{"id":204561,"date":"2026-01-20T20:58:35","date_gmt":"2026-01-20T19:58:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=204561"},"modified":"2026-01-21T07:38:23","modified_gmt":"2026-01-21T06:38:23","slug":"construire-03-sans-elle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-03-sans-elle\/","title":{"rendered":"# construire #03 | sans elle"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a n\u2019a jamais commenc\u00e9, \u00e7a n\u2019a fait que continuer \u2013 il est cinq heures et demie du matin, \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, un chauffeur attend son client, le jour se l\u00e8ve et il arrive en complet beige, une serviette de cuir \u00e0 la main, la merco est noire et le chauffeur d\u2019un petit format (genre Nougaro ou Aznavour, brun costume brillant dans les gris), fonce sur l\u2019autoroute jusqu\u2019aux Champs-Elys\u00e9es, un parking intitul\u00e9 indigo (on pense \u00e0 <em>Mood Indigo<\/em>) en sous-sol. Le chauffeur d\u00e9pose le type qui porte des lunettes de soleil \u2013 le chauffeur s\u2019en va, le type entre dans une petite pi\u00e8ce \u00e9clair\u00e9e aux n\u00e9ons, quatre tables six chaises moquette grise grand passage. Une femme en tailleur dans des tons chauds l\u2019attend, lui tend une enveloppe, il la prend (l\u2019enveloppe, pas la femme \u2013 elle (la femme pas l\u2019enveloppe) est brune, une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, un parfum doux une coupe \u00e0 la gar\u00e7onne un chemisier de soie rose, peut-\u00eatre des boucles d\u2019oreilles, une bague \u2013 pas une alliance \u2013 un bracelet montre)<br>Peu de mots, pas de gestes ou d\u2019\u00e9changes inutiles<br>Il remercie peut-\u00eatre, il n\u2019est pas encore sept heures du matin<br>Elle s\u2019en va, sort s\u2019en va on ne la suit pas. Elle sort du cadre et de la pi\u00e8ce, on entend peut-\u00eatre ses pas qui s\u2019\u00e9loignent. Dans l\u2019enveloppe qu\u2019il n\u2019ouvre pas mais glisse dans sa serviette de cuir marron, des billets de banque et d\u2019avion.<br>Le type sort du parking, sur l\u2019avenue les arbres, le sable les bancs (dans la journ\u00e9e, l\u00e0, des joueurs d\u2019\u00e9chec et des vendeurs de timbres et Perec et Proust) \u2013 le petit matin, calme sec tranquille inutile. On le suit qui avance mais on le laisse s\u2019en aller. Les arbres, le vent les fleurs s\u2019il se peut \u2013 c\u2019est la fin du printemps, la journ\u00e9e promet d\u2019\u00eatre chaude, la rue commence \u00e0 s\u2019animer, peu de monde peut-\u00eatre seulement quelques uns qui se pressent vers leurs travaux, peu ou pas de femmes, le matin t\u00f4t, au loin la place son ob\u00e9lisque et au dessus d\u2019elles l\u2019astre qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve doucement, un l\u00e9ger brouillard mais de chaleur \u2013 il fait beau il fait doux, le type ajuste ses lunettes de soleil, au bout du bras, le droit, une serviette de cuir et dedans l\u2019enveloppe donn\u00e9e par la femme tout \u00e0 l\u2019heure.<br>Une affaire comme une autre, \u00e0 reprendre, \u00e0 entamer et \u00e0 continuer poursuivre et achever.