{"id":204626,"date":"2026-01-22T17:58:40","date_gmt":"2026-01-22T16:58:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=204626"},"modified":"2026-01-22T17:58:41","modified_gmt":"2026-01-22T16:58:41","slug":"construire-03-celui-qui-partit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-03-celui-qui-partit\/","title":{"rendered":"Construire #03 \u2014 Celui qui partit"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>La porte grin\u00e7a. Je tenais encore le bouton sa porcelaine fra\u00eeche et blanche. Elle ne grin\u00e7ait pas elle chantait. C\u2019est ce que je me disais depuis toujours. Je connais son chant aux quatre saisons. Lorsque le bois s\u2019\u00e9panouit, lorsqu\u2019il se resserre dans le froid sec, lorsqu\u2019il chante sa fronti\u00e8re, lorsqu\u2019il \u00e9choue \u00e0 dissimuler un d\u00e9part. Je pars. La porte chante un adieu. Je ne sais pas si je reviendrai alors je garde ma main sur. La sensation sur la main. Le chant qui restera et que je saurai chercher \u00e0 chaque seuil que mon existence rencontrera. Je ne fuis pas. Je pars. Je les ai embrass\u00e9s. Je les ai serr\u00e9s contre moi. Elle a pleur\u00e9 mais elle est fi\u00e8re. Il n\u2019a pas prononc\u00e9 le moindre mot il a pos\u00e9 sa main sur mon \u00e9paule. Rid\u00e9e mais encore \u00e9paisse, vigoureuse, agile cette main celle qui avait mani\u00e9 toute une vie les ciseaux et le fil, l\u2019aiguille, le m\u00e8tre. Les corps mesur\u00e9s, les \u00e9toffes d\u00e9coup\u00e9es, les plis choisis avec pr\u00e9caution, les silhouettes dessin\u00e9es. Cette main, dans sa pression sur mon \u00e9paule a dit <em>va c\u2019est ton chemin le tien tu accompliras tu porteras notre nom loin dans ce monde qui t\u2019attend que jamais nous ne conna\u00eetrons va enjambe les mers les oc\u00e9ans envoie nous peut-\u00eatre une lettre lorsque le temps te le permettra lorsque tu seras seul dans ta chambre, celle que tu auras am\u00e9nag\u00e9e quelques photos une lampe le tissu que je t\u2019ai confectionn\u00e9 pos\u00e9 sur une chaise tu le prendras, le d\u00e9posera sur tes \u00e9paules envelopp\u00e9 tu \u00e9criras une lettre va<\/em>.\u00a0 Cette main qui m\u2019avait tout appris. J\u2019ai 18 ans et je pars. Je me suis peign\u00e9. Mon habit est ajust\u00e9. Mon sac est plein. Mes chaussures sont cir\u00e9es. Je voudrais faire plus vieux que mon \u00e2ge. Mes taches de rousseur me trahissent enfin c\u2019est ce qu\u2019on dit, ici <em>le gamin<\/em>. Je suis un homme. D\u00e9sormais. L\u2019adieu de la porte dit <em>toi l\u2019homme va emporte tout et oublie tout invente trahis va<\/em>. Le jour se levait. La lumi\u00e8re se d\u00e9posait sur mes pas, d\u2019abord timide puis gagnait en consistance. J\u2019avan\u00e7ais. Il fallait descendre les ruelles qui composaient notre quartier, coudes \u00e9troits, entrelacs de briques et de bois puis m\u2019engager sur les grandes art\u00e8res pour rejoindre le fleuve. Son eau \u00e0 cette heure sans reflet, \u00e9tendue morte sombre \u00e9trangement calme. Comme \u00e9paisse. Je croyais sentir non par mes yeux ou mon nez la substance qui semblait recouvrir l\u2019ensemble du lit. Visqueuse. Effrayante dot\u00e9e de pouvoirs <em>garde \u00e0 toi<\/em> un ruban malfaisant l\u2019histoire suivant son cours lent trop lent et moi en cet instant de flottement je me demandais <em>elle ou moi<\/em> qui dompterait l\u2019autre. Le longer pour rejoindre la gare. Les maisons colosses de part et d\u2019autre leurs briques presque noires dans l\u2019aube, les trois ch\u00eanes qui encadraient la derni\u00e8re place avant la bifurcation. Le fleuve continuait sa courbe