{"id":202792,"date":"2025-12-14T16:11:27","date_gmt":"2025-12-14T15:11:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=202792"},"modified":"2025-12-19T21:34:46","modified_gmt":"2025-12-19T20:34:46","slug":"histoire-12-un-cri-des-notes-de-piano-et-une-odeur-dalgue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-12-un-cri-des-notes-de-piano-et-une-odeur-dalgue\/","title":{"rendered":"#histoire #12 | Un cri, des notes de piano et une odeur d\u2019algue"},"content":{"rendered":"\n<p>Il est tard. Il fait nuit. La pluie a rinc\u00e9 son pardessus et son sac \u00e0 dos. D\u2019un coup d\u2019\u00e9paule, elle pousse la porte vitr\u00e9e. Une clochette tinte au-dessus de la chambranle. Pendant quelques secondes, elle h\u00e9site \u00e0 entrer. Le froid s\u2019immisce entre sa veste et sa nuque. Elle referme derri\u00e8re elle.<br>Aussit\u00f4t, une odeur d\u2019algue moisie lui saisit les narines.<br>\u2014 Bienvenue \u00e0 l\u2019h\u00f4tel des Deux Falaises dit une jeune fille aux cheveux noirs coup\u00e9s ras. Elle ne l\u00e8ve pas les yeux de son iPhone. Dans le petit trou form\u00e9 par sa bouche, une bulle se forme, grossit et claque comme un corps chutant d\u2019un immeuble. Des r\u00e9sidus de chewing-gum pars\u00e8ment son rouge \u00e0 l\u00e8vres aussi criard que la moquette du hall. Elle tente de les d\u00e9loger avec sa langue. Grimace. N\u2019y arrive pas.<br>\u2014 Nom, pr\u00e9nom, adresse.<br>Des informations simples, de base. Ses doigts tremblent en saisissant la fiche. L\u2019email lui \u00e9tait pourtant bien destin\u00e9. \u201cCh\u00e8re Sarah Baumard, voici le num\u00e9ro de votre r\u00e9servation. Pass\u00e9 72 heures, en cas de non pr\u00e9sentation de votre part, l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du s\u00e9jour sera d\u00e9bit\u00e9\u201d. Sur l\u2019appli de son compte en banque, la somme correspondait. La transaction avait eu lieu une semaine auparavant, \u00e0 4h17 du matin pr\u00e9cis\u00e9ment.<br>Elle avait tap\u00e9 le nom de l\u2019h\u00f4tel sur Google Map. Etretat, non loin du front de mer. 4 trains par jour depuis Paris. Sans changement. 63 euros aller-retour.<br>\u2014 La 217. Vous prenez l\u00e0. Ensuite \u00e0 gauche, au fond du couloir.<br>Elle monte les marches. Quelque chose ne va pas. Elle n\u2019arrive pas \u00e0 savoir quoi. Dans la p\u00e9nombre, elle t\u00e2te le mur, pas d\u2019interrupteur. La rambarde lui sert de guide. Parvenue au deuxi\u00e8me \u00e9tage, elle prend sur sa gauche. Long couloir. Moquette rouge. Odeur d\u2019algue. Elle avance. Et puis elle comprend. Ce qui ne va pas c\u2019est ses chaussures. Ou plut\u00f4t le silence quand elles se posent. Comme si une ouate invisible recouvrait le sol, faisait tampon entre elle et les lieux.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Elle t\u00e2te les draps. Ils sont r\u00eaches. Au mur, une aquarelle qu\u2019on dirait peinte par un enfant. Un bateau s\u2019\u00e9loigne d\u2019une baie. Un phare. Une mer agit\u00e9e. Un ciel mena\u00e7ant. Elle \u00e9carte les rideaux. Le lampadaire le plus proche de sa fen\u00eatre clignote et s\u2019\u00e9teint. La rue est partiellement plong\u00e9e dans le noir. Des ombres dansent sur le bitume.<br>Elle d\u00e9fait son sac. Deux culottes, un jean, un tee-shirt qu\u2019elle pose, parfaitement pli\u00e9s, sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re. La paroi du coffre-fort ne r\u00e9agit pas quand elle tape le code. Elle r\u00e9appuie, rien. Rien non plus dans le minibar, pas m\u00eame une bouteille d\u2019eau min\u00e9rale.<br>Elle consulte le menu. Sur la ligne fixe, tape 0 pour la r\u00e9ception.<br>\u2014 Une salade Caesar s\u2019il vous pla\u00eet.<br>Un b\u00e2illement.<br>\u2014 D\u00e9sol\u00e9e Madame, il n\u2019y a pas de roomservice ce soir.<br>Elle a faim mais aussi une l\u00e9g\u00e8re naus\u00e9e. Cette odeur d\u2019algue qui ne dispara\u00eet pas. A la t\u00e9l\u00e9, les infos d\u00e9filent. Elle n\u2019en retient aucune.<br><\/p>\n\n\n\n<p>A deux heures du matin, elle se r\u00e9veille, un n\u0153ud dans le ventre. Il y a eu comme un cri ou un g\u00e9missement. Elle n\u2019en est pas s\u00fbre. Elle retient sa respiration, se concentre. Une musique au loin. On dirait du piano. Et le g\u00e9missement ou le grincement recommence. Sur sa table de chevet, elle aper\u00e7oit un d\u00e9pliant. En page 3, on peut lire : \u201cAssainissement sensoriel. Forfait standard : seulement 65 euros TTC.