{"id":20325,"date":"2019-11-29T23:00:16","date_gmt":"2019-11-29T22:00:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=20325"},"modified":"2019-12-02T01:06:17","modified_gmt":"2019-12-02T00:06:17","slug":"ou-les-paupieres-saccrochent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ou-les-paupieres-saccrochent\/","title":{"rendered":"O\u00f9 les paupi\u00e8res s&rsquo;accrochent"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur la moquette rouille, dans la chambre carr\u00e9e, coudes genoux elle rampe, avance jusqu\u2019au coffre o\u00f9 dort sa poup\u00e9e, et elle dit que c\u2019est sale et que c\u2019est d\u00e9gueulasse, tandis que la m\u00e8re passe l\u2019aspirateur \u2013 <em>ma moquette, elle est sale d\u00e9gueulasse \u2013 <\/em>et elle r\u00e9p\u00e8te encore, m\u00eame si proprette, la chambrette, sans mouton de moquette, depuis l\u2019apparition disparition de la machine \u00e0 dos rond, et rouge et noire et vrombissante, \u00e9trange scarab\u00e9e g\u00e9ant qui avale chaque jour sur son passage, au centre et dans les coins, grande d\u00e9voration du monstre bruyant au long cou de plastique tournicotant \u2013 et elle rampe vers le coffre blanc, et les mots sortent encore, <em>moquette sale d\u00e9gueulasse<\/em>, qui font rire sa m\u00e8re ou l\u2019agacent, m\u00e9moire poussi\u00e8re&#8230; tandis qu\u2019il rentre du travail, pose le pied sur les tomettes devant l\u2019escalier de marbre et bois vers les chambres \u00e0 l\u2019\u00e9tage, mais il ne monte pas \u2013 \u00e0 droite, c\u2019est la cuisine et les grands carreaux bleus, mais il n\u2019y entre pas \u2013 il passe, il continue jusqu\u2019au renfoncement vers la gauche et la discr\u00e8te porte \u2013 lenteur et prudence du verrou m\u00e9tallique, mais \u00e7a r\u00e9sonne, le cliquetis, bruit du loquet, \u00e7a vous trahit \u2013 et descend \u00e0 la cave, marches de b\u00e9ton brut, granit gris et froid sous les pas \u2013 pas de loup, pas de bruit, ou si peu \u2013 jusqu\u2019au sol de graviers qui cr\u00e9pite \u2013 \u00e7a ne pardonne pas, va o\u00f9 ses pas le poussent chaque soir, dans l\u2019antre o\u00f9 il noie sa d\u00e9solation \u2013 et depuis la chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage, la femme entend ce qui se trame, ce qui s\u2019imprime, ce qui se grave, ce que les pas charrient de drame, ce qui se grave dans les graviers, qui fait des traces \u2013 le vin comme du sang \u2013 comme un certain jour blafard dans la cour du lyc\u00e9e, pr\u00e8s du sol gris o\u00f9 les larmes n\u2019ont pas coul\u00e9, bien oblig\u00e9es de se cacher, de retourner \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, tandis qu\u2019elle regardait en bas, le goudron, le bitume, les cailloux minuscules, o\u00f9 les paupi\u00e8res s\u2018accrochent, qu\u2019on avale un par un, car il faut ravaler, quand on est quitt\u00e9, les cailloux comme les couleuvres rampant au sol d\u00e9sert\u00e9, o\u00f9 le corps glisse, s\u2019enfonce, absorb\u00e9 dans les sables qui figent, statufient, mettent \u00e0 genoux \u2013 avant de se reprendre, de courir sous la pluie et sans se retourner, et ses pieds ont cogn\u00e9 contre le pav\u00e9, les rayures grises et blanches des passages prot\u00e9g\u00e9s \u2013 ne pas en plus se faire renverser, quitter la cour o\u00f9 il l\u2019a quitt\u00e9e, l\u2019autre, le tout premier, celui dont le pr\u00e9nom commen\u00e7ait par un G \u2013 courir contre le vent dans la temp\u00eate au-dedans, et continuer, franchir le temps, les \u00e2ges \u2013 pour se retrouver