{"id":202741,"date":"2026-01-01T19:07:44","date_gmt":"2026-01-01T18:07:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=202741"},"modified":"2026-01-14T17:27:55","modified_gmt":"2026-01-14T16:27:55","slug":"histoire-12-vivre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-12-vivre\/","title":{"rendered":"# histoire #12 | Vivre"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image-1024x768.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-203432\" style=\"width:359px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image-1024x768.png 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image-420x315.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image-768x576.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image.png 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Motels du Sud &#8211; Vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Une route famili\u00e8re, accident\u00e9e, transform\u00e9e en un \u00e9troit ruban de sable jalonn\u00e9 d\u2019orni\u00e8res, de d\u00e9nivel\u00e9s, un trac\u00e9 non stabilis\u00e9 sujet \u00e0 des d\u00e9formations dues \u00e0 la chaleur, une route dangereuse, exigeante, excitante, aux risques invisibles, d\u00e9fonc\u00e9e par endroits, tra\u00eetresse, s\u00e9ductrice, meurtri\u00e8re, aucune ombre, aucun motel, aucune station-essence, aucun t\u00e9l\u00e9phone, aucun point d\u2019eau, ou tr\u00e8s rarement. Mort assur\u00e9e en cas de panne de moteur non anticip\u00e9e. Obsessionnel des conditions de vie extr\u00eames, prendre la route apr\u00e8s l\u2019aube bleue intense et m\u00e9tallique augmente mes risques, je suis son captif consentant, ses mirages m\u2019emprisonnent, laissent passer des ombres, des pr\u00e9sences spectrales, elle me scrute, fait ressurgir mon pass\u00e9, m\u2019analyse, m\u2019essore, d\u00e9voile mon \u00e2me, la magnifie ou la d\u00e9vore. Une ligne creus\u00e9e, sectionn\u00e9e par le sable au milieu de nulle part, surmont\u00e9e de rochers surchauff\u00e9s rouge brique, ocres lumineux aux reflets dor\u00e9s, d\u00e9voile des formes fantasmagoriques. Fin d\u2019apr\u00e8s-midi, un soleil fi\u00e9vreux couleur blanc sable cr\u00e8ve un ciel d\u00e9sertique. Le d\u00e9sert me bouffe de l\u2019int\u00e9rieur, me dess\u00e8che, m\u2019inonde par ses coul\u00e9es de lave en fusion, ma solitude est jouissance, ma navigation approximative. Silence total. Indiff\u00e9rente lenteur. Temps circulaires. Le d\u00e9sert me poss\u00e8de. Sa lumi\u00e8re cr\u00e9pusculaire t\u00e9tanise mon corps. Mes gestes sont instinctifs, automatiques, mon cerveau ne r\u00e9pond plus, je respire en apn\u00e9e, mon regard est fixe, mes yeux br\u00fblent, je ne vois plus la route, je flotte dans les vibrations de cette terre \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9 factice, une esp\u00e8ce d\u2019espace construit en strates de solitude, de d\u00e9sespoir et de d\u00e9sirs de vivre. Je ne d\u00e9passe pas soixante kilom\u00e8tres par heure, parfois cinquante, en de\u00e7\u00e0 le moteur g\u00e9mit, surchauffe, le carburateur est trop chaud, l\u2019huile trop fluide, je fais des arr\u00eats de dix, quinze minutes toutes les trente minutes pour refroidir ma machine, un superbe animal, la laisser souffler ; avec quarante degr\u00e9s ma Panhead perd de la vitesse, son carburateur bout, elle n\u2019a pas de refroidissement liquide, elle d\u00e9pend uniquement de l\u2019air qui passe sur les ailettes du moteur, je la m\u00e9nage.