{"id":203237,"date":"2025-12-29T15:01:41","date_gmt":"2025-12-29T14:01:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=203237"},"modified":"2025-12-30T09:40:36","modified_gmt":"2025-12-30T08:40:36","slug":"histoire-12-nommez-nous-nommez-nous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-12-nommez-nous-nommez-nous\/","title":{"rendered":"#histoire #12 | Nommez-nous&#8230; Nommez-nous&#8230;"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"614\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/WP_20140419_008-614x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-203310\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/WP_20140419_008-614x1024.jpg 614w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/WP_20140419_008-252x420.jpg 252w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/WP_20140419_008-768x1280.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/WP_20140419_008-921x1536.jpg 921w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/WP_20140419_008.jpg 979w\" sizes=\"auto, (max-width: 614px) 100vw, 614px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Quand ils sont arriv\u00e9s \u00e0 Paris, avant les maisons vides, ils ont habit\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Une seule chambre pour trois. Un lavabo en fa\u00efence jaunie par le th\u00e9 (c\u2019est du moins ce que Selim avait pr\u00e9tendu). Un bidet plus familier des culs des filles qui tapinaient dans le quartier que des petites lessives de grand-m\u00e8re. Elle \u00e9tait jeune alors, et le miroir biseaut\u00e9 lui renvoyait son Maroc natal en pleine face sur fond de papier \u00e0 fleurs criardes. La glace de l\u2019armoire lui pr\u00e9cisait qu\u2019elle \u00e9tait mal habill\u00e9e et maigre comme les chats qui tra\u00eenaient dans les ruelles alentour, aussi bruyants dans leur \u00e9bats que les clients qui montaient et descendaient dans l\u2019escalier \u00e0 toute heure. Les grincements faisaient g\u00e9mir Osmin dans son sommeil. Sa sant\u00e9 s\u2019\u00e9tait am\u00e9lior\u00e9e d\u2019un coup d\u00e8s qu\u2019ils avaient quitt\u00e9 le bateau. Pour Selim, ils \u00e9taient loin du compte et c\u2019est lui qui occupait l\u2019unique lit de fer, tandis que ma grand-m\u00e8re se pelotonnait dans un fauteuil en velours r\u00e2p\u00e9. Si inconfortable qu\u2019il ait pu \u00eatre, elle n&rsquo;a eu de cesse de le convoquer, en esp\u00e8ce, mati\u00e8re ou couleur (un vert bronze, avec des reflets cuivr\u00e9s), dans toutes les demeures que je lui ai connues. Et l\u2019autre jour, en arrivant chez nous, Osmin s\u2019est exclam\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Le fauteuil de Paris\u00a0!\u00a0\u00bb devant l\u2019ultime copie qu\u2019elle avait acquise dans la brocante d\u2019un juif press\u00e9 de quitter le territoire. Je ne l\u2019ai pas d\u00e9tromp\u00e9. Je ne le pourrais pas, quand bien m\u00eame je le voudrais. Et d\u2019ailleurs, il a raison, c\u2019est le fauteuil de Paris, il en a bien m\u00e9rit\u00e9 le titre apr\u00e8s ces longs mois o\u00f9 ma grand-m\u00e8re l\u2019avait \u00e9lu comme dernier refuge. Elle ne dormait plus ailleurs que roul\u00e9e en boule sur son gros coussin \u00e0 boutons, toujours plus petite\u2026 La chambre \u00e9tait exigu\u00eb, mais apr\u00e8s la cabine de la travers\u00e9e, elle suffisait. C\u2019\u00e9tait le d\u00e9but de l\u2019hiver, la pr\u00e9sence massive d\u2019Osmin donnait l\u2019illusion de r\u00e9chauffer la pi\u00e8ce. Lui, dormait par terre, le plus souvent devant la porte, faisant barrage aux courants d\u2019air, aux voleurs et aux clients \u00e9gar\u00e9s. Elle ne fermait qu\u2019un \u0153il. Elle surveillait l\u2019effet des drogues sur Selim avec une attention d\u00e9cupl\u00e9e par la crainte de faire erreur. C\u2019\u00e9tait une soigneuse n\u00e9e. Ce n\u2019est pas une