l\u00e0, contre la rampe, oreille tendue vers le bas, aux aguets, \u00e0 \u00e9pier, contre cet escalier o\u00f9 le silence, bourdonnement \u00e9pais, s&rsquo;entrechoque \u00e0 la voix de la petite qui demande \u00e0 passer, qui veut descendre l&rsquo;escalier, dont chaque marche offre un je t\u2019aime\u00a0: elle dit je t\u2019aime \u00e0 chaque marche, elle dit <em>je t\u2019aime maman<\/em>, <em>je t\u2019aime tellement que j\u2019en peux plus de toi<\/em>, <em>je t\u2019aime tellement que je voudrais t\u2019avoir plus que je t\u2019ai<\/em>, la po\u00e9tesse, avec sa robe d\u2019\u00e9t\u00e9 piqu\u00e9e de petites pommes orange, ses nattes qui battent l\u2019air \u2013 haute comme trois pommes, la po\u00e9tesse \u2013 et elle d\u00e9vale les marches une \u00e0 une en \u00e9grenant les mots d\u2019amour, ses mots \u00e0 elle, et jet\u00e9s l\u00e0, comme l\u2019air de rien, avant de courir dans la rue, les chemins, pour retrouver sa s\u0153ur et les chiens qui aboient au loin tandis que sur les touches blanches du piano noir comme ciel, ses doigts divaguent en do r\u00e9 mi fa sol o\u00f9 elle est seule comme nulle, silence sans lui qui ne joue plus, sa voix qui ne sonne plus, mais il lui r\u00e9 mi fa si do lui reste le piano, pour jouer, faire semblant, faire des si, des comme si\u00a0: sa main qui ne touche plus, sa joue contre sa joue, sa peau qui n\u2019est plus son sol, ses l\u00e8vres qui ne sont plus son sol \u2013 et elle sombre au piano noir comme on plonge au pass\u00e9, joue comme on tape des mots noirs sur fond blanc, partition droit devant, et quand je dis pass\u00e9, tu sais bien de qui, de qui je veux parler, de celui qui, celui qui parti loin devant il y a bien longtemps et sans se retourner, et elle comme deux ronds de flan dans la cour du lyc\u00e9e, elle le voit arriver le parpaing dans la gueule, c\u2019est-\u00e0-dire, c\u2019\u00e9tait pas la porte \u00e0 c\u00f4t\u00e9, fallait prendre la voiture ou le train ou l\u2019avion droit devant, l\u2019autoroute du sud et rouler des heures durant tandis que loin derri\u00e8re, elle rompue face contre terre \u2013 l&rsquo;\u00e9tendue de cailloux \u00e0 se casser les dents \u2013 alors elle a couru droit devant et toujours encore elle court, fuite en avant, et si rien ne l\u2019arr\u00eate elle courra une vie durant, et les lignes de m\u00eame sur la page blanche droit devant pour noircir le papier, raconter chaque jour, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, comprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9, tricoter, recoudre les lambeaux du temps, donner forme \u00e0 l\u2019inachev\u00e9, \u00e9puiser les regrets, les souvenirs, oublier les yeux verts qui fixaient droit devant sous la chevelure brune \u00e9paisse du gar\u00e7on dont le pr\u00e9nom commen\u00e7ait par un G, lettre sacr\u00e9e en premi\u00e8re ligne plac\u00e9e tout devant comme dans grand, devant comme dans gar\u00e7on, devant comme dans grave, comme \u00e0 la fin du mot parpaing, ou au milieu si on veut, si on fait parpaingueule par exemple, oh on peut bien rire un peu, parpaing, parpaing, du latin perpetaneus, <em>ininterrompu<\/em>, \u00e9l\u00e9ment de ma\u00e7onnerie taill\u00e9 qui pr\u00e9sente deux faces lisses <em>ininterrompues<\/em> afin de r\u00e9aliser en m\u00eame temps les deux faces oppos\u00e9es d\u2019un mur infranchissable de part et d\u2019autre duquel on ne peut, comme la mer de part et d&rsquo;autre de laquelle on ne peut, la mer un mur droit devant o\u00f9 se casser les dents, la mer o\u00f9 volent les