<\/p>\n\n\n\n<p>Je roule sur ma r\u00e9serve, encore dix kilom\u00e8tres. Elle est l\u00e0. Un trou de lumi\u00e8re sorti de nulle part, lourd de poussi\u00e8re de sable \u00e9cras\u00e9 par un soleil sans piti\u00e9, surgit, c\u2019est elle la petite ville construite par des pionniers. Une croix surmonte son temple. \u00c0 ma droite apr\u00e8s le dernier virage, l\u2019enseigne du motel d\u00e9fie ces lieux mill\u00e9naires. D\u00e9ception face \u00e0 sa transformation, il est enti\u00e8rement repeint, on a donn\u00e9 \u00e0 ses b\u00e2timents un accent de futurisme populaire, un id\u00e9al par l\u2019esth\u00e9tique de l\u2019image, \u00eatre photographi\u00e9, para\u00eetre, se montrer ; l\u2019enseigne rouge sur fond blanc pur aux contours noirs est festive, on veut qu\u2019elle soit vue depuis la route, on la veut attractive, cette architecture aux formes horizontales symbolise les voyages, la vitesse, l\u2019avenir radieux, cet optimisme d\u00e9mesur\u00e9 d\u2019une Am\u00e9rique en plein essor \u00e9conomique. J\u2019y vois autre chose, je vois une architecture de la solitude, du remplissage de l\u2019isolement, une seule ligne a\u00e9rodynamique, station-service, bureau, caf\u00e9-restaurant, chambres en enfilade compos\u00e9es de rectangles de couleur pastel, les portes et fen\u00eatres neuves en aluminium non oxyd\u00e9 donnent sur le parking, les rideaux synth\u00e9tiques rouge ros\u00e9 aux rayures vert p\u00e2le laissent passer la lumi\u00e8re. Une Chevrolet est gar\u00e9e devant le caf\u00e9, une Studebaker recouverte de sable, de boue rouge, jantes et roues encrass\u00e9es, attend devant une chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>Un pompiste sans \u00e2ge, chemise blanche sale tach\u00e9e de graisse et tremp\u00e9e de sueur, est d\u00e9\u00e7u que je ne fasse pas le plein, du moins pas encore,<\/p>\n\n\n\n<p> &#8211; <em>Y\u2019a plus qu\u2019des trucks qu\u2019s\u2019arr\u00eatent en c\u2019te saison, y\u2019en a pas beaucoup, y font l\u2019plein d\u2019essence, d\u2019bouffe, d\u2019alcool, prennent un caf\u00e9, une bi\u00e8re, vont pisser, repartent comme s\u2019ils avaient l\u2019diable \u00e0 leur trousse. Deux, trois voitures de touristes s\u2019aventurent tous les quinze jours, y\u2019savent pas, pas rare qu\u2019je les voie r\u2019venir. C\u2019t\u2019endroit c\u2019est pas pour les humains qu\u2019je dis.<\/em> <em>\u00c0 midi, il fait 50 degr\u00e9s \u00e0 l\u2019ombre. Ici, on passe. Tu traverses si l\u2019d\u00e9sert t\u2019laisse passer. Y\u2019a qu\u2019les animaux qui vivent dans c\u2019te fournaise, y sont adapt\u00e9s, pas nous, voil\u00e0 c\u2019qu\u2019je dis. Bon, y\u2019z\u2019ont voulu la faire comme neuve la station, elle est belle n\u2019s\u2019pas, rouge et blanche, des bandes bleu p\u00e2le, mais moi c\u2019que j\u2019dis c\u2019est qu\u2019les hommes y sont pas faits pour l\u2019d\u00e9sert.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019enl\u00e8ve mes lunettes d\u2019aviateur, mon bandana, ma casquette, mes gants, secoue ma veste de peau large et ample ; d\u2019un geste las, le pompiste m\u2019indique un b\u00e2timent neuf o\u00f9 brille une intense lumi\u00e8re blanch\u00e2tre. Sous le haut-vent, au-dessus de la porte de bois rouge cerise, le mot OFFICE est peint en lettres jaunes. Derri\u00e8re un bureau en formica rouge assorti \u00e0 la porte, un panneau supporte des cl\u00e9s accroch\u00e9es \u00e0 des pat\u00e8res num\u00e9rot\u00e9es. Sur le mur de droite, je d\u00e9couvre une affiche carr\u00e9e d\u2019un m\u00e8tre sur un m\u00e8tre o\u00f9 sont inscrits en grosses lettres noires sur fond blanc le r\u00e8glement du motel avec tarifs, horaires, r\u00e8gles de stationnement, les consignes pour la climatisation ou le chauffage, les instructions pour le t\u00e9l\u00e9phone dans la chambre. Je suis mal \u00e0 l\u2019aise, je ne reconnais pas dans cette volont\u00e9 de tout normaliser le motel symbole de libert\u00e9 o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 si heureux, o\u00f9 nous avons \u00e9t\u00e9 si heureux en famille, mon