{"id":204809,"date":"2026-01-24T10:04:59","date_gmt":"2026-01-24T09:04:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=204809"},"modified":"2026-01-28T09:25:06","modified_gmt":"2026-01-28T08:25:06","slug":"avant-le-livre-construire-03","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/avant-le-livre-construire-03\/","title":{"rendered":"#construire #03 |\u00a0ce que \u00e7a disait"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce matin j\u2019entre dans le salon chaotique, ses renvois de clopes et cendres froides, deux odeurs diff\u00e9rentes. Je suis experte pour les distinguer, moi, la claustr\u00e9e du fond du bocal. (J\u2019ai remarqu\u00e9 qu\u2019il r\u00e9tr\u00e9cit sans fin, je peux pas expliquer vraiment \u00a0\u2014 aussi c\u2019est plus fort que moi\u00a0: je d\u00e9courage les derni\u00e8res civilit\u00e9s, j\u2019\u00e9puise les visiteurs et leurs amabilit\u00e9s faciles.) La fum\u00e9e froide r\u00e2cle un peu ma gorge, un picotement l\u00e9ger et familier me r\u00e9clame la premi\u00e8re bouff\u00e9e \u00e2cre. Puis toutes les autres. Le paquet va y passer. La cendre froide, elle, c\u2019est une odeur ferm\u00e9e. D\u00e9finitive. N\u2019esp\u00e8re plus rien. J\u2019ai en l\u00e9ger d\u00e9go\u00fbt \u2014 sans oublier la poussi\u00e8re \u2014 d\u00e9sagr\u00e9able et indissociable \u2014 grise d\u2019odeur. Tout \u00e7a flotte dans la p\u00e9nombre du volet roulant baiss\u00e9\u2026 Autour les \u00e9chafaudages d\u2019\u00e9tag\u00e8res, surcharg\u00e9es de livres. Sans eux je cr\u00e8ve. Je peux pas dire moins ni mieux. \u00c7a date de quand j\u2019\u00e9tais gamine, coinc\u00e9e avec la m\u00e8re et les deux autres vieilles. Sans bouger sans d\u00e9ranger\u00a0; pas me faire remarquer, gomm\u00e9e, nulle de rage aval\u00e9e. \u00a0<em>T\u2019as qu\u2019\u00e0 prendre un livre pour t\u2019occuper.<\/em> L\u2019air que \u00e7a faisait vibrer les mots entre les pages, le monde que \u00e7a faisait, la vie que \u00e7a me ferait encore. Au milieu la table marocaine, finement sculpt\u00e9e, sous l\u2019empilement des revues, les tasses \u00e0 moiti\u00e9 vides, les cendriers pleins. Dans les coins les trois fauteuils trapus avec les couvertures d\u00e9lav\u00e9es et froiss\u00e9es. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 le panier en osier pour le coussin du chat. Con ce chat. Passe sa vie \u00e0 chier partout, \u00e7a me d\u00e9foule lui crier dessus tous les matins, quand je vois derri\u00e8re la porte, pile \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la liti\u00e8re, \u00e7a, puant. Sur la serpill\u00e8re. Je l\u2019engueule comme la mort de moi, ins\u00e9parables. <em>Sale con qu\u2019est-ce que tu m\u2019emmerdes tu le fais expr\u00e8s.<\/em> Apr\u00e8s je me cogne entre les obstacles vers la grande fen\u00eatre, je monte puis rabaisse le store en toute vitesse, faisant tournoyer la manivelle d\u2019une main, comme un lasso. J\u2019ai bien senti la moue crisp\u00e9e sur mon visage amaigri de plus rien, et la p\u00e2le grimace de douleur, comme un coup invisible. J\u2019ai rabattu \u00e0 toute allure, d\u2019une main la farine moulue derri\u00e8re la vitre. Elle me d\u00e9chire les yeux, me br\u00fble, me traverse la peau comme par infiltration, une intense flamb\u00e9e de blanc, d\u00e9vorante, lanc\u00e9e depuis le cr\u00e9pi clair de la maison d\u2019en face. Dans ce matin je sais que partout des gens lev\u00e9s lav\u00e9s v\u00eatus nourris marchent entre les fa\u00e7ades, dans les rues\u00a0; je sais qu\u2019ils sillonnent les trottoirs. Dans les grandes villes j\u2019ai bien vu leurs man\u00e8ges quand j\u2019habitais pr\u00e8s la gare, c\u2019est comme les bancs de poisson lorsqu\u2019ils s\u2019engouffrent par vagues dans les nasses de m\u00e9tro, en d\u00e9gringolant les escaliers invisibles \u2014 ou bien solitaires, press\u00e9s \u2014 sinon par deux, envelopp\u00e9s de paroles inutiles. Je sais bien que la vari\u00e9t\u00e9 est grande de meubler la ville avec des corps, la vari\u00e9t\u00e9 est grande de se noyer dans les flaques d\u2019ombres ou se calciner aux rayons de soleil. Dans le bourg ici c\u2019est plus r\u00e9duit, et chaque jour \u00e7a meurt un peu plus\u00a0: des vitrines bouch\u00e9es de panneaux bois. Moi, quand je sors (et de moins en moins, je me r\u00e9tr\u00e9cis avec le bocal\u00a0!) la lumi\u00e8re me fait baisser la t\u00eate, relever la cagoule, fixer la pointe des chaussures par deux, comme des gendarmes \u00e0