{"id":203627,"date":"2026-01-08T12:47:28","date_gmt":"2026-01-08T11:47:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=203627"},"modified":"2026-01-08T20:57:29","modified_gmt":"2026-01-08T19:57:29","slug":"1-a-loree","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/1-a-loree\/","title":{"rendered":"#construire #01 | \u00c0 l\u2019or\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p>MON JOURNAL \u2013 C\u2019EST COMME \u00c7A QU\u2019IL A COMMENCE\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu te rends compte<\/em>\u2026  <em>N\u2019\u00eatre qu\u2019un grain de sable au milieu du d\u00e9sert, J\u2019ai peur que\u2026<\/em>,<em>de<\/em>\u2026 J\u2019illustrais ce carnet d\u2019auto-confidences dans un d\u00e9sordre propret et journalier : emploi du temps de l\u2019ann\u00e9e, ticket d\u2019entr\u00e9e au cin\u00e9ma, lettres d\u2019amour d\u2019Elie, de G\u00e9rard, de Patrick\u2026, photo du buste offert de Marie Cardinal, celle des larmes chavirantes de Romy Schneider, textes de Barbara ou de Maxime Le Forestier, r\u00e9sultats du BEPC. \u00ab\u00a0<em>Rue de Seine\u2026 dix heures et demie le soir<\/em>\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<em>Dans ma maison vous viendrez\u2026<\/em>\u00a0\u00bb (Je d\u00e9clamais \u00e0 tue t\u00eate avec derri\u00e8re la porte mon fr\u00e8re qui gloussait). r\u00e9pertoire des livres lus dans le d\u00e9sordre de ma non-biblioth\u00e8que\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La libert\u00e9 pas l\u2019anarchie\u00a0\u00bb<\/em>. Tirades enti\u00e8res de th\u00e9\u00e2tre (recopi\u00e9es sans noter la r\u00e9f\u00e9rence)\u00a0: <em>Madame, par piti\u00e9\u00a0! Madame, au nom du ciel\u00a0! Par votre couronne, par votre m\u00e8re, par les anges<\/em>. J\u2019\u00e9crivais pour me parler. <\/p>\n\n\n\n<p>CA  A PEUT-ETRE CONTINUE AVEC cette phrase dans le livre XIX &#8211; <em>De L\u2019esprit des lois<\/em>\u00a0: \u00ab <em>l\u2019empire du climat est le premier de tous les empires<\/em> \u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Madame Mohr. Une barbue qui ne changeait sa blouse en nylon qu\u2019une fois par trimestre, le jour du Conseil de classe, m\u2019enlevait des points \u00e0 chaque faute d\u2019orthographe, de grammaire et \u00e0 chaque oubli ou erreur d\u2019accentuation. Mme Mohr. Pour se rendre au Lyc\u00e9e, enfilait son vieux manteau d\u00e9fraichi qui la couvrait de pied en cap, manteau bien trop long pour circuler \u00e0 v\u00e9lo \u2013 pourtant ainsi que toujours elle se d\u00e9pla\u00e7ait. Sur le tr\u00e8s tard seulement s\u2019\u00e9tait finalement r\u00e9solue \u00e0 l\u00e2cher le guidon et circuler \u00e0 pied. N\u2019en \u00e9tait que plus reconnaissante encore \u00e0 sa vieille pelisse qui jusqu\u2019au bout de sa vie la prot\u00e9gerait. <\/p>\n\n\n\n<p>En cet instant, j\u2019hume l\u2019air frais, et reste un instant au pied de l\u2019arr\u00eat du bus 87 qui vient de repartir. Ma t\u00eate est tendue vers le soleil d\u2019hiver qui persiste dans son effort et prend peu \u00e0 peu ses aises. J\u2019ai plut\u00f4t l\u2019humeur gaie d&rsquo;un recommencement. Je goute aux bruits lointains de la ville &#8211; les touristes se sont ru\u00e9s sur le march\u00e9 de No\u00ebl. En face de moi, l\u2019imposante toiture du lyc\u00e9e Pontonniers, surmont\u00e9e d\u2019un bulbe polygonal termin\u00e9 par une fl\u00e8che \u00e0 girouette\u00a0: retrouvailles visc\u00e9rales avec l\u2019urbanisme germanique imp\u00e9rial de Strasbourg.