p\u00e8re, ma m\u00e8re, mon fr\u00e8re, moi et le chien Snoopy, un beagle petit et robuste qui nous suivait partout, notre ami d\u2019enfance, cadeau de notre grand-p\u00e8re, mon fr\u00e8re et moi riions souvent en voyant nos parents s\u2019enlacer, se tenir la main, cela se voyait qu\u2019ils s\u2019aimaient, notre m\u00e8re avait les yeux d\u00e9bordants de tendresse et d\u2019amour qui venaient se nicher dans nos regards d\u2019enfants rieurs, il n\u2019y avait pas encore de piscine mais un grand bassin aux c\u00f4t\u00e9s verts de mousse, les coassements de petites grenouilles de couleur verte aux yeux pro\u00e9minents nous accompagnaient le soir. Dans ce motel du bout du monde, nous \u00e9tions heureux d\u2019\u00eatre l\u00e0 ensemble, d\u2019aller au restaurant, de jouer au croquet sur un parcours dessin\u00e9 par mon p\u00e8re, de monter \u00e0 cheval et de nous croire cow-boys ou improvisions des tentes d\u2019Indiens avec de vieux draps et nous peignions nos visages de peinture de guerre avec le rouge \u00e0 l\u00e8vres et eye-liner de maman avant de filer en \u00e9clats de rire sous la douche. Apr\u00e8s d\u00eener, le patron nous racontait des histoires de d\u00e9sert, de signes, d\u2019\u00e9toiles, d\u2019Indiens, d\u2019animaux, jusqu\u2019\u00e0 ce que nous tombions de fatigue endormis sur nos bras repli\u00e9s sur la table, nous \u00e9tions si heureux. Je n\u2019ai jamais su pourquoi mes parents avaient choisi ce motel chaleureux et humble alors que nous avions les moyens de passer nos vacances \u00e0 Palm Beach, peu importe, il reste pour moi l\u2019harmonie parfaite entre amour filial et bonheur familial.<\/p>\n\n\n\n<p> Je signe, \u00e9cris mon adresse sur le registre ouvert par le propri\u00e9taire, un homme entre deux \u00e2ges, un cube tout en muscle, un m\u00e8tre cinquante sur un m\u00e8tre cinquante, cheveux ras, peau blanche, ras\u00e9 de frais ; ses yeux noisette, mobiles, malicieux et vifs, sont surmont\u00e9s de sourcils broussailleux, son nez long, trac\u00e9 comme au cordeau, touche sa bouche aussi fine qu\u2019un fil de 0,20 millim\u00e8tre pour p\u00eacher la truite en torrents rapides.<\/p>\n\n\n\n<p>La chambre num\u00e9ro 3 comme d\u2019habitude.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 J\u2019ai su pour ton p\u00e8re, mon petit, je suis sinc\u00e8rement d\u00e9sol\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa glotte monte et descend, je sens qu\u2019il se ma\u00eetrise pour ne pas pleurer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tu as vu, le motel est enti\u00e8rement r\u00e9nov\u00e9, dit&nbsp;il en bombant le torse, tout est en ordre, une vraie route remplacera bient\u00f4t cette piste quasi impraticable. Il y aura affluence de clients, pas ceux d\u2019avant, des nouveaux, une autre population plus exigeante.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me posa la derni\u00e8re question :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vingt&nbsp;quatre ou quarante&nbsp;huit heures ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vingt&nbsp;quatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je paie.<\/p>\n\n\n\n<p>En souriant, il me tend la cl\u00e9 et une bi\u00e8re fra\u00eeche. Mes sacoches en cuir p\u00e8sent sur mon \u00e9paule, je suis ext\u00e9nu\u00e9 par la chaleur blanche de la route et les kilom\u00e8tres de poussi\u00e8re aval\u00e9e. Mon sac de marin m\u2019\u00e9crase le dos, ma musette en bandouli\u00e8re se fait lourde. Je laisse ma b\u00e9cane devant la fen\u00eatre de ma chambre, enl\u00e8ve le bras du kick&nbsp;starter, d\u00e9tache mon sac de couchage roul\u00e9, sangl\u00e9 horizontalement derri\u00e8re la selle avec des courroies en cuir, un rituel. La chaleur accablante s\u2019incruste dans