{"id":203367,"date":"2025-12-30T20:00:40","date_gmt":"2025-12-30T19:00:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=203367"},"modified":"2026-01-06T09:37:51","modified_gmt":"2026-01-06T08:37:51","slug":"histoire-06-au-bord-du-reve-esther-ivan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/histoire-06-au-bord-du-reve-esther-ivan\/","title":{"rendered":"#histoire #06 | au bord du r\u00eave \/ Esther &amp; Ivan"},"content":{"rendered":"\n<p>Pourquoi tu ne m\u2019\u00e9cris pas ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est cela qu\u2019elle me glisse \u00e0 l\u2019oreille. Elle me suit, surtout la nuit. Elle me suit bien que j\u2019ai la sensation que c\u2019est moi qui la poursuit. Elle n\u2019appara\u00eet jamais clairement. C\u2019est une ombre qui se glisse dans les reflets de lune. Je peux voir sa silhouette parfois quand je plisse les yeux. Elle danse souvent. Elle danse comme moi. Mais mieux que moi. Elle danse sans penser. Son visage est toujours flou. Il transpara\u00eet par bribes sous une masse de cheveux jamais coiff\u00e9s, souvent humides. Esther est dans le froid. Dans la neige. Sous la pluie. Dans les lieux d\u2019attente. Quand je m&rsquo;assois sur un banc, si le jour tombe je sais qu\u2019elle va venir se glisser et me demander, encore. Pourquoi tu ne m\u2019\u00e9cris pas ? Je ne fais que \u00e7a. L\u2019\u00e9crire. Je t\u2019ai \u00e9crit, je lui r\u00e9ponds. Je t\u2019ai \u00e9crit dans mes carnets depuis des ann\u00e9es, depuis toute ma vie. Je t\u2019ai \u00e9crit avant m\u00eame de savoir \u00e9crire. Je t\u2019ai \u00e9crit dans mes po\u00e8mes. Je t\u2019ai \u00e9crit dans les bribes de roman qui tra\u00eenent dans mes tiroirs et dans mes ruminations. Je ne fais que \u00e7a. Je t\u2019\u00e9cris tant que je n\u2019\u00e9cris pas d\u2019autre choses. Que je ne danse plus. Elle marche \u00e0 une distance raisonnable de moi. Peu convaincue. Elle n\u2019appara\u00eet pas sur le bord du r\u00eave. Elle surgit d\u2019en dessous, de fissures qui font basculer dans l\u2019envers de soi. Elle guette au bord de moi-m\u00eame. Parfois elle a une longue jupe en velours rouge. D\u2019autre fois elle a les jambes nues. En sueur. Je me suis habitu\u00e9e \u00e0 sa pr\u00e9sence. Je veux qu\u2019elle parte mais je suis perdue quand elle n\u2019est pas l\u00e0. Non, tu ne m\u2019\u00e9cris pas, maintient-elle. Sa voix appelle mon nom la nuit. Je ne peux pas t\u2019\u00e9crire car tu te d\u00e9robes. Tu te d\u00e9robes \u00e0 moi et au r\u00e9cit. Tu ne laisses la place qu\u2019\u00e0 la folie, qu\u2019\u00e0 ce qui gratte, ce qui pousse derri\u00e8re le cr\u00e2ne. Tu n\u2019as pas d\u2019histoire Esther. Ou tu en as trop. Tu te glisses dans les r\u00e9cits des autres. Dans l\u2019envers du miroir. Une obsession \u00e0 la mauvaise place. Tu m\u2019\u00e9puises. Parfois pour lui donner forme, j\u2019ai model\u00e9 d\u2019autres silhouettes. Elle a une m\u00e8re, Nora. Qui regarde par la fen\u00eatre. Elle a une amie, Sabrina. Sabrina entend des choses la nuit. Il y a ce gar\u00e7on au parc qui d\u00e9truit un bonhomme de neige. Cette sc\u00e8ne revient, ent\u00eatante. Parfois Esther a cinq ans. Parfois elle a en cinquante. Elle sort acheter du lait la nuit. Parfois elle est vieille et elle tombe dans les escaliers. Elle griffe une autre fille dans les escaliers de l\u2019immeuble. Par fiert\u00e9, elle peut ne pas parler au point de se mordre la langue jusqu\u2019au sang. Parfois Esther s\u2019appelle Sarah. Elle r\u00eave de fuir le quartier. D\u2019autre fois elle s\u2019appelle Mina. Elle \u00e9pouse le Roi du Silence. Elle ne parle plus et sa m\u00e8re a des perles qui sortent de sa bouche quand elle s\u2019adresse \u00e0 elle. Esther, le menton pos\u00e9 sur son genou, m\u2019\u00e9coute attentivement. Mais il s\u2019agit toujours d\u2019elle. Des ersatz d\u2019elle. Qui sombrent aussi. Esther, tu sombres. Quoi que je fasse, tu sombres. Je ne veux pas sombrer avec toi. Je ne veux pas que ton corps sans mati\u00e8re m\u2019approche. Alors le temps de quelques souffles Esther dispara\u00eet. Elle revient