mouettes, voguent les bateaux, o\u00f9 s\u2019\u00e9tendent l\u2019absence, la b\u00e9ance \u00e0 perte de vue de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019eau, car assise sur la plage, elle regarde droit devant l\u2019\u00e9cume, la mer, les bateaux, et plus loin encore l\u2019horizon, la ligne devant, les lignes qui avancent, qui racontent l\u2019histoire oubli\u00e9e loin derri\u00e8re il y a si longtemps quand il a quitt\u00e9 le nord pour le sud, roul\u00e9 droit devant comme il roulait ses cigarettes en deux temps, trois mouvements, je me r\u00e9p\u00e8te, je tourne sur le rond-point du temps, et elle vingt ans plus tard comme par un fait-expr\u00e8s, comme par enchantement, comme on suit une trace de bave du nord au sud, partie \u00e0 son tour et plus loin encore de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer, et sur la plage nue, dans un recoin perdu, \u00e9perdument elle crie, et elle crie droit devant comme dans un miroir o\u00f9 elle ne le voit plus, et toute une vie ainsi, toute une vie ainsi passe, sous le toit rouge elle passe, sous le toit rouge, o\u00f9 p\u00e8se un morceau de ciel gris, elle passe l\u2019aspirateur dans la chambre de la petite \u2013 chambre carr\u00e9e, moquette rouille, tapisserie vert prairie capitonn\u00e9e, lapins bleus peints sur les murs, rideaux \u00e9pais \u00e0 fines fleurs o\u00f9 se refl\u00e8te le bouquet t\u00eate en bas, famille de roses s\u00e9ch\u00e9es accroch\u00e9e \u00e0 la boucle de fer forg\u00e9 en haut de la biblioth\u00e8que \u2013 passe l&rsquo;aspirateur dans la chambre de la petite \u2013 visage en c\u0153ur, yeux de biche, cheveux miel et or rassembl\u00e9s en deux tresses mal ajust\u00e9es, taches de rousseur \u00e9parses sur le bout du nez, rires en cascades \u2013 passe l&rsquo;aspirateur dans la chambre de la petite qu&rsquo;elle a grond\u00e9e \u00e0 cause des mots offensants d\u2019enfant, <em>ma moquette elle est sale d\u00e9gueulasse,<\/em> dits et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00e0 la m\u00e8re mi-rire mi-col\u00e8re qui, courb\u00e9e en deux tous les soirs apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9cole, le retour du travail \u2013 vaste bureau rectangulaire, tour de verre o\u00f9 l&rsquo;on peine \u00e0 respirer, bocal \u00e0 air conditionn\u00e9, grandes baies vitr\u00e9es sur le vide que l&rsquo;on traverse dans des cages transparentes, \u00e9tage apr\u00e8s \u00e9tage, en silence, dans la g\u00eane des sourires forc\u00e9s, et c&rsquo;est pareil \u00e0 la machine \u00e0 caf\u00e9, boutons argent\u00e9s, pi\u00e8ces m\u00e9talliques, gobelets plastique, \u00e7a descend et \u00e7a remonte et \u00e7a repart \u2013 passe l\u2019aspirateur ici et l\u00e0 et dans les coins, tandis que la petite attrape sa poup\u00e9e pour l\u2019embrasser, colle son minois mignon \u00e0 la t\u00eate de chiffon \u2013 joues de coton, nez en bouton, couettes rousses, robe rouge \u00e0 carreaux bleus et verts, yeux rieurs et sourire c\u00f4t\u00e9 face, moue et larmes de l&rsquo;autre \u2013 doux baiser refus\u00e9 au p\u00e8re quand il rentre du travail, <em>dis bonjour \u00e0 papa<\/em>, pas bonjour, d\u00e9tourner la t\u00eate, pas bisous, \u00e7a pique, pas commode le p\u00e8re, faut dire, renfrogn\u00e9, <em>dis bonjour \u00e0 papa<\/em>, mais elle ne veut pas s\u2019approcher quand il remonte de la cave, quand elles descendent l\u2019escalier pour courir au dehors dans la rue, les jardins, ou jouer quelques notes avant de faire \u00e0 manger, pr\u00e9parer le d\u00eener, <em>ah