les moindres interstices de ma peau. La grande enseigne rouge et blanche cern\u00e9e de noir clignote, elle raconte la po\u00e9sie m\u00e9lancolique d\u2019une banalit\u00e9 quotidienne, ses n\u00e9ons fluorescents transpercent la nuit. Je marche sous un ciel bas bleu marine jusqu&rsquo;\u00e0 la chambre num\u00e9ro 3, j&rsquo;ouvre la porte d&rsquo;entr\u00e9e en bois plein couleur moutarde, un \u0153illeton circulaire encastr\u00e9, une cha\u00eene de s\u00fbret\u00e9 en acier et une serrure \u00e0 cl\u00e9 comme un imp\u00e9ratif s\u00e9curitaire augmentent mon malaise. Je suis saisi par l&rsquo;air mordant du climatiseur massif ench\u00e2ss\u00e9 au-dessus de la fen\u00eatre, le thermostat pouss\u00e9 au maximum. Je suis transi. Je passe de l&rsquo;enfer au subarctique. Je baisse la molette de l&rsquo;appareil chrom\u00e9 et beige, gouttant de condensation dans une cuvette de plastique rose, son bruit grin\u00e7ant me crispe. Une odeur de tabac brun, de d\u00e9sinfectant et d&rsquo;insecticide me saute \u00e0 la gorge. Le <em>Santa Ana<\/em> devient de plus en plus violent, des tourbillons de poussi\u00e8re et de sable se collent contre la fen\u00eatre, le parking est invisible. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la chambre, la porte d&rsquo;entr\u00e9e et les murs en b\u00e9ton de couleur blanc cass\u00e9, lisses, aseptis\u00e9s, nus, sont sans m\u00e9moire. Le sol neuf est un patchwork de losanges en PVC blanc et noir, il d\u00e9gage une odeur de plastique fondu. Une alc\u00f4ve encastr\u00e9e dans le mur est cach\u00e9e par un simple rideau en jacquard, un coton \u00e9pais jaune beurre, une tringle m\u00e9tallique chrom\u00e9e fix\u00e9e en hauteur supporte cinq cintres en fer. J&rsquo;y pends ma veste de peau marron, v\u00e9rifie si mes poches contiennent toujours mon portefeuille, mes cigarettes, mon <em>Zippo<\/em>, mes cl\u00e9s. \u00c0 mi-hauteur de l&rsquo;alc\u00f4ve, deux \u00e9tag\u00e8res range-bagages, j&rsquo;y d\u00e9pose mes gants, ma musette, ma casquette de baseball. J&rsquo;\u00e9tends mon bandana tremp\u00e9 de sueur sur le dossier de la chaise en bois dont le si\u00e8ge recouvert de coton vert p\u00e2le est tourn\u00e9 vers la fen\u00eatre. J&rsquo;allume une cigarette, mes l\u00e8vres dess\u00e9ch\u00e9es, douloureuses, aspirent la fum\u00e9e avec avidit\u00e9. Je remets mon <em>Zippo<\/em> et mon paquet de<em>Lucky Strike<\/em> dans la poche de mon jean. Mes sacoches en cuir et mon sac marin s&rsquo;affalent sur l&rsquo;unique fauteuil bas recouvert de velours moutarde. Les lits doubles aux matelas r\u00e9sistants compriment l&rsquo;espace, ils sont flanqu\u00e9s de deux tables de nuit carr\u00e9es \u00e0 deux tiroirs en bois stratifi\u00e9, dans l&rsquo;un d&rsquo;eux une bible poussi\u00e9reuse s&rsquo;ennuie, le laiton chrom\u00e9 de leurs petites poign\u00e9es brillantes valorise deux lampes aux abat-jour coniques en tissu \u00e9pais jaune beurre, aux pieds en m\u00e9tal peint couleur cr\u00e8me, fix\u00e9es sur les tablettes. Je d\u00e9plie mon sac de couchage, il y a longtemps que je ne dors plus dans les draps tr\u00e8s souvent r\u00eaches, parfois douteux, des motels en bord de routes o\u00f9 je m&rsquo;arr\u00eate. Je sors deux livres d&rsquo;une de mes sacoches, l&rsquo;un sur la g\u00e9ographie fran\u00e7aise compos\u00e9 uniquement de cartes d\u00e9taill\u00e9es, l&rsquo;autre de <em>Marguerite Duras, A Sea of Trouble<\/em>. Je n&rsquo;ai jamais su o\u00f9 ni comment mon bin\u00f4me s&rsquo;est procur\u00e9 cette \u00e9dition en anglais, il m&rsquo;a expliqu\u00e9 la France, ses r\u00e9gions et <em>Duras<\/em> durant des mois dans un anglais scolaire. Je l&rsquo;ai \u00e9cout\u00e9 avec attention jusqu&rsquo;\u00e0 son d\u00e9part. \u00c0 droite de la