<br>Le retrouver (c\u2019est probablement le lendemain mais tous les jours se ressemblent en cette saison) dans le m\u00eame costume \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019a\u00e9roport \u2013 c\u2019est le petit matin gris bleu, le type s\u2019installe en premi\u00e8re et avec le soleil qui monte l\u2019avion d\u00e9colle dans le silence et le calme du matin \u2013 les m\u00eames lunettes de soleil, le m\u00eame panama dans les gr\u00e8ges (il le portait aussi hier matin) la m\u00eame serviette de cuir marron le ciel est bleu les gens tentent de calmer leurs peurs et leurs appr\u00e9hensions<br>\u00c0 la gare, un pays lointain un train \u00e0 vapeur \u2013 sortie du tunnel peut-\u00eatre ou pas \u2013 quel jour sommes-nous, quelle heure est-il ? Il fait d\u00e9j\u00e0 chaud. Un jour comme un autre, l\u2019h\u00f4tel se trouve en haut de l\u2019avenue \u00e0 droite de la porte, du Roi David, ou Georges, ou des Ambassadeurs \u2013 une ville active vivante emplie d\u2019odeurs et de cris, des multitudes de gens, il est pr\u00e8s de quatre heures cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0 et le type sort de l\u2019h\u00f4tel (c\u2019est le m\u00eame type et c\u2019est l\u2019h\u00f4tel \u00e0 la droite de la porte) <\/p>\n\n\n\n<p>et descendant l\u2019avenue qui m\u00e8ne \u00e0 la gare et la lagune, il croise trois femmes v\u00eatues d\u2019astrakan noir \u2013 elles se tiennent par le bras \u2013 il ne les voit ni ne les regarde \u2013 il passe et entre dans l\u2019immeuble d\u2019une banque ou d\u2019une ambassade ou d\u2019un minist\u00e8re ou de quelque chose comme une institution, quelque chose ayant toute la l\u00e9gitimit\u00e9 de son pignon sur la rue \u2013 sous les arcades derri\u00e8re lui un autre type qui ne fait pas semblant de se cacher, le journal pli\u00e9 sous le bras, un clopo au bec, regarde attend regarde \u2013 quelques minutes passent, puis encore d\u2019autres, le type au journal s\u2019en va \u2013 s\u2019installe \u00e0 une terrasse, lit peut-\u00eatre commande croise les jambes fume sans doute \u2013 une demie-heure, les gens vaquent, beaucoup de femmes (il s\u2019agit probablement des ann\u00e9es soixante ou soixante-dix, c\u2019est probablement un autre continent et dans ces moments-l\u00e0, probablement aussi la fin d\u2019une \u00e9poque, \u00e7a ne se sent ni ne se sait sinon confus\u00e9ment au mouvement du reste du monde \u2013 la tri-continentale, le tiers-monde, les guerres de lib\u00e9ration faussement dites pacificatrices \u2013 quelque chose de trouble \u2013 on ex\u00e9cute, on se d\u00e9barrasse et on change le monde pour en faire quelque chose sinon de nouveau tout au moins de neuf \u2013 quelque chose qui nous rappellerait une esp\u00e8ce de contemporain) \u2013 le type en beige est ressorti et a regagn\u00e9 son h\u00f4tel, \u00e0 la main un sac, sur la t\u00eate le chapeau, sur le regard les lunettes de soleil, tranquillement comme si de rien n\u2019\u00e9tait et il n\u2019en est rien, en effet, le type \u00e0 la terrasse l\u2019a suivi, jusqu\u2019\u00e0 la porte, le journal sous le bras, la cigarette le costume de pr\u00eat-\u00e0-porter froiss\u00e9 sur une chemise cravat\u00e9e l\u00e2che \u2013 bient\u00f4t tombera la nuit, subitement sous ces tropiques \u2013 rien de plus<br>C\u2019est la nuit, tard, tr\u00e8s, ou t\u00f4t, tr\u00e8s, une ombre passe sans qu\u2019on la per\u00e7oive vraiment \u2013 toute de noir v\u00eatue \u2013 une esp\u00e8ce de capuche serr\u00e9e sans visage, d\u00e9termin\u00e9e \u2013 longe les arcades, descend vers la lagune prend \u00e0 droite, puis continue, on sent une esp\u00e8ce de vent frais annon\u00e7ant la pluie prochaine, au loin on entend peut-\u00eatre quelque bruit de voiture effac\u00e9 ou de frein de camion comme des