tiens tu es l\u00e0, je ne t\u2019avais pas entendu<\/em>, menteuse, elle fait bien comme elle peut, la menteuse, quand il rentre du travail, se tapit \u00e0 l\u2019\u00e9tage, passe l\u2019aspirateur dans la chambre ferm\u00e9e ouverte sur le dehors \u2013 ne pas entendre le cliquetis du verrou m\u00e9tallique, les pas lourds dans les marches de b\u00e9ton, ne rien entendre sauf les bruits de la rue, les cris des enfants, le moteur des voitures et les \u00e9clats de voix d&rsquo;un perron \u00e0 l&rsquo;autre ou sa voix \u00e0 elle qui raconte l\u2019histoire \u00e0 la petite et la poup\u00e9e, toutes trois assises sur la moquette rouille contre le flanc du lit, la couverture \u00e9paisse de dentelle anglaise, une histoire de princesse et de dragon dans un pays ravag\u00e9 par les flammes, une histoire qui finit bien comme dans les livres d\u2019images. Elle se cache l\u00e0, attend que \u00e7a passe tandis qu\u2019il fait son affaire en bas, s\u2019assouvit, ass\u00e8che sa soif et sa d\u00e9solation, et tout aussi bien pourrait-il prendre l\u2019escalier et monter \u00e0 l\u2019\u00e9tage pour les embrasser, avec elles raconter l\u2019histoire sur la couverture de dentelle anglaise, et par la fen\u00eatre il appellerait l\u2019autre petite, la plus grande au dehors, avec sa blondeur et ses longues jambes, alors elle accourrait \u00e0 la voix pour se jeter dans les bras forts et rire aux chatouilles du <em>papa-monstre<\/em>, <em>papa-robot<\/em>, et tous les quatre se vautreraient sur le grand lit d\u2019un m\u00e8tre soixante choisi tout expr\u00e8s pour accueillir la famille au complet, et ils feraient l\u2019avion, jambes parentales projet\u00e9es vers le ciel, fillettes sur\u00e9lev\u00e9es \u00e0 l\u2019horizontal, et par\u00e9es pour le d\u00e9collage, attention au d\u00e9part, turbulences jusqu\u2019au point d\u2019\u00e9quilibre, atterrissage en douceur dans la ouate des oreillers, corps enlac\u00e9s coll\u00e9s serr\u00e9s dans la prison d&rsquo;amour dont s\u2019effraieraient les fillettes \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e \u2013 et peut-\u00eatre qu\u2019il aimerait cela, cette possibilit\u00e9, s\u2019il ne filait pas vers le bas, les graviers, la poussi\u00e8re \u2013 faire ce qu\u2019il a \u00e0 faire \u2013 tandis que la m\u00e8re en haut fait bonne figure, d\u00e9crispe les sourires, que la petite n\u2019y voie que du feu : ne pas effrayer la poup\u00e9e coll\u00e9e \u00e0 la poup\u00e9e, avec ses nattes dor\u00e9es et ses yeux bruns et sa robe piqu\u00e9e de petites pommes orange, et en m\u00eame temps qu\u2019elle lit, qu\u2019elle tente de lire le doux dragon et la grande princesse, elle pense \u00e0 lui, l\u2019autre, le tout premier, le gar\u00e7on dont le pr\u00e9nom commen\u00e7ait par un G, se demande comment \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 si elle ne l\u2019avait pas vu un jour pour la derni\u00e8re fois \u00e0 travers la vitre-passager de la voiture de sa m\u00e8re \u00e0 elle venue la chercher au lyc\u00e9e \u2013 dans sa 309 blanche toute caboss\u00e9e, un poteau, un muret, <em>tu en as fait le tour!<\/em>, disait son p\u00e8re, <em>pas le compas dans l&rsquo;\u0153il!