\u201d Elle appelle la r\u00e9ception.<br>\u2014 Pour maintenant ?<br>\u2014 Si possible, oui.<br>\u2014 Je vais voir si un technicien est disponible.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Une demi-heure plus tard, on frappe \u00e0 la porte. Un homme. Petit, trapu, ras\u00e9 de pr\u00e8s, tient un cylindre m\u00e9tallique avec, aux extr\u00e9mit\u00e9s, deux embouts en forme de pavillon d\u2019oreille. Sur le cadran analogique, l\u2019aiguille tremblote, fr\u00f4le les 160-180. Il fronce les sourcils, passe devant elle, fouille dans sa poche. Il en sort un chiffon. En quelques gestes, il nettoie le filtre, le tube en laiton, rebouche le tout, d\u00e9roule le c\u00e2ble, branche l\u2019appareil dans la prise pr\u00e8s de la table de nuit.<br>Il parcourt la pi\u00e8ce du regard, r\u00e9fl\u00e9chit un instant, se tourne vers elle.<br>\u2014 Des objets sur vous ? Bijoux ? Montre ?<br>Elle secoue la t\u00eate.<br>\u2014 On commence par le lit.<br>L\u2019appareil \u00e9met un cr\u00e9pitement l\u00e9ger. Sous les oreillers, dans les replis des draps, le long des quatre pieds, sous la table de chevet, l\u2019abat-jour de la lampe, sur chaque fissure, aux quatre coins.<br>Fig\u00e9e, Sarah l\u2019observe, pendant qu\u2019il garde les yeux riv\u00e9s sur le cadran.<br><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 A vous.<br>\u2014 Je\u2026<br>\u2014 Penchez la t\u00eate sur le c\u00f4t\u00e9.<br>Un objet froid contre sa tempe. Elle sursaute.<br>\u2014 Ne bougez pas.<br>Le cri s\u2019\u00e9l\u00e8ve de nouveau, aigu. Une effluve chaude se diffuse, m\u00e9lange de corps enlac\u00e9s. L\u2019aiguille tremblote, se tord, court \u00e0 droite, puis redescend peu \u00e0 peu vers les 75-60-55.<br>\u2014 Les bras.<br>Elle l\u00e8ve les bras. Des voix se m\u00e9langent. Celle d\u2019un homme. Celle d\u2019une femme. Vous semblez fatigu\u00e9e ces temps-ci Sarah. Un petit cong\u00e9 vous ferait du bien.<br>Quelques notes de piano, d\u00e9li\u00e9es, sans m\u00e9lodie. Le voyant ambre s\u2019allume trois fois, puis s\u2019\u00e9teint.<br>L\u2019aiguille revient dans la zone normale.<br>Il \u00e9teint, sort un re\u00e7u de sa poche.<br>\u2014 120 euros.<br>Le double de ce qu\u2019annon\u00e7ait le d\u00e9pliant. Elle ne dit rien, lui tend l\u2019argent. Il range l\u2019appareil, sort sans se retourner.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019allonge sur le lit.<br>Le cri et les notes de piano ont disparu. L\u2019odeur de l\u2019algue aussi. Mais il y reste un chuchotement. Ent\u00eatant. Elle ferme les yeux. Ses l\u00e8vres se mettent \u00e0 bouger malgr\u00e9 elle. Forme des mots qu\u2019elle ne reconna\u00eet pas.<br>Une voix sort de sa bouche.<br>Ce n\u2019est pas la sienne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est tard. Il fait nuit. La pluie a rinc\u00e9 son pardessus et son sac \u00e0 dos. D\u2019un coup d\u2019\u00e9paule, elle pousse la porte vitr\u00e9e. Une clochette tinte au-dessus de la chambranle. Pendant quelques secondes, elle h\u00e9site \u00e0 entrer. Le froid s\u2019immisce entre sa veste et sa nuque. Elle referme derri\u00e8re elle.Aussit\u00f4t, une odeur d\u2019algue moisie lui saisit les narines.\u2014 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-12-un-cri-des-notes-de-piano-et-une-odeur-dalgue\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#histoire #12 | Un cri, des notes de piano et une odeur d\u2019algue<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":712,"featured_media":202793,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7812,7916],"tags":[274,159,1040,370],"class_list":["post-202792","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-histoire","category-histoire-12-toussaint-hotel","tag-chambre","tag-nuit","tag-odeur","tag-voix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202792","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/712"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=202792"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202792\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":203032,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202792\/revisions\/203032"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/202793"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=202792"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=202792"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=202792"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}