<\/p>\n\n\n\n<p>CA S\u2019EST SANS AUCUN DOUTE POURSUIVI AVEC CA.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme Mohr. Racontait sa m\u00e8re hant\u00e9e par les grondements des canons, tant\u00f4t rapproch\u00e9s, tant\u00f4t plus lointains, les visages suspicieux des soldats allemands post\u00e9s aux barrages plant\u00e9s partout dans la ville, leurs voix sans appel en s\u2019adressant aux alsaciens pour leur demander leurs passeports [Ire\/p\u00e9sse] \u00ab Ihre P\u00e4sse ! \u00bb. L\u2019Alsace annex\u00e9e depuis plus d\u2019un demi-si\u00e8cle, ils \u00e9taient tous devenus des alsaciens allemands du Reichland. Chaque jour, d\u00e9pos\u00e9e par sa m\u00e8re au kindergarten, qui partait en suivant tirer la charrue sur l\u2019exploitation familiale. Hautes comme trois pommes, insultes des petites allemandes sous l\u2019\u0153il complice d\u2019une pu\u00e9ricultrice : \u00ab\u00a0<em>t\u00eates de fran<\/em>\u00e7aises\u00a0\u00bb [Francizeu\/chekopf] \u00ab\u00a0franz\u00f6sischer Kopf\u00a0! \u00bb. La petite Mme Mohr. Avait hurl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement en attendant le retour de sa m\u00e8re, laquelle demeurait impuissante \u00e0 rien dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Une seule photo gard\u00e9e de son enfance : robe de communiante, m\u00e8re raide et convenue, le visage fatigu\u00e9, le regard absent au pr\u00e9sent. N\u2019avait eu droit qu\u2019\u00e0 quelques mots sur le p\u00e8re, Gustave, des mots en Fran\u00e7ais prononc\u00e9s en chuchotant : agriculteur besogneux et droit, pris en tenaille entre son appartenance fran\u00e7aise de jadis et la d\u00e9claration de guerre. Mobilis\u00e9 d\u00e8s 1915. En uniforme allemand sur les champs de bataille de Lettonie &#8211;  jamais retrouv\u00e9. <em>\u00ab\u00a0Ils nous d\u00e9testaient<\/em>. <em>Ton p\u00e8re<\/em>, <em>il ne voulait pas, il ne voulait pas qu\u2019ils l\u2019obligent \u00e0 se battre. Il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 mourir. C\u2019est ainsi <\/em>\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Jeune fille : interdiction de parler le Fran\u00e7ais, obligation \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole d\u2019entonner avec entrain chaque d\u00e9but de journ\u00e9e des chants nazis&#8230; Qu&rsquo;\u00e0 cela ne tienne. Port\u00e9e par l&rsquo;\u00e9tude avec l&rsquo;\u00e9glise franciscaine ? Devenue professeur de latin et de grec en plus du fran\u00e7ais. Jamais perdu son accent alsacien, pr\u00f4nait m\u00eame sa richesse dialectale. Sur Strasbourg une sp\u00e9cialiste renomm\u00e9e des diff\u00e9rents codes orthographiques en usage, non originellement codifi\u00e9s. Et  l\u2019allemand ? Une gymnastique d\u2019une langue \u00e0 d\u00e9clinaisons.  Mari professeur de math\u00e9matiques, adepte comme elle de la paroisse. Un \u00ab\u00a0malgr\u00e9 nous\u00a0\u00bb incorpor\u00e9 de force dans la Wehrmacht en 1943. Devenu prisonnier sous l\u2019uniforme allemand par l\u2019arm\u00e9e rouge, jamais revenu, mort. <\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9but ? Un recommencement. Des d\u00e9buts sans fin\u2026 l\u2019Homme &#8211; un possible monstre. <\/p>\n\n\n\n<p>Un fr\u00eale rayon s\u2019infiltre entre les branchages d\u2019un platane centenaire \u00e0 belle allure du quai Saint Etienne et c\u2019est l\u00e0 que je choisis de r\u00e9chauffer un instant ma t\u00eate emmitoufl\u00e9e au travers de ma capuche et de mon cache-nez \u00e0 grosses mailles. Je savoure, remercie ces deux bras de L\u2019Ill qui embrassent ce long quai, l\u2019un en allant vers Le Petit Contades et la synagogue, l\u2019autre vers un quartier toujours en friche posant de multiples questions de r\u00e9am\u00e9nagement &#8211; gout d\u2019un pr\u00e9sent vivant entre l\u2019eau et la ville. Les immeubles de quatre ou cinq \u00e9tages en pierre de taille et briques qui le bordent, donnent sur de petits jardins, qu&rsquo;elle aimait bien. Un bref coup de vent traverse mon cache nez. Mon visage grimace, mais je ne bouge pas.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u2019avait cherch\u00e9e, longtemps, moi son ancienne \u00e9l\u00e8ve de premi\u00e8re. Marchait accroch\u00e9e \u00e0 mon bras avec une pr\u00e9caution infinie. La t\u00eate et le dos courb\u00e9s, s\u2019attachait \u00e0 scruter toutes les asp\u00e9rit\u00e9s du trottoir &#8211; \u00ab\u00a0<em>comme des rides<\/em>\u00a0\u00bb avait-elle marmonn\u00e9. Pincements r\u00e9guliers et persistants de douleur qui l\u2019obligeaient \u00e0 ralentir encore ici et l\u00e0. S&rsquo;en r\u00e9galait, comme s&rsquo;ils lui permettaient des suppl\u00e9ments de d\u00e9buts. <\/p>\n\n\n\n<p>A ma derni\u00e8re visite \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, d\u2019un coup d\u2019un seul, sa col\u00e8re avait \u00e9clat\u00e9. \u00ab\u00a0<em>La mort n\u2019est pas une maladie, si\u00a0docteur\u00a0? Alors, qu\u2019on me foute la paix maintenant, d\u2019accord !?\u00a0<\/em>S<em>heize\u00a0! \u00bb<\/em>. Le verbe haut, une voix sans appel, celle-l\u00e0 m\u00eame qui avait terroris\u00e9 ses \u00e9l\u00e8ves en classe&#8230; Petit gloussement \u00e0 la sortie du m\u00e9decin &#8211; avait m\u00eame failli rire. En cet instant sonore en bord de mort &#8211; \u00e9ternel pr\u00e9sent&#8230; cherchait encore refuge en Montesquieu ou Pascal\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Insoutenable dur\u00e9e vaine et ch\u00e9tive\u00a0de la vie<\/em>, j\u2019y suis\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0Face \u00e0 la mort, <em>l\u2019abattement fera \u00e9cran \u00e0 l\u2019esprit<\/em>, <em>aucune curiosit\u00e9, aucune noble entreprise<\/em>, <em>aucun sentiment g\u00e9n\u00e9reux<\/em>\u00a0<em>ne feront le poids,<\/em> <em>les inclinations seront toutes passives<\/em>\u00a0!\u00a0\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Lui suffisait maintenant de mourir. Tout \u00e9tait pr\u00eat. Qu\u2019allait-il raconter \u00e0 l\u2019instant frais de sa mort ce visage de vieille chouette d\u00e9penaill\u00e9e. Non-dits rest\u00e9s dans les replis de traits toujours aussi secs et grossiers &#8211; devenus jaunes ou violets ? M\u00e9moires perdues derri\u00e8re ses yeux ronds sans lunettes&#8230; Quelques apparitions derri\u00e8re ses sourcils presque inexistants et ses poils de barbe gris devenus drus ?