<\/em>, et \u00e7a les faisait rire, surtout elle de voir ses parents s&rsquo;esclaffer dans la complicit\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait pas tous les jours, mais pour le moment elle ne rit pas, pour le moment elles rentrent du lyc\u00e9e \u2013 sorte de navire \u00e9chou\u00e9 : du sol c&rsquo;est \u00e0 peine visible, mais il a la forme d&rsquo;un bateau, il suffit de prendre de la hauteur, se hisser sur le toit de la m\u00e9diath\u00e8que en face, ou tout en haut des marches qui donnent sur le th\u00e9\u00e2tre et les voies de chemin de fer, pour constater les couloirs comme des coursives, le pont au-dessus du cours d&rsquo;eau, canal b\u00e9tonn\u00e9 agr\u00e9ment\u00e9 de v\u00e9g\u00e9taux, et la proue o\u00f9 regarder au loin l&rsquo;horizon \u2013 et il est l\u00e0, il marche l\u00e0, sur le trottoir, avec cette autre qu\u2019elle, blonde et charpent\u00e9e, joues rouges \u00e0 cause du soleil de juin, chaleur de d\u00e9but d&rsquo;\u00e9t\u00e9, ou c&rsquo;est peut-\u00eatre d\u2019avoir trop march\u00e9,  peut-\u00eatre de trop s\u2019aimer \u2013 ils ne se touchent pas pourtant, ne se tiennent pas, marchent droit devant en deux lignes parall\u00e8les, et qui sait combien de temps ils ont march\u00e9, qui sait s\u2019ils ne marchent pas encore et sans se retourner, qui sait quel cours pour les choses si elle avait fait arr\u00eater la voiture pour baisser le carreau, porter la voix et dire :  <em>bonjour, c\u2019est moi, c\u2019est peut-\u00eatre la derni\u00e8re fois que je te vois<\/em>. Mais elle n\u2019a rien dit, n\u2019a rien fait, a regard\u00e9 les deux promeneurs vers l\u2019infini, lui les yeux verts sous la chevelure \u00e9paisse, avec ses grands bras, ses grandes jambes et son dos, ses \u00e9paules et ses mains, elle la blonde aux joues rouges dans la chaleur de l&rsquo;\u00e9t\u00e9, veste et pantalon de jean, venue dans sa vie \u00e0 lui apr\u00e8s elle, apr\u00e8s elle, et dans la fraction de seconde avant de les d\u00e9passer, une derni\u00e8re fois la t\u00eate tourn\u00e9e vers la vitre \u00e0 travers le carreau de la voiture 309 blanche toute caboss\u00e9e, elle a relu l&rsquo;histoire depuis le commencement, a revu la premi\u00e8re fois qu&rsquo;elle l&rsquo;a vu \u2013 premier jour de sixi\u00e8me et elle est en retard, \u00e0 cause de sa m\u00e8re qui peine \u00e0 se r\u00e9veiller, qui, le cheveu hirsute, boit un caf\u00e9, avant de s\u2019engouffrer dans la voiture en robe de chambre et chaussons fourr\u00e9s. Une fois au coll\u00e8ge, il faut se cacher derri\u00e8re les tro\u00e8nes pour qu\u2019on ne les voie pas, car s\u2019il prenait \u00e0 quelqu\u2019un l\u2019envie de s\u2019approcher pour saluer, il faudrait bien ouvrir la vitre pour dire bonjour et discuter, sortir de la voiture peut-\u00eatre, en robe de nuit et chaussons fourr\u00e9s, alors elles se planquent, comme en cavale au petit matin, et plus tard \u00e7a les fera rire, mais pas le premier jour\u00a0: le premier jour, ce n\u2019est pas dr\u00f4le. Elle n\u2019ose pas entrer dans la salle de classe, attend qu\u2019on l\u2019accueille d\u2019un regard. Le professeur fait l\u2019appel, cheveux gris, nez busqu\u00e9, veste de costume bleue, cartable de cuir marron pos\u00e9 \u00e0 sa gauche. Il se tourne vers elle, jette un \u0153il sec dont elle ne sait s&rsquo;il accueille ou manifeste un reproche, sans interrompre l&rsquo;\u00e9grenage des noms tap\u00e9s sur sa liste d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves. Dans l&rsquo;encadrement de la porte, ses deux pieds sont coll\u00e9s : un lapin dans les phares. Tous sont install\u00e9s dans la salle dont les murs sont jaunis. Elle regarde \u00e0 son tour, consid\u00e8re la classe, le groupe \u00e0 affronter, toutes les t\u00eates, les connues, les nouvelles, dans un balaiement flou qui ne permet d&rsquo;identifier personne, et parmi elles, une image se