porte d&rsquo;entr\u00e9e tr\u00f4ne une vieille commode en bois plaqu\u00e9 aux dimensions standards : un m\u00e8tre de longueur, quatre-vingts centim\u00e8tres de hauteur, quarante de profondeur. Je compte six poign\u00e9es en laiton simple, deux par tiroir. Elle repose sur des pieds griff\u00e9s et trapus. Sur le plateau de la commode en marbre beige, une petite t\u00e9l\u00e9vision \u00e0 tube cathodique s&rsquo;ennuie, elle d\u00e9gage une odeur de poussi\u00e8re froide, ici tout est poussi\u00e9reux. Je la branche sur le secteur, soixante secondes plus tard, aucun point lumineux, aucune image, aucun son. J&rsquo;en d\u00e9duis qu&rsquo;elle est hors service. Une r\u00e9parationne s&rsquo;impose pas en plein \u00e9t\u00e9 il y a tr\u00e8s peu de voyageurs, ils s&rsquo;arr\u00eatent pour trouver le silence, celui qui apaiserait leurs naufrages. Le temps se dilate. J&rsquo;observe le monde \u00e0 distance, toujours en retrait, toujours en mouvement, jamais vraiment chez moi, chez moi est un leurre, un r\u00eave, une croyance, c&rsquo;est une des raisons pour lesquelles j&rsquo;aime les motels. Je transite. Un cendrier en verre \u00e9pais press\u00e9, lourd et transparent, occupe l&rsquo;angle droit de la commode. Pos\u00e9 sur une petite table rectangulaire un poste radio en bak\u00e9lite vert p\u00e2le aux contours arrondis cadran r\u00e9tro\u00e9clair\u00e9 flanqu\u00e9 de commandes de volume et de syntonisation assure la r\u00e9ception des ondes locales. Le silence de la chambre me d\u00e9range, m&rsquo;\u00e9crase, m&rsquo;\u00e9touffe, m&rsquo;angoisse, j&rsquo;ai besoin d&rsquo;un bruit de fond. Je le mets en marche sans \u00e9couter. Bruit de porte, le propri\u00e9taire de la <em>Studebaker<\/em> rentre dans sa chambre, la six, porte qui claque, vague son de douche et de musique folk.<\/p>\n\n\n\n<p> Le vent s&rsquo;est calm\u00e9. Je sors, me dirige vers le restaurant. La porte est align\u00e9e avec de grandes baies vitr\u00e9es lat\u00e9rales int\u00e9gr\u00e9es dans le mur en continu. La lumi\u00e8re rouge des n\u00e9ons qui entourent les ouvertures en verre impr\u00e8gne l&rsquo;air d&rsquo;une ambiance \u00e9lectrique. Des dalles carr\u00e9es noires et blanches de trente centim\u00e8tres parcourent la salle rectangulaire aux murs vert tendre. Je compte six box avec cloison en bois verni, six tables couleur turquoise clair en formica brillant bordure en aluminium chrom\u00e9 avec motif \u00ab dents de scie \u00bb pieds en acier, banquettes en vinyle turquoise viss\u00e9es au sol. Au fond, le comptoir du bar en formica brillant turquoise et menthe attend les clients, les bouteilles d&rsquo;alcool align\u00e9es horizontalement les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres sur trois niveaux ont un parfum de nuits fades, les tabourets \u00e0 pied chrom\u00e9 et si\u00e8ges en vinyle noir ont un reflet mat. La climatisation est faible ce soir. Des odeurs de caf\u00e9 froid, de frites, d&rsquo;alcool fort et de tabac s&rsquo;accrochent aux pales du ventilateur qui brasse un air chaud. \u00c0 proximit\u00e9, un juke-box vert p\u00e2le sculptural, lumineux et chrom\u00e9 me fascine par son m\u00e9canisme visible, ses lumi\u00e8res color\u00e9es, sa s\u00e9lection m\u00e9canique des disques. <em>Frank Snow<\/em>, sur un tempo rapide, chante avec un ton amer et d\u00e9termin\u00e9 <em>I Am Moving<\/em>, ses paroles me traversent. Deux types juch\u00e9s sur les tabourets chrom\u00e9s boivent des bi\u00e8res. Ils me fixent. Je croise leurs regards. Ils se d\u00e9tournent. Un homme grand et sec, queue de cheval noire d\u00e9goulinant de sueur, s&rsquo;acharne sur le climatiseur, il me jette un regard oblique. Je commande deux bouteilles de bourbon, un pack de bi\u00e8res, deux bouteilles de coca \u00e0 emporter, un caf\u00e9 glac\u00e9, une bi\u00e8re et une part de tarte au citron \u00e0 manger sur place, je n&rsquo;utilise jamais les kitchenettes des chambres. Une cuisini\u00e8re mexicaine, natte tress\u00e9e en chignon, me propose un menu <em>fried chicken, mashed potatoes and gravy, onion rings et chocolate cream pie,<\/em> je fais non de la t\u00eate, m&rsquo;assieds sur la banquette d&rsquo;un box loin des regards, le service est lent, j&rsquo;engloutis bi\u00e8re, tarte, caf\u00e9 en quelques secondes. Au bout de quinze minutes, la serveuse me tend un sac de papier marron clair, encaisse, maugr\u00e9e un vague bonne nuit. Je traverse le parking, l&rsquo;horizon est mauve, trou\u00e9 de lignes noires et rouges s&rsquo;\u00e9tirant en roses fan\u00e9es. En arrivant dans ma chambre, je pose tout en vrac sur la table basse, enl\u00e8ve mes <em>boots <\/em>militaires, mes chaussettes, mon <em>Levi&rsquo;s,<\/em> mon T-shirt blanc gris trou\u00e9 de poussi\u00e8re, mon slip, me pr\u00e9cipite dans la salle de bains, une cabine individuelle fonctionnelle, \u00e9troite, carrel\u00e9e couleur cr\u00e8me, je tire le rideau de douche en plastique transparent \u00e9pais, \u00f4te le papier cir\u00e9 avec logo du motel de la petite savonnette, actionne les deux robinets eau froide, eau chaude en m\u00eame temps, le pommeau est fixe, son jet puissant, revigorant. En sortant, je pose mes pieds sur un l\u00e9ger tapis beige assorti aux deux serviettes en \u00e9ponge r\u00eache. Les robinets chrom\u00e9s s\u00e9par\u00e9s du lavabo en porcelaine blanche mont\u00e9 sur pied ont un d\u00e9bit d&rsquo;eau dense et continu, \u00e0 sa gauche le porte-savon jaune citron enfil\u00e9 sur un tube ne mousse pas, au-dessus un miroir luisant de propret\u00e9 avec tablette en verre aux dimensions uniformis\u00e9es 60 \u00d7 38 \u00d7 15 centim\u00e8tres est \u00e9quip\u00e9 d&rsquo;un cendrier en verre press\u00e9 plus petit que celui de la chambre, un hublot en hauteur s&rsquo;ouvre avec une tringle pour chasser l&rsquo;humidit\u00e9, les toilettes sont en porcelaine blanche avec r\u00e9servoir apparent, porte-rouleaux mural encastr\u00e9 en c\u00e9ramique blanche. Je tombe \u00e0 poil sur mon sac de couchage. Des cris me r\u00e9veillent en sursaut, m\u00e9caniquement mon corps se positionne en d\u00e9fense, j&rsquo;ai r\u00eav\u00e9, j&rsquo;attends, je n&rsquo;ai plus de notion du temps, je ne reconnais pas cette chambre fade, minimaliste, j&rsquo;ai froid, mes bouteilles de bourbon sont vides. Un r\u00e9veil brutal dans une chambre salie par les exc\u00e8s d&rsquo;une nuit effac\u00e9s demain par une femme de m\u00e9nage. Un d\u00e9cor surr\u00e9aliste de th\u00e9\u00e2tre en carton-p\u00e2te pos\u00e9 sur le sable, une architecture qui se d\u00e9labre, un espace standard, une chambre vide, absente, aveugle, que j&rsquo;aime habiter quand je suis ivre de conduite, de col\u00e8re, d&rsquo;alcool, quand la sc\u00e8ne revue des centaines de fois dans ma t\u00eate me donne envie de cogner. La climatisation distille un air ti\u00e8de, mon corps sent la sueur moite, l\u2019alcool bas de gamme, le sexe, le sang, le parfum bon march\u00e9, j\u2019ai du brouillard dans les yeux, je ne sais pas o\u00f9 je suis. J\u2019arrive \u00e0 distinguer des murs beige sale, \u00e9caill\u00e9s, jaunis par le temps, le plafond blanc montre quelques fissures, la moquette est brun terne, us\u00e9e, \u00e0 travers les rideaux rouge vif mal tir\u00e9s une lumi\u00e8re crue s\u2019avance, j\u2019ai la bouche p\u00e2teuse, les jointures de mes mains sont rouges de sang s\u00e9ch\u00e9. Je suis en vie. Allong\u00e9 sur le matelas qui s\u2019affaisse, mon corps est douloureux. \u00c0 mes c\u00f4t\u00e9s, un homme, un total \u00e9tranger avec qui j\u2019ai