Il avait des longs doigts, de beaux ongles, et une bague t\u00eate de mort au majeur de sa main gauche. Je suis rest\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne savait pas si elle avait dit oui quand il avait commenc\u00e9 \u00e0 mettre une main sur son sein. Elle ne savait pas non plus si elle avait dit non quand son autre main s\u2019\u00e9tait aventur\u00e9e sur son ventre. Elle ne savait pas s\u2019il lui avait d\u2019ailleurs demand\u00e9 quoi que ce soit, s\u2019il s\u2019\u00e9taient dit quoi que soit sur ce qu\u2019ils allaient faire, quand ils se sont retrouv\u00e9s allong\u00e9s l\u2019un contre l\u2019autre. Pas un mot, pas un bruit. Juste le froissement des v\u00eatements. Elle avait aussi os\u00e9 glisser sa main, un peu plus bas que son torse, nu, humide. Soudain, une porte claque, une voix qui demande s\u2019il est l\u00e0. Il bredouille un oui distrait je fais mes devoirs. Ils se rhabillent en pouffant de rires nerveux. Elle le recoiffe un peu, il boutonne son chemisier froiss\u00e9. Leurs mains, encore chaudes, entrecroisent leurs doigts tendus comme pour sceller un pacte. Un accord secret. Sur un d\u00e9sir d\u2019y revenir.<\/p>\n\n\n\n<p>On croyait qu\u2019on allait y \u00e9chapper. Le p\u00e9trolier avait coul\u00e9 le 12 d\u00e9cembre un plus haut sur les c\u00f4tes bretonnes. Chaque matin, on scrutait et on soufflait par soulagement et comme pour \u00e9loigner la catastrophe de l\u2019\u00eele. Mais elle d\u00e9barqua le 25 d\u00e9cembre avec ses galettes de p\u00e9trole, g\u00e9antes, puantes, collantes, visqueuses. D\u00e8s le 15 d\u00e9cembre un m\u00e9decin du p\u00f4le sant\u00e9 environnement de Nantes avait pr\u00e9venu de la haute toxicit\u00e9 des d\u00e9chets, qu\u2019il fallait des \u00e9quipements de protection et des masques respiratoires. On n\u2019a rien attendu, de personne, on a enfil\u00e9 bottes, cir\u00e9s et on s\u2019est attaqu\u00e9 au d\u00e9sastre \u00e0 mains nues. On a tr\u00e8s vite senti des br\u00fblures mais il n\u2019\u00e9tait pas question de perdre une seconde. On a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 tous les gants en caoutchouc dans les maisons, les magasins, la pharmacie, mais ils se d\u00e9chiraient ou collaient \u00e0 chaque galette de fuel ramass\u00e9e. Tout le monde pleurait, plus ou moins fort, m\u00eame les hommes les plus costauds s\u2019effondraient en prenant entre leurs mains les oiseaux mazout\u00e9s qui s\u2019\u00e9chouaient sur le rivage. On se sentait d\u00e9munis mais on avait des mains, des mains pour sauver ce qui pouvait l\u2019\u00eatre. Et tout de suite. Au prix de plaies ouvertes, de c\u0153urs col\u00e8re, de poumons encombr\u00e9s. A bras le corps et \u00e0 mains nues on a pris ce malheur qui s\u2019abattait sur les plages, les rochers. L\u2019Erika avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9par\u00e9 un an avant avec des pi\u00e8ces d\u2019une \u00e9paisseur de 12 millim\u00e8tres au lieu de 16 millim\u00e8tres sur toute la surface de la t\u00f4le qui a c\u00e9d\u00e9 le soir du 11 d\u00e9cembre 1999.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"945\" height=\"507\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/image-3.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-202237\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/image-3.png 945w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/image-3-420x225.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/image-3-768x412.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 945px) 100vw, 945px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est un des premiers gestes que tu as os\u00e9 lorsqu\u2019on s\u2019est retrouv\u00e9 dans ce restaurant aux nappes blanches et fruits de mer \u00e0 l\u2019entr\u00e9e comme dans une station baln\u00e9aire de la c\u00f4te bretonne alors que le bruit des voitures et l\u2019odeur du bitume. Trente ans. J\u2019avais onze ans, tu en avais quarante. Une r\u00e9volution \u00e0 toi tout seul pendant que <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-11-de-la-main-a-la-main\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#histoire #11 | De la main \u00e0 la main<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":663,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7812,7910],"tags":[],"class_list":["post-202235","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","category-histoire-11-gertrude-stein-mains"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202235","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/663"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=202235"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202235\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":202252,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202235\/revisions\/202252"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=202235"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=202235"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=202235"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}