pr\u00e9cise, un visage comme il n&rsquo;y en eut jamais, n&rsquo;y en aura jamais plus, sa t\u00eate \u00e0 lui, sa t\u00eate \u00e0 lui nettement tout au fond de la classe. Il fait claquer le dossier de sa chaise contre le mur du fond, les genoux pos\u00e9s sur le bord de la table, t\u00eate projet\u00e9e en arri\u00e8re, riant de toutes ses dents, dont les deux de devant ne se touchent pas, se laissent de la place. Toujours se balan\u00e7ant, riant de ses grandes dents, il l\u00e8ve haut la main quand le professeur appelle son nom, un nom qu&rsquo;elle ne comprend pas d&rsquo;abord, une sorte de <em>charbovari <\/em>dont elle ne saisira le sens que plus tard, lorsqu&rsquo;elle l&rsquo;entendra pour la deuxi\u00e8me fois. Dans la salle de classe, elle ne voit que lui. Autour, de vagues pions, plan\u00e8tes d\u00e9risoires, qui tournent la t\u00eate de droite et de gauche pour le regarder faire et dire et rire et elle, comme un piquet, aveugl\u00e9e par la t\u00eate parfaite d&rsquo;enfant-adolescent, et lui le regard vert, les cheveux bruns fris\u00e9s, irradiant au milieu du rang et se balan\u00e7ant toujours \u2013 comme ils ont balanc\u00e9 leur histoire, quelques ann\u00e9es plus tard, mois d&rsquo;octobre au lyc\u00e9e : blafarde lumi\u00e8re du couloir, beiges les murs, n\u00e9ons, temps de soupe, les navets dans la soupe, ou le chou, elle la mouche dans la soupe, tant elle s\u2019est noy\u00e9e ce jour-l\u00e0, tant elle a perdu un membre, la m\u00e9moire, senti la balafre, tant elle compte les cicatrices. Un rendez-vous entre deux portes, furtif, pour torcher tout \u00e7a, cette affaire, torcher comme \u00e7a une premi\u00e8re fois, l\u00e9ger l\u00e9ger, et courir apr\u00e8s le bus qui n\u2019attend pas. Dans le couloir, se dire au revoir, on reste amis, promis, fixer les yeux une derni\u00e8re fois, pauvres sourires pinc\u00e9s, haussements d\u2019\u00e9paules, et d\u00e9valer les marches pour sortir, remettre de l\u2019air dans les poumons, \u00e9clater de joie, crier \u00e0 la libert\u00e9 recouvr\u00e9e. Elle a ri, tellement ri, ri si fort dehors sur le trottoir, \u00e0 se d\u00e9crocher la m\u00e2choire, elle a ri d\u2019un jaune si vert qu\u2019elle a cru vomir sur le trottoir. Elle a travers\u00e9 sur le passage \u00e0 grandes enjamb\u00e9es lestes et enjou\u00e9es. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 elle s\u2019est retourn\u00e9e, a cherch\u00e9 dans la foule, la cour vide de lui, d\u00e9j\u00e0 parti sur son scooter avec la brune en blouson de cuir, ou l\u2019autre encore, la blonde avec ses jeans bien aff\u00fbt\u00e9s, les araign\u00e9es, partis ensemble sur le scooter, pris le virage pour d\u2019autres rives, moteur hurlant, traces de boue sur la chauss\u00e9e, eau de boudin, et elle au fond de la marmite. Elle court toujours apr\u00e8s le bus, et quand elle court et quand elle marche, elle cherche encore dans les villes, les visages, les regards, mais ce n\u2019est jamais lui \u2013 surtout pas lui en bas, pas lui dans la cave qui refermera bient\u00f4t le verrou m\u00e9tallique. Elle attend qu\u2019il en finisse, respiration coup\u00e9e, t\u00eate entre deux barreaux dans la cage d\u2019escalier, poste de guet \u2013 et elle pense qu&rsquo;elle pourrait se jeter l\u00e0 dans la cage d&rsquo;escalier, voler, tourner avant de s&rsquo;effondrer, tourner comme \u00e0 la f\u00eate forraine \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e, dans les nacelles fix\u00e9es \u00e0 l&rsquo;axe solide lanc\u00e9 vers un ciel sans nuage, d&rsquo;o\u00f9 les visiteurs