{"id":202875,"date":"2025-12-17T11:13:20","date_gmt":"2025-12-17T10:13:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=202875"},"modified":"2025-12-19T21:33:43","modified_gmt":"2025-12-19T20:33:43","slug":"histoire-12-toussaint-lautel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-12-toussaint-lautel\/","title":{"rendered":"#histoire #12 | Toussaint, l\u2019autel"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/4EE7BCD4-CD84-4CFB-AA40-358AD46D0772-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-202876\" style=\"aspect-ratio:0.750009931275573;width:95px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/4EE7BCD4-CD84-4CFB-AA40-358AD46D0772-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/4EE7BCD4-CD84-4CFB-AA40-358AD46D0772-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/4EE7BCD4-CD84-4CFB-AA40-358AD46D0772-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/4EE7BCD4-CD84-4CFB-AA40-358AD46D0772-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/4EE7BCD4-CD84-4CFB-AA40-358AD46D0772-scaled.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions arriv\u00e9s par un jour de solstice, un soir sans lune \u00e0 l\u2019Abbaye. Une nuit \u00e0 passer dans la chambre de la sacristie Je ne sais plus tr\u00e8s bien \u00e0 quel moment la chambre de Valsaintes a commenc\u00e9 \u00e0 se dissoudre pour devenir autre chose qu\u2019une simple pi\u00e8ce attenante \u00e0 la sacristie et son autel. Je crois que c\u2019est venu d\u2019un glissement, une odeur de pierre froide, une vibration. Mais surtout, ce fut ce solstice d\u2019hiver o\u00f9 il se tenait, lui, debout pr\u00e8s de l\u2019autel, et ce silence que seules les \u00e9glises savent fabriquer. La lumi\u00e8re ne venait pas vers lui : c\u2019\u00e9tait lui qui la recevait, lui qui devenait, l\u2019espace d\u2019un instant, une silhouette dans ce faisceau.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai vu se pencher l\u00e9g\u00e8rement, comme si le marbre l\u2019appelait. Et puis le rayon \u2014 cette lance p\u00e2le venue d\u2019un angle si pr\u00e9cis du ciel qu\u2019on aurait pu croire \u00e0 un pacte secret entre l\u2019architecture et la rotation de la terre \u2014 s\u2019est appuy\u00e9 sur son \u00e9paule, pos\u00e9 sur sa nuque, pour remonter doucement vers son visage. Il n\u2019a pas boug\u00e9. Il \u00e9tait devenu une g\u00e9om\u00e9trie provisoire. Je crois que c\u2019est l\u00e0 que tout a commenc\u00e9, non pas l\u2019histoire elle-m\u00eame, mais cette sensation d\u2019\u00eatre dans un lieu qui contenait d\u00e9j\u00e0 d\u2019autres lieux, parce qu\u2019une chambre \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la sacristie ne pouvait \u00e0 jamais demeurer seule.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette chambre, une cellule monastique, \u00e9troite&nbsp;; des murs \u00e9pais de pierre claire, quelques \u00e9tag\u00e8res en pl\u00e2tre, sa fen\u00eatre meurtri\u00e8re d\u00e9coupant un rectangle d\u2019herbes aromatiques et de roses. Sur le miroir au-dessus du lavabo, plaqu\u00e9e, une croix en bois rappelait \u2014 avec insistance \u2014 que toute image proc\u00e8de d\u2019une absence. Il y avait de la paix dans cette pi\u00e8ce, une paix qui se d\u00e9posait sur les objets, mais qui ne parvenait jamais tout \u00e0 fait jusqu\u2019\u00e0 moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il entra plus tard, apr\u00e8s la disparition du rayon, il portait encore une trace lumineuse sur le visage. Il ne s\u2019assit pas imm\u00e9diatement : il posa la main sur le mur, comme pour \u00e9prouver la r\u00e9alit\u00e9 de la pierre, puis tourna la t\u00eate vers la fen\u00eatre, vers le jardin d\u2019herbes s\u00e8ches o\u00f9 les p\u00e9tales de roses h\u00e9sitaient. Je me souviens de ce geste, si simple : sa main glissant sur la couverture bordeaux du lit deux places. Tout \u00e9tait l\u00e0 \u2014 le silence, la lenteur, les ombres h\u00e9sitantes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cet instant, j\u2019ai compris qu\u2019il y aurait d\u2019autres chambres, et qu\u2019elles viendraient se loger dans celle-ci sans avertir, comme des \u00e9chos lointains, des ondes retenues frappant une m\u00eame paroi.