toujours. Derri\u00e8re le miroir. Sa nouvelle trouvaille, ce sont mes cheveux blancs. Toutes les nuits je me r\u00eave devant le miroir, je me coiffe la t\u00eate en bas et quand je rel\u00e8ve le visage mes cheveux sont blancs. Je veux crier mais je ne peux pas. Elle se pr\u00e9cipiterait dans le cri. Elle se pr\u00e9cipiterait par ma bouche pour sortir de mes poumons et son ombre prendrait place sur mes genoux et dans le miroir je verrais son reflet. Ce serait moi et ce ne serait pas moi. Je deviendrais celle derri\u00e8re le miroir. C\u2019est peut-\u00eatre juste \u00e7a l\u2019histoire. L\u2019histoire de la femme derri\u00e8re le miroir.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Ivan, c\u2019est diff\u00e9rent. Ivan me sourit les bras tendus. Son visage est \u00e9clatant. Il a les dents du bonheur. C\u2019est un enfant. Il court dans la maison. Il renverse tout sur son passage et il s\u2019en fiche compl\u00e8tement. Il me tend les bras. Ivan m\u2019aime. C\u2019est quelque chose que j\u2019ai tout de suite su. Ivan m\u2019aime et je l\u2019aime. Sa pr\u00e9sence est chaude. J\u2019entends toujours Ivan arriver. Il ne me surprend pas. Parfois il joue avec un bout de bois. D\u2019autre fois il regarde l\u2019air soucieux le ciel orageux au loin. Il trottine \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s au cimeti\u00e8re. Il court apr\u00e8s le chat, l\u2019\u00e9norme chat aux moustaches qui fr\u00f4le le sol. Arr\u00eate Ivan, je lui dis. Tu vas lui faire peur. Il arr\u00eate mais je vois que c\u2019est difficile pour lui. Ivan est un enfant. Son temps est cyclique. Il recommence, apprend, d\u00e9fait, fait de nouveau. Un jour il va grandir. Il me demande parfois, les sourcils inquiets &#8211; il a de beaux sourcils bien dessin\u00e9s &#8211; Que va-t-il advenir de moi ? Je ne sais pas, Ivan. Nous allons le d\u00e9couvrir ensemble. Quand je ne sais pas Ivan s\u2019en va, sur le c\u00f4t\u00e9 du r\u00eave et revient avec des objets trouv\u00e9s. Il me propose un go\u00e9land bless\u00e9. Un vieux ballon crev\u00e9. Une barque. Des fleurs. On d\u00e9m\u00eale tout \u00e7a ensemble. On trouve des pistes, on rit, on se dispute. Ivan me fait confiance. Et je lui fais confiance. Un jour, de derri\u00e8re le r\u00eave il a ramen\u00e9 Myrrha. Je ne sais pas trop ce que j\u2019ai ressenti. Je sais que sous ses joues d\u2019enfants se cache quelque chose de la peau d\u2019Esther. Elle n\u2019a pas de maison. Pas de famille. Elle pense \u00e0 des choses \u00e9tranges, comme le fait que les choses ont toujours deux noms, un avec l\u2019ombre et l\u2019autre avec la lumi\u00e8re. Mais elle a Ivan. Elle a Ivan et elle a l\u2019\u00eele. Elle n\u2019accroche pas de lambeaux \u00e0 mon \u00e2me. Alors pour remercier Ivan, de derri\u00e8re la brume j\u2019ai model\u00e9 le grand-p\u00e8re, Joseph. Ivan l\u2019a tout de suite ador\u00e9. Quand il court dans le couloir en renversant tout, d\u00e9sormais ce n\u2019est plus \u00e0 moi de le sermonner. Je peux me concentrer sur mon \u00e9crit. Grand-p\u00e8re Joseph le fait \u00e0 ma place. Derri\u00e8re le r\u00eave, le Vent souffle et Ivan et moi nous savons qu\u2019il faudra qu\u2019il y retourne. Mais je ne le laisserai pas partir sans armes. Assis en tailleur sur le tapis, il lit par dessus mon \u00e9paule, concentr\u00e9. Sagement. Il n\u2019a pas peur. Ivan parfois me donne la main. Tant que c\u2019est un enfant. Un jour, ce sera un jeune homme et il devra repartir. Nous ne savons pas o\u00f9 nous allons mais nous y allons ensemble alors la lumi\u00e8re de phare brille, derri\u00e8re le r\u00eave.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourquoi tu ne m\u2019\u00e9cris pas ? C\u2019est cela qu\u2019elle me glisse \u00e0 l\u2019oreille. Elle me suit, surtout la nuit. Elle me suit bien que j\u2019ai la sensation que c\u2019est moi qui la poursuit. Elle n\u2019appara\u00eet jamais clairement. C\u2019est une ombre qui se glisse dans les reflets de lune. Je peux voir sa silhouette parfois quand je plisse les yeux. 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