plus bas semblent des Playmobil de plastique sous la main du grand marionnettiste, et nous roulons tournons comme des enfants, rions crions \u00e0 couvrir de nos voix l&rsquo;espace festif r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 notre jeunesse dans le soleil \u00e9blouissant de d\u00e9but d&rsquo;\u00e9t\u00e9 \u2013 hectares s\u00e9curis\u00e9s pens\u00e9s pour le groupe, machines invent\u00e9es par des cr\u00e9ateurs fous pour projeter dans les airs la joie de vivre aussi bien que la peur \u2013 mais elle ne tombe pas, ne se penche m\u00eame pas, ne bouge pas d&rsquo;un geste, pense qu\u2019elle pourrait le faire, un jour peut-\u00eatre \u2013 peut-\u00eatre un soir au retour du travail : un soir, prendre sa place, se noyer \u00e0 son tour. Elle ne monterait pas dans les chambres comme \u00e0 son habitude, ne viendrait pas dire bonjour \u00e0 l\u2019\u00e9tage, bonsoir les enfants, n\u2019irait pas aider aux devoirs, jouer dans le bain, faire glisser les canards sur l\u2019eau de la baignoire, l\u2019aspirateur dans les coins \u2013 <em>elles sont grandes, va, maintenant, qu\u2019elles se d\u00e9brouillent<\/em>. Sans y penser, elle marcherait vers le cellier, dans le renfoncement sous le grand escalier, elle ouvrirait la porte, souffle coup\u00e9, tournerait le loquet, cliquetis, pas lourds aux marches de b\u00e9ton, gravillons, maudite planque o\u00f9 elle irait chercher l\u2019oubli dans la pi\u00e8ce un peu sombre sous le grand escalier. Apr\u00e8s cela, hagarde, elle voudrait dire un mot, dire bonsoir. Elle gravirait les marches lentement certainement, s\u2019appuierait contre le mur, la tapisserie \u00e0 fleurs. Il est possible, oui, qu\u2019elle s\u2019appuie, pour ne plus tituber, avant de se jeter. On dirait : on l\u2019a retrouv\u00e9e en bas de l\u2019escalier, d\u2019o\u00f9 elle s\u2019est jet\u00e9e, dont elle est tomb\u00e9e peut-\u00eatre, peut-\u00eatre a-t-elle gliss\u00e9, comment savoir, personne pour la voir, on ne saura jamais \u2013 mais soudain la petite force le passage \u00e0 l\u2019appel des chiens qui aboient au loin dans le jardin, et aux cris de sa s\u0153ur qui demande qu\u2019elle vienne jouer dans le soleil, alors elle l\u00e2che sa poup\u00e9e et elle court, d\u00e9vale les marches d\u2019escalier, elle dit <em>je t\u2019aime maman, je t\u2019aime tellement que j\u2019en peux plus de toi, je t\u2019aime tellement que je voudrais t\u2019avoir plus que je t\u2019ai<\/em>, avant de dispara\u00eetre par la porte vitr\u00e9e, la laissant seule face au piano noir o\u00f9 elle voit son reflet comme dans un miroir, pose les mains sur le clavier d&rsquo;\u00e9b\u00e8ne o\u00f9 elle invente, au son des sol fa mi r\u00e9 do, des do r\u00e9 mi fa sol, une chambre carr\u00e9e, chambre 113, moquette rase beige : au centre le lit, quatre pieds de fer, une couverture de laine verte, un drap impeccablement tir\u00e9 dont on n&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;une bande blanche sous deux oreillers blancs immacul\u00e9s comme souvent dans les h\u00f4tels \u2013 table de chevet, lampe de bureau, carnet, stylo. A gauche, un placard incrust\u00e9 dans le mur. Face \u00e0 la porte d&rsquo;entr\u00e9e o\u00f9 elle est rest\u00e9e post\u00e9e sans pouvoir avancer, une petite salle de bain &#8211; cabinet de toilette\u00a0: quelque chose de simple, de propre. Surtout, sur la droite, il y a une fen\u00eatre qui donne sur la plage, la mer, les bateaux, et peut-\u00eatre une mouette, au loin. Il est post\u00e9 l\u00e0, face \u00e0 la fen\u00eatre, il