plaintes lointaines \u2013 le vent a redoubl\u00e9 le type est entr\u00e9 dans un immeuble, on le perd \u2013 il d\u00e9bouche sur la rue, une rue assez large, marche longuement et quelques arbres quelques villas quelques pavillons quelques trottoirs chaul\u00e9s \u2013 une maison bleue, le type passe par le jardin, entre, on n\u2019entend rien sinon le vent qui branle un peu les fils des lampadaires comme des haubans au milieu de la rue \u2013 on n\u2019entend rien, par quatre fois, puis ramassant les douilles, il en pose une en \u00e9quilibre sur le rebord de l\u2019\u00e9vier, le vent redoubl\u00e9, dans le jardin les herbes tanguent \u2013 le type ne court pas mais sans tra\u00eener rejoint l\u2019avenue, il faut faire tr\u00e8s attention pour remarquer et discerner qu\u2019\u00e0 un moment, presque au moment o\u00f9 la pluie va se d\u00e9clencher et s\u2019affermir, il se penche vers une bouche d\u2019\u00e9gout et se d\u00e9fait de son arme puis reprend son chemin, les gouttes tombent il marche, puis sous les arcades, la pluie s\u2019\u00e9tend, cro\u00eet encore, une grosse averse comme toutes les nuits, sensiblement \u00e0 la presque m\u00eame heure, toutes les nuits, lui passe sous les arcades, une ombre \u00e0 peine distincte des autres \u2013 la pluie \u2013 le vide la nuit o\u00f9 tout le monde dort \u2013 il emprunte l\u2019entr\u00e9e de service sur la droite de l\u2019h\u00f4tel, du roi David ou Georges, sur la droite de la porte dite de la Mer<br>C\u2019est tous les jours sauf les f\u00e9ri\u00e9s qui sont rares que le train passe par l\u00e0, le matin sur les coups de dix ou onze heures \u2013 il n\u2019y a pas d\u2019horaires vraiment fixes, encore que si mais jamais respect\u00e9s, il s\u2019agit juste de fixer les id\u00e9es \u2013 c\u2019est en milieu de matin\u00e9e \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 le soleil commence \u00e0 plomber la vie et les all\u00e9es et venues \u2013 dans quelques heures, il aura gagn\u00e9 et personne ne se risquera \u00e0 l\u2019affronter \u2013 pour le moment, les gens reviennent du march\u00e9, des femmes surtout, le train va arriver&nbsp;: la gare est tout au bas de l\u2019avenue, des palmiers la bordent (l\u2019avenue pas la gare) il y a l\u00e0 des taxis, des porteurs, des agents de police et des vendeurs \u00e0 la sauvette des colifichets et des jouets pour les enfants des bijoux un peu de tout et de rien, c\u2019est un b\u00e2timent de pierre beige comme on en verrait en m\u00e9tropole mais c\u2019est ici tout en bas de l\u2019avenue, il se peut d\u2019ailleurs que cette notion de m\u00e9tropole soit ou ait \u00e9t\u00e9 rendue caduque, c\u2019est tout \u00e0 fait possible, ce pourrait m\u00eame \u00eatre l\u2019Angola tu vois, quelque chose dans ce genre \u2013 voisine des tropiques \u2013 une ville, grande, peupl\u00e9e, indig\u00e8ne, cosmopolite et pauvre, j\u2019avais pens\u00e9 aussi \u00e0 Lagos mais elle n\u2019a pas de lagune \u2013 il me fallait la lagune comme \u00e0 Venise \u2013 le type est en beige (une affaire \u00e0 r\u00e9soudre sera de savoir comment il a fait pour se dessaisir de ses v\u00eatements noirs), il porte sa serviette de cuir marron, une esp\u00e8ce de bourse, des ferrures de cuivre ou de laiton, son panama et ses lunettes de soleil, il s\u2019en va prendre son train, comme une personne quelconque, blanche peut-\u00eatre, m\u00e2le sans doute, ais\u00e9e probablement, il marche, d\u00e9termin\u00e9, arrive \u00e0 la gare, se poste \u00e0 un coin d\u2019ombre, la serviette ou la bourse au bout du bras et il patiente \u2013 il ne se passe rien de sp\u00e9cial ou de particulier, on attend juste la venue du train \u2013 et lorsqu\u2019il arrive, ce train, dans une fureur de chevaux-vapeur et de fum\u00e9es et de bruits (sans qu\u2019on pense \u00e0 la B\u00eate Humaine ni \u00e0 Jean Gabin pourtant : c\u2019est que le temps n\u2019a rien \u00e0 voir avec celui du Havre non plus, il fait chaud et comme une chape alourdit et le temps et l\u2019espace) ces vapeurs et ces sons font perdre sa trace<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code has-medium-gray-background-color has-background\"><code>le texte est en train de s'\u00e9laborer et fait suite \u00e0 un autre atelier d'il y a quelques ann\u00e9es - c'est aussi qu'elle n'appara\u00eet pas dans tout le roman, elle n'en est qu'une silhouette, sans paroles :ici non plus, pas de trace d'elle - d'ailleurs on n'y parle que peu : si on interroge une agente immobili\u00e8re on n'y entend pas les questions pos\u00e9es - le truc est hybride \u00e9pars (sa pr\u00e9sence \u00e0 elle me fait penser \u00e0 ces grains de poussi\u00e8re qu'on voit dans le soleil) (j'ai cherch\u00e9 \u00e0 me procurer le livre de Thomas Clerc mais non (Liberty Valance, JFK ou d'autres oui, mais lui non) on verra j'ai vu qu'il y avait Anna Politovskaia et 3P) - il y a quelquefois une glissade peut-\u00eatre, une rupture (\u00e0 la sortie sur l'avenue des Champs Elys\u00e9es; dans la gare quand il part; peut-\u00eatre m\u00eame \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 Roissy - c'est \u00e0 Roissy, pas \u00e0 Orly) - je regardai pour tenter de comprendre quelque chose de plus, sans y parvenir - mais Norma n'y est pas - c'est un autre pan, une autre histoire \u00e0 laquelle elle ne s'attache pas, elle n'y est pour rien, comme  pour la venue de ce vieux salopard dans le jardin d'\u00e0 c\u00f4t\u00e9 (je me rends compte que je n'y comprends rien, comme sans doute, s'il est arriv\u00e9 jusque l\u00e0, le lectorat : j'ai juste repris l'histoire en suivant le fil de <em>l'homme qui tua<\/em>) - je me suis interrog\u00e9 aussi sur la pr\u00e9sence d'image dans le texte et je l'ai \u00f4t\u00e9e - pos\u00e9e en exergue - \u00e7a n'avance pas,\u00e7a n'avance \u00e0 rien (je suis all\u00e9 chercher des images de l'endroit suppos\u00e9 o\u00f9 a disparu le mod\u00e8le du vieux, l'ordure s'est noy\u00e9e, du c\u00f4t\u00e9 de Sao Paulo, l'oc\u00e9an n'est pas regardant non plus que rancunier, les rues en terre battue, les arbres eucalyptus ou palmiers en nombre pour prot\u00e9ger en ombres, les murs d'enceinte peints de couleurs pastelles - des images, sans autre importance)  <\/code><\/pre>\n\n\n\n<p>   <\/p>\n\n\n\n<p><br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c7a n\u2019a jamais commenc\u00e9, \u00e7a n\u2019a fait que continuer \u2013 il est cinq heures et demie du matin, \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, un chauffeur attend son client, le jour se l\u00e8ve et il arrive en complet beige, une serviette de cuir \u00e0 la main, la merco est noire et le chauffeur d\u2019un petit format (genre Nougaro ou Aznavour, brun costume brillant dans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-03-sans-elle\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># construire #03 | sans elle<\/span><span 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