et moi je prenais la tangente celle qui l\u00e9chait les hauts murs de l\u2019usine ils sont venus de loin pour y travailler ont quitt\u00e9 leurs pays, leurs femmes et leurs enfants avec eux et d\u00e9sormais dans leurs taudis ne voient pas la lumi\u00e8re du jour mais la chemin\u00e9e de l\u2019usine derri\u00e8re son mur d\u2019enceinte et les baraquements seule horloge des vies du dessous elle qui crachotait ses volutes sombres r\u00e9guli\u00e8res intangibles les ouvriers avaient embauch\u00e9 il y a des heures d\u00e9j\u00e0. Je pars. Puis la gare. Ce serait la premi\u00e8re fois. La locomotive charbonneuse, les rails que j\u2019imaginais \u00e0 d\u00e9couper l\u2019horizon imperturbables sillons cr\u00e9ateurs d\u2019un temps neuf pour les vall\u00e9es les campagnes et les villes. J\u2019avais dans ma poche droite mon billet. Je veillais \u00e0 ne pas le froisser. Monter dans le ventre de la b\u00eate ses soubresauts sans doute son vacarme sans doute son odeur sans doute sans doute. Ce n\u2019\u00e9tait que le d\u00e9but. Train. Bateau. Le premier me d\u00e9posa dans une ville que je ne connaissais pas. Le second me porterait loin. Un homme m\u2019attendait. Il portait fi\u00e8rement l\u2019uniforme. Son regard parlait pour lui, racontait sa lassitude pour la banalit\u00e9 du paysage dans lequel il se tenait droit ce jour-l\u00e0, racontait les terres qu\u2019il avait foul\u00e9es arrach\u00e9es d\u00e9plac\u00e9es, racontait les ordres qu\u2019il pronon\u00e7ait du seul geste de sa main et pourtant il \u00e9tait l\u00e0. Il ne donnait pas les ordres les plus importants. Il les accompagnait, en transmettait certains, peut-\u00eatre en inventait certains pour que son dos soit tenu plus droit par la seule soumission de ceux auxquels il s\u2019adressait. Moi. Je m\u2019approchais. Le menton haut. Nous f\u00fbmes rejoints par quelques autres, \u00e0 moi semblables. Cir\u00e9s ajust\u00e9s peign\u00e9s. Lorsqu\u2019il baissa les yeux vers nous \u2013 il les baissait et pourtant sa stature n\u2019\u00e9tait pas, physiquement, plus haute que les n\u00f4tres \u2013 nous compr\u00eemes. Nous lui avons tendu notre document. Une simple feuille pli\u00e9e, tamponn\u00e9e. Je l\u2019ouvrais en grand j\u2019y lisais mon nom qui me paraissait alors minuscule tremblant sur cette page ocre. Enr\u00f4lement laissez-passer convocation invitation. La feuille tendue disait <em>va va creuser ton horizon ne te retourne pas abandonne nais tends tes joues aux vents perce les vagues regarde ton point fixe couds ton sentier \u00e0 la mesure de ton pas<\/em>. La chambr\u00e9e \u00e9tait \u00e9troite le bateau immense. Il grin\u00e7ait d\u2019un chant qu\u2019il me faudrait apprendre. J\u2019apprendrai. J\u2019ai appris. Les ponts les uniformes les fonctions les heures. Le cap. Toucher terre. Je ne sais plus combien de temps avant. Entre. Je ne savais plus rien. Je voulais para\u00eetre plus vieux et je suis n\u00e9. Maladroit d\u00e9pendant sans langage. J\u2019ai suivi. J\u2019ai appris. Tous les matins \u00e0. Les rapports \u00e0 remettre \u00e0. Les relev\u00e9s \u00e0 remplir chaque. Le ciel ici \u00e9tait plus haut. Les couleurs \u00e9taient franches. Elles n\u2019\u00e9taient pas encore pass\u00e9es. Elles divisaient clairement les lieux et les corps. Le rouge \u00e9tait la terre. Le rose \u00e9tait la fleur. Le vert \u00e9tait l\u2019arbre. Le blanc \u00e9tait le fort. Le noir \u00e9tait. Elle vendait des petits pains sur la jet\u00e9e \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du b\u00e2timent o\u00f9 ma vie s\u2019organisait. Elle souriait. Son nez rond ses joues rondes ses l\u00e8vres