regarde dehors, \u00e9paules et dos carr\u00e9s dans le cadre de la fen\u00eatre, les jambes \u00e9cart\u00e9es l\u00e9g\u00e8rement dans le jean propre et us\u00e9, toujours le jean. La chemise est blanche sur le dos carr\u00e9 : c&rsquo;\u00e9tait ce dos d\u00e9j\u00e0 quand il avait quinze ans. Il regarde dehors au loin la mer, la houle l\u00e9g\u00e8re, l&rsquo;eau grise sous le ciel gris dans l&rsquo;atmosph\u00e8re bleut\u00e9e d&rsquo;apr\u00e8s-midi. Il ne bouge pas, tendu vers le dehors. La jambe gauche tremble imperceptiblement si on veut bien regarder et peut-\u00eatre la main aussi qu&rsquo;on ne voit pas, plaqu\u00e9e contre la fen\u00eatre, au creux du ventre. Il est possible que la respiration soit plus forte qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;accoutum\u00e9e, que le c\u0153ur s&#8217;emballe, que la peau tressaille, que les tempes bourdonnent devenues grises l\u00e9g\u00e8rement, ce qu\u2019elle verra peut-\u00eatre quand il tournera la t\u00eate, les stries au coin des yeux verts, les paupi\u00e8res alourdies, les joues creus\u00e9es peut-\u00eatre l\u00e9g\u00e8rement, les marques du temps. Pour le moment, elle ne voit que la nuque large sous la masse de cheveux rest\u00e9s bruns, les \u00e9paules carr\u00e9es, le dos droit et la jambe plus bas qui tremble par intermittence, qui fr\u00e9mit nerveusement dans la p\u00e9nombre, le contrejour, dans le silence \u2013 car elle a cess\u00e9 de jouer, est rest\u00e9e en arr\u00eat, la pens\u00e9e trop forte a endolori sa t\u00eate et bient\u00f4t le bruit sourd des pas lourds dans les marches de b\u00e9ton, bient\u00f4t le cliquetis, bient\u00f4t l\u2019heure de pr\u00e9parer le d\u00eener, et puis vite rappeler les enfants.   <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"750\" height=\"738\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/OEIL-FLOU.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-20334\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/OEIL-FLOU.jpg 750w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/OEIL-FLOU-420x413.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 750px) 100vw, 750px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur la moquette rouille, dans la chambre carr\u00e9e, coudes genoux elle rampe, avance jusqu\u2019au coffre o\u00f9 dort sa poup\u00e9e, et elle dit que c\u2019est sale et que c\u2019est d\u00e9gueulasse, tandis que la m\u00e8re passe l\u2019aspirateur \u2013 ma moquette, elle est sale d\u00e9gueulasse \u2013 et elle r\u00e9p\u00e8te encore, m\u00eame si proprette, la chambrette, sans mouton de moquette, depuis l\u2019apparition disparition de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ou-les-paupieres-saccrochent\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">O\u00f9 les paupi\u00e8res s&rsquo;accrochent<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":82,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1,1490],"tags":[],"class_list":["post-20325","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier","category-ete-2019-12-loeil-interieur"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20325","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/82"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=20325"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20325\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=20325"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=20325"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=20325"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}