expression\u00a0: elle tenait le don de sa propre grand-m\u00e8re. Il avait esquiv\u00e9 une g\u00e9n\u00e9ration entre elles, comme souvent ce genre de talent. Ce n\u2019\u00e9tait pas tant un pouvoir magique qu\u2019une vitalit\u00e9 particuli\u00e8re. Sa m\u00e8re ne lui avait jamais pardonn\u00e9 pourtant, comme si les enfants \u00e9taient responsables des usages qui les pr\u00e9c\u00e8dent et les fa\u00e7onnent. Elle n\u2019avait pas h\u00e9sit\u00e9 une seconde \u00e0 quitter le pays, la famille. \u00c0 moins que la succession pr\u00e9cipit\u00e9e des \u00e9v\u00e9nements qui avaient conduit \u00e0 son d\u00e9part ne lui ait pas laiss\u00e9 le temps d\u2019y songer. Rester c\u2019\u00e9tait baisser la t\u00eate, accepter le mariage dont Selim l\u2019avait sauv\u00e9e, pratiquer le soin sous la r\u00e9probation pesante de sa m\u00e8re, mais pour des cas familiers, plus faciles et qui lui auraient valu une belle r\u00e9putation. Au lieu de cela, elle regardait une ville de toits pointus et de brouillard, depuis la fen\u00eatre froide d\u2019un h\u00f4tel de passe, sans assurance de pouvoir maintenir celui qui dormait comme un cadavre, du c\u00f4t\u00e9 de la vie. Quant \u00e0 Osmin, que seuls les croissants de chez Prunier amenaient \u00e0 une forme de sociabilit\u00e9 acceptable, elle pr\u00e9f\u00e9rait ne pas savoir ce qu\u2019elle pressentait \u00e0 son sujet. Osmin \u00e9tait remis \u00e0 plus tard et peut-\u00eatre, a-t-elle pu croire alors, \u00e0 jamais. Il \u00e9tait une sorte de personnage secondaire, accessoire de l\u2019ordre des priorit\u00e9s. Elle le comparait souvent \u00e0 l\u2019armoire, o\u00f9 pendaient leurs rares possessions et leurs manteaux bien trop l\u00e9gers pour la saison. Il \u00e9galait le meuble en hauteur et aussi dans une forme d\u2019immobilit\u00e9, pos\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait tout le jour, les bras crois\u00e9s, entre le chevet au petit-dessus de marbre f\u00eal\u00e9 et le coin du mur o\u00f9 le papier peint, us\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9ment aux passages r\u00e9p\u00e9t\u00e9s des corps et des bagages, avait perdu deux tons. Elle a emport\u00e9 cette image et sur la fin, elle employait pour son visage p\u00e2li l\u2019expression \u00ab\u00a0papier d\u2019h\u00f4tel, une mine de papier d\u2019h\u00f4tel\u00a0\u00bb qui m\u2019a d\u2019abord amus\u00e9e avant de m\u2019intriguer au point que j\u2019ose, enfin, lui poser les questions que je portais depuis l\u2019enfance et dont j\u2019essaie de consigner ici les r\u00e9ponses que je parviens \u00e0 glaner. Depuis leur arriv\u00e9e \u00e0 Paris, les fameuses fi\u00e8vres de Selim avaient repris. Quand il divaguait dans son sommeil Osmin se r\u00e9veillait pour boire ses paroles, qu\u2019il rem\u00e2chait ensuite tout le jour, laissant \u00e9chapper par bouff\u00e9es quelques bribes. Il portait un regard r\u00e9probateur sur les linges mouill\u00e9s qu\u2019elle appliquait sur le front du malade et qui, lui apportant un peu de calme, le rendaient moins loquace. Mais jamais Osmin ne se serait oppos\u00e9 aux soins. Elle profitait de la premi\u00e8re accalmie nocturne pour se laver au lavabo, apr\u00e8s avoir d\u00e9pli\u00e9 un petit paravent en toile de Jouy fatigu\u00e9e. Elle a conserv\u00e9 un go\u00fbt pour ces motifs exotiques et je l\u2019ai toujours vu boire dans une tasse de porcelaine fine aux dessins bleus de moutons et de berg\u00e8res, qui avait miraculeusement travers\u00e9 toutes les \u00e9poques, toutes les mis\u00e8res et trois fois la m\u00e9diterran\u00e9e pour finir dans sa petite maison au Liban. Bien avant de poss\u00e9der un semblable objet, un instituteur fran\u00e7ais qui logeait chez eux lui avait fait apprendre un po\u00e8me qui l\u2019\u00e9voquait. Elle ne l\u2019avait pas bien compris d\u2019abord, mais elle