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re de ces chambres, ou la deuxi\u00e8me \u2014 car les ordres importent si peu \u2014 se trouvait en Am\u00e9rique du Sud. Aucun mur de pierre ici : seulement des moustiquaires tendues entre des montants en bois l\u00e9g\u00e8rement instables que le vent nocturne mettait en mouvement. Tout y \u00e9tait ouvert, perm\u00e9able. La lumi\u00e8re bleut\u00e9e p\u00e9n\u00e9trait. Les arbres trop proches, luxuriants participaient de la pi\u00e8ce, les palmes se pressaient contre la trame fine de la moustiquaire, cherchant une issue vers l\u2019int\u00e9rieur. Le lit, recouvert d\u2019une toile impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019odeurs v\u00e9g\u00e9tales, semblait flotter dans une semi-nuit au bruissement continu d\u2019insectes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens l\u2019avoir cherch\u00e9e, avoir march\u00e9, laissant dans le sol des empreintes molles, elles s\u2019effa\u00e7aient en quelques minutes reprises par le vent. Et dans cette chambre, o\u00f9 tout bougeait, je me surpris \u00e0 reconna\u00eetre un d\u00e9tail infime de Valsaintes \u2014 peut-\u00eatre le geste d\u2019une main repoussant un rideau de plantes ou simplement cette fa\u00e7on qu\u2019a l\u2019espace de se laisser toucher.<\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me chambre, plus tard, prit place dans un cadre presque solennel : l\u2019American Colony, \u00e0 l\u2019Est plus \u00e0 l\u2019est. Plafonds hauts, murs enduits de pl\u00e2tre ancien, tentures lourdes aux arabesques, meubles en olivier. La fen\u00eatre ouvrait sur un jardin int\u00e9rieur o\u00f9 des citronniers r\u00e9pandaient une odeur fine, presque tranchante. Au-del\u00e0, les toits de la vieille ville, sable et or dessinaient l\u2019horizon.<\/p>\n\n\n\n<p>La chambre \u00e9tait baign\u00e9e d\u2019orient, dense, presque immobile. L\u2019air lui-m\u00eame avait une m\u00e9moire. Sur la console, un miroir sans croix mais capable de restituer une pr\u00e9sence&#8230; Le lit, large, impeccablement pr\u00e9par\u00e9, semblait attendre des histoires, celles d\u2019autres passages.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est entr\u00e9 dans la chambre sans bruit. Il portait un manteau l\u00e9ger, et un foulard p\u00e2le dessinait sur sa gorge une ligne d\u00e9licate. D\u2019un geste Il a soulev\u00e9 le voilage de la fen\u00eatre, et la lumi\u00e8re, toute la lumi\u00e8re, est venue s\u2019\u00e9tendre derri\u00e8re lui, dessinant sa silhouette avec&nbsp;&nbsp;pr\u00e9cision, le m\u00eame visage, transfigur\u00e9 par le lieu. Il m\u2019a regard\u00e9e, \u00e9tait-ce apr\u00e8s un long trajet&nbsp;? cette chambre n\u2019\u00e9tait-elle qu\u2019une nouvelle porte ouvrant sur celles que nous avions d\u00e9j\u00e0 habit\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais si ces trois chambres existent vraiment ou si je les ai construites \u00e0 partir de fragments recompos\u00e9s en moi. Lorsque je repense \u00e0 Valsaintes, \u00e0 la pierre calcaire, au parfum des herbes, j\u2019entends imm\u00e9diatement un bruissement de moustiquaire. Lorsque je vois la lumi\u00e8re de J\u00e9rusalem, je sens dans ma paume la rugosit\u00e9 du mur monastique. Et lorsque je ferme les yeux, le rayon du solstice traverse encore la pi\u00e8ce en direction de l\u2019autel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je pourrais tenter d\u2019organiser ces souvenirs, d\u2019en extraire la version exacte. Mais l\u2019exactitude n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 le souci premier de ces chambres : elles existent dans leur superposition, dans leur mani\u00e8re de se contaminer, de s\u2019appeler discr\u00e8tement l\u2019une l\u2019autre. Elles constituent un h\u00f4tel sans adresse, sans cl\u00e9, o\u00f9 les portes donnent sur des lieux que je n\u2019ai peut-\u00eatre jamais quitt\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Suspendu au solstice, lui se tient parfois dans un angle, parfois derri\u00e8re une paroi de moustiquaire, parfois devant une fen\u00eatre ouverte sur les citronniers, il demeure le seul point fixe dans ce mouvement. Je ne sais pas d\u2019o\u00f9 il vient. Je ne sais pas s\u2019il a r\u00e9ellement partag\u00e9 ces chambres ou si je l\u2019y ai convoqu\u00e9 \u00e0 chaque fois. Mais je sais que dans le silence de Valsaintes, lorsqu\u2019il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 sur l\u2019autel et que la lumi\u00e8re du solstice a gliss\u00e9 sur lui, quelque chose s\u2019est ouvert en moi \u2014 un seuil, un passage, une chambre en formation.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis, je ne fais que la traverser encore.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous \u00e9tions arriv\u00e9s par un jour de solstice, un soir sans lune \u00e0 l\u2019Abbaye. Une nuit \u00e0 passer dans la chambre de la sacristie Je ne sais plus tr\u00e8s bien \u00e0 quel moment la chambre de Valsaintes a commenc\u00e9 \u00e0 se dissoudre pour devenir autre chose qu\u2019une simple pi\u00e8ce attenante \u00e0 la sacristie et son autel. 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