certainement couch\u00e9, porte des traces de coups, mon corps aussi. La salle de bains est minuscule, le lavabo et la douche en porcelaine sont fissur\u00e9s, l\u2019eau froide est tr\u00e8s chaude, les canalisations bouillantes, les chiottes sont sales. Je m\u2019habille sans bruit, prends mes sacoches, ma casquette, mon bandana, ma musette, mon sac marin, mes cigarettes, mon Zippo, laisse quelques dollars sur la table basse bancale, cache mes yeux gonfl\u00e9s derri\u00e8re mes lunettes. M\u00e9pris au ventre, je quitte cet espace d\u00e9construit, cette immuable solitude de motels aux chambres plus ou moins luxueuses, plus ou moins accueillantes, plus ou moins propres o\u00f9 je passe ; elles sont mes espaces sexuels marqu\u00e9s par la peur, l\u2019agressivit\u00e9, la violence, la domination, espaces bris\u00e9s, tordus, aux pens\u00e9es inaudibles, aux paroles n\u00e9glig\u00e9es, \u00e0 l\u2019\u00e9coute incertaine, un espace coupable d\u2019amoralit\u00e9 ; un espace de vie libre, transparent, lucide, sensuel, tendre, dr\u00f4le, joyeux, vivant, transgressif, heureux, quelque fois un espace de dialogue. Dehors, la grande enseigne rouge d\u00e9lav\u00e9e tient par un fil, ses n\u00e9ons clignotent en geignant, ils grincent en un son aigu, amer, continu, insupportable.<\/p>\n\n\n\n<p>Heure bleue.<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme grand, sec, large d\u2019\u00e9paules pr\u00e9pare du caf\u00e9, il porte un bracelet de cuir et de turquoises attach\u00e9 \u00e0 son bras gauche, je remarque ses yeux noirs brillants d\u2019intelligence et d\u2019empathie, il a une forme d\u2019\u0153il rare, en amande, \u00e9tir\u00e9e lat\u00e9ralement en un trait fin jusqu\u2019aux tempes. Impression fugace de le conna\u00eetre. Je lui demande si j\u2019ai pay\u00e9 ma cabine et mes consommations. Un trou noir, je n\u2019ai aucun souvenir. Il me tend une tasse de caf\u00e9 fumant. Il ne sourit pas, ne dit mot, son visage est immobile, il hoche simplement la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019aube bleue s\u2019amenuise, je remets le kick&nbsp;starter, j\u2019enfourche mon Harley Panhead.<\/p>\n\n\n\n<p>Vivre,<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Motels du Sud &#8211; Vivre. Une route famili\u00e8re, accident\u00e9e, transform\u00e9e en un \u00e9troit ruban de sable jalonn\u00e9 d\u2019orni\u00e8res, de d\u00e9nivel\u00e9s, un trac\u00e9 non stabilis\u00e9 sujet \u00e0 des d\u00e9formations dues \u00e0 la chaleur, une route dangereuse, exigeante, excitante, aux risques invisibles, d\u00e9fonc\u00e9e par endroits, tra\u00eetresse, s\u00e9ductrice, meurtri\u00e8re, aucune ombre, aucun motel, aucune station-essence, aucun t\u00e9l\u00e9phone, aucun point d\u2019eau, ou tr\u00e8s rarement. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-12-vivre\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># histoire #12 | Vivre<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":700,"featured_media":203432,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-202741","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202741","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/700"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=202741"}],"version-history":[{"count":23,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202741\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":204055,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202741\/revisions\/204055"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/203432"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=202741"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=202741"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=202741"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}