rondes. Ses cheveux contaient une histoire inconnue. Des tresses \u00e9paisses serr\u00e9es accentuaient la ligne de son front puis se dressaient puissantes insoumises avant d\u2019adopter une courbure douce un arc-en-ciel noir et brillant plongeant jusqu\u2019\u00e0 sa nuque. La premi\u00e8re fois que je la vis, elle \u00e9tait envelopp\u00e9e dans un tissu qui me ramenait loin, aux tartans que le p\u00e8re aimait ceux de sa lign\u00e9e et de ses l\u00e9gendes. Le tissu, celui que j\u2019avais emport\u00e9 dont je me couvrais les \u00e9paules d\u00e9sormais dans mon atelier, seul, je n\u2019\u00e9crivais pas. J\u2019\u00e9coutais les souvenirs qu\u2019il me chuchotait aux oreilles. La texture de ces souvenirs, serr\u00e9e de mille fils, mon index droit caressant machinalement les deux initiales qu\u2019il y avait brod\u00e9es dor\u00e9es mon index droit sentant toutes les odeurs des histoires qu\u2019il y avait cach\u00e9es mon index droit voyant les gestes de sa main le fil la lenteur l\u2019aiguille son visage pench\u00e9 la pr\u00e9cision la bobine le mouvement l\u2019atelier faiblement \u00e9clair\u00e9 la danse les \u00e9toffes class\u00e9es la surpiq\u00fbre le cahier \u00e0 commandes les ciseaux lui. Elle. Sa peau noire \u00e9tait ce qu\u2019il existait de plus lumineux. Dieu et les pr\u00eaches et les strat\u00e8ges et les officiers et les galons et les canons et les cartes militaires et les cartes maritimes n\u2019avaient pas compris que la lumi\u00e8re \u00e9tait l\u00e0, simplement l\u00e0. Sur cette terre. Elle chaque jour. Chaque jour un pain. J\u2019en avais les moyens. Je passais mes journ\u00e9es \u00e0 confectionner. Ce n\u2019\u00e9tait pas la fonction la plus prestigieuse loin de l\u00e0. Je n\u2019\u00e9tais que le recommencement du p\u00e8re qui n\u2019\u00e9tait que le recommencement du sien un arbre tout entier cousu main. J\u2019entrais jusqu\u2019au quartier du gouverneur. Je le mesurais. Je prenais sa mesure. Son corps m\u2019ob\u00e9issait. Se levait. Se tournait. Tendait les bras. Puis je d\u00e9coupais. Puis je cousais les jours d\u2019\u00e9toffes \u00e9paisses et r\u00eaches. Elle souriait. Le pain qu\u2019elle me vendait n\u2019\u00e9tait plus choisi parmi les autres. Elle le sortait d\u2019un autre sac qui \u00e9mergeait dans un l\u00e9ger froissement de son habit. Elle disait bonjour. Je disais merci. Je me suis assis sur la jet\u00e9e. Je regardais le vent ce qu\u2019il creusait dans l\u2019oc\u00e9an ce qu\u2019il poussait le ciel et les oiseaux ce qu\u2019il crachait de pirogues d\u2019hommes et de poissons sur la gr\u00e8ve. Je restais l\u00e0. Je ne pensais pas. Elle \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Je ne sais plus combien de temps. Avant que. Entre. Nous \u00e9change\u00e2mes d\u2019abord des mots faits de sable glissant entre nos doigts, de brindilles \u00e9chou\u00e9es, de mains dansant contre les bourrasques. Nous avons appris. Ainsi nous parlions. Nous avions invent\u00e9 lentement notre langue. Elle posait la main sur mon \u00e9paule. Je posais sa main sur son \u00e9paule. Nos mains et nos \u00e9paules parlaient pour nos langues nos bouches nos gorges. Nous parlions sur la jet\u00e9e. Puis elle m\u2019emmena. Elle m\u2019emmena dans les couleurs. A travers le rouge et le vert. Plus loin que mes aiguilles que mon fil. On ne voyait plus l\u2019oc\u00e9an on l\u2019entendait. Elle son lieu. Une place prot\u00e9g\u00e9e de trois arbres dont quelques cabosses au sol semblaient faire ronde et honorer les troncs et ma main contre et l\u2019\u00e9corce pour \u00e9paule dit <em>va cueille le fruit tisse ici ton arbre tes