s\u2019en souvenait si bien qu\u2019elle avait pu nous l\u2019apprendre \u00e0 son tour, pour tenter de nous transmettre les premiers rudiments de la langue des colons. <em>Nommez-nous, Nommez-nous<\/em>&#8230; Ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une comptine pour nous. Nous ignorions tout de l\u2019\u00e9rudition de celui qui l\u2019avait \u00e9crite. Dans notre pays en guerre, nous l\u2019appelions <em>Le D\u00e9sarm\u00e9<\/em>, et il nous faisait un peu piti\u00e9 et un peu rire avec ses po\u00e8mes futiles. Son image, dont nous ignorions tout, s\u2019est commod\u00e9ment confondue avec celle de <em>Monsieur\u2026<\/em> Dans les derniers mois, je l\u2019entendais parfois en murmurer quelques vers entre deux gorg\u00e9es. <em>Nommez-nous\u2026 nommez-nous\u2026<\/em> revenait en boucle tandis que je voyais bouger ses l\u00e8vres sans bruit au-dessus de la tasse. De la petite chambre de Paris, elle a \u00e9galement gard\u00e9 habitude de proc\u00e9der \u00e0 de lentes et m\u00e9ticuleuses ablutions une fois la maisonn\u00e9e endormie. \u00ab\u00a0Dans la solitude parfaite du sommeil des autres, il y a quelque chose d\u2019un secret\u00a0\u00bb\u2026\u00a0Au matin, Selim, incapable de se lever sans aide, enrageait de sa faiblesse. Il la pressait alors de questions sur les dosages des drogues qu\u2019elle lui faisait prendre sous trois formes\u00a0: en onguent, en cataplasme et en infusion br\u00fblante qu\u2019elle mettait \u00e0 bouillir sur le petit po\u00eale \u00e0 charbon du couloir. Cet interrogatoire, d\u00e9sagr\u00e9able au premier abord, quand elle l\u2019avait cru une remise en question de ses comp\u00e9tences \u00e0 le soigner, s\u2019av\u00e9ra, \u00e0 la longue, une simple m\u00e9thode d\u2019\u00e9chauffement, d\u2019autant plus efficace qu\u2019elle s\u2019appliquait \u00e0 demeurer ferme, voire \u00e0 lui tenir t\u00eate, comme un petit animal effarouch\u00e9, mais born\u00e9. Ragaillardi, il posait ses beaux pieds sur la pauvre descente de lit qui couvrait le plancher gris, comme un pansement sur une jambe de bois, laissant entrevoir la chambre du dessous. Il demandait \u00e0 Osmin de vider l\u2019or de ses poches, y prenait quelques pi\u00e8ces et criait comme un diable\u00a0: \u00ab\u00a0Chez Prunier\u00a0!\u00a0\u00bb, \u00e0 quoi Osmin abondait en grondant \u00ab Croissants\u00a0! Croissants\u00a0!\u00a0\u00bb comme un corbeau. \u00c0 eux deux, ils r\u00e9veillaient pour un instant tout l\u2019h\u00f4tel \u00e9puis\u00e9, qui r\u00e9pondait de chaque chambre par des insultes color\u00e9es, avant de retomber dans un sommeil opaque.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Dans la solitude parfaite du sommeil des autres, il y a quelque chose d\u2019un secret\u00a0\u00bb\u2026 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-12-nommez-nous-nommez-nous\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#histoire #12 | Nommez-nous&#8230; Nommez-nous&#8230;<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":203310,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7812,7916],"tags":[],"class_list":["post-203237","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-histoire","category-histoire-12-toussaint-hotel"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/203237","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=203237"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/203237\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":203349,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/203237\/revisions\/203349"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/203310"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=203237"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=203237"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=203237"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}