<\/p>\n\n\n\n<p>Sa paire de grosses lunettes (mon dieu que les verres \u00e9taient sales\u00a0!) venait de tomber au sol. Je me penchai pour la ramasser mais mon geste vain resta en suspension. Mon ancienne prof de fran\u00e7ais \u00e9tait sur le point de mourir sous mes yeux et mon premier r\u00e9flexe \u00e9tait de m\u2019accrocher \u00e0 ses lunettes ! Quelqu\u2019un  &#8211; le genre qui prend tout tr\u00e8s vite en mains &#8211; s\u2019approcha de nous. Je me penchai ostensiblement vers la mourante Mme Mohr, \u00e9tendis mon bras sous sa t\u00eate \u2013 j\u2019accueillis sa chaleur blanche. Curieux r\u00e2le. L\u00e9ger mouvement d\u2019\u00eatre au travers d&rsquo;un maigre souffle &#8211; l&rsquo; absence se frayait un chemin dans la ti\u00e9deur impudique de nos deux chairs. Derri\u00e8re ses gros yeux clos, la lueur d&rsquo;une exigence encore possible\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Faites de ce moment une ode, voulez-vous\u00a0!<\/em> \u00bb (Elle avait toujours vouvoy\u00e9 ses \u00e9l\u00e8ves). Injonction, mise au pas, si ancienne\u2026 \u00a0Mise en ordre\u00a0encore ? Surement une derni\u00e8re urgence, et en arri\u00e8re-plan les reflets de quelques gouttes d\u2019un filet de douceur. Dehors les branches des arbres brillaient dans le soleil glissant.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme Mohr. C\u2019\u00e9tait elle. Morte. Notre souffle &#8211;  vrai ou faux &#8211; je ne sais plus, je m&rsquo;y perds. Je l\u2019aimais, l\u2019aime encore. Au lyc\u00e9e, avec ses poils aux jambes sous un collant aux train\u00e9es de pluie, elle m\u2019enveloppait de sa puanteur autant que de son amour de la litt\u00e9rature. Derri\u00e8re ses lunettes \u00e0 triple foyer,  son silence au bic rouge, je c\u00f4toyais ma perte.<\/p>\n\n\n\n<p>COMMENT CA CONTINUE CE \u00ab\u00a0COMME CA\u00a0\u00bb\u00a0?\u00a0 Un avant, un d\u00e9but dans les coulisses, une patience en zig zags qui tire vers l\u2019avant, des pointill\u00e9s entre quelques phrases hirsutes &#8211; \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019or\u00e9e\u00a0\u00bb. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MON JOURNAL \u2013 C\u2019EST COMME \u00c7A QU\u2019IL A COMMENCE\u2026 Tu te rends compte\u2026 N\u2019\u00eatre qu\u2019un grain de sable au milieu du d\u00e9sert, J\u2019ai peur que\u2026,de\u2026 J\u2019illustrais ce carnet d\u2019auto-confidences dans un d\u00e9sordre propret et journalier : emploi du temps de l\u2019ann\u00e9e, ticket d\u2019entr\u00e9e au cin\u00e9ma, lettres d\u2019amour d\u2019Elie, de G\u00e9rard, de Patrick\u2026, photo du buste offert de Marie Cardinal, celle <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/1-a-loree\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#construire #01 | \u00c0 l\u2019or\u00e9e<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":697,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7934,7935],"tags":[],"class_list":["post-203627","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-construire-nouveau-cycle-2026","category-construire-01-remonter-jusquau-debut"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/203627","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/697"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=203627"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/203627\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":203650,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/203627\/revisions\/203650"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=203627"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=203627"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=203627"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}