racines percent d\u00e9j\u00e0 nous les sentons elles soul\u00e8vent la terre la soul\u00e8veront elles se gorgent de son jus elles r\u00e9sisteront \u00e0 l\u2019oc\u00e9an va elles r\u00e9sisteront<\/em>. J\u2019ai \u00e9cout\u00e9. Puis elle m\u2019a emmen\u00e9 encore. J\u2019avan\u00e7ais. La porte qu\u2019elle a ouverte a chant\u00e9 \u00e0 mon passage. J\u2019ai reconnu son chant le ciel n\u2019\u00e9tait pas le m\u00eame mais lui, il m\u2019\u00e9tait familier. J\u2019ai souri comme elle souriait. Sur la droite des tissus empil\u00e9s. Comme moi elle parlait leur langue tram\u00e9e. Elle glissait sa main contre je l\u2019imitais nos mains m\u00eal\u00e9es-\u00e9toffes nos mains m\u00eal\u00e9es-couleurs, un rayon de soleil pour nous transper\u00e7ait les nuages gonfl\u00e9s. Et dans sa lumi\u00e8re oblique la poussi\u00e8re dansait poudre d\u2019or sur nos cheveux poudre d\u2019or sur nos \u00e9paules. Nous avons appris. Nos corps ont d\u00e9chiffr\u00e9 la langue de nos \u00e9toffes de nos mains et de nos \u00e9paules. Je ne sais plus combien de temps. Avant que. Entre. Elle son ventre. Son ventre rond. Mes mains pos\u00e9es comme avant aux \u00e9paules. Elles parlaient au-dedans. A travers les eaux qui ber\u00e7aient, la substance qui ber\u00e7ait l\u2019enfant. Nous sourions. Et le jour je taillais. Et le jour elle vendait. Sur la jet\u00e9e contre les vents son ventre s\u2019arrondissait. Sur la jet\u00e9e nous tissions. Sable. Ar\u00eates. Ecume. Nos corps cousus l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Il naquit un jour de ciel bas juste avant la pluie. Je voyais sur ses joues les taches de rousseur qu\u2019elle ne devinait pas. Elle a vu depuis lors dans mes yeux ancr\u00e9 le reflet de l\u2019enfant. Elle choisissait les tissus. Elle guidait ma craie et je d\u00e9coupais. Je fron\u00e7ais. J\u2019ajustais. Je cousais puis l\u2019homme. Celui qui m\u2019avait attendu au premier jour d\u2019un geste me fit appeler. Il avait dans la main une feuille pli\u00e9e. Il l\u2019ouvrit en grand. D\u2019un geste je compris. Convocation invitation lettre tamponn\u00e9e. Je ne sais pas combien de temps entre. Un oc\u00e9an de secondes entass\u00e9es avait creus\u00e9 des sillons sur mon front. Avant que. Mon sac \u00e9tait vide. Mais avant. Avant que. Je posais ma main sur l\u2019\u00e9paule de l\u2019enfant. Je lui appris tout ce que j\u2019avais appris tout ce que je voulais apprendre. Il \u00e9coutait. Elle me regardait. Je n\u2019avais que peu \u00e0 lui laisser. Des ciseaux, un mouchoir o\u00f9 j\u2019avais brod\u00e9 deux initiales. Nous sommes all\u00e9s au fort. Nous sommes all\u00e9s au gouverneur, face \u00e0 son uniforme qui le tenait droit qui lui permettait de porter son regard au-del\u00e0 de tout ce qui l\u2019entourait de nous de notre bout de papier. Il a appos\u00e9 sa signature et son tampon. La Couronne en \u00e9tait t\u00e9moin. Je suis mont\u00e9 sur le bateau. Remonter l\u2019horizon. Sur le pont je voyais les couleurs de leur intensit\u00e9 elles disaient <em>va emporte tout n\u2019oublie rien<\/em>. Je ne lui laissais rien ou presque, mon nom.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La porte grin\u00e7a. Je tenais encore le bouton sa porcelaine fra\u00eeche et blanche. Elle ne grin\u00e7ait pas elle chantait. C\u2019est ce que je me disais depuis toujours. Je connais son chant aux quatre saisons. Lorsque le bois s\u2019\u00e9panouit, lorsqu\u2019il se resserre dans le froid sec, lorsqu\u2019il chante sa fronti\u00e8re, lorsqu\u2019il \u00e9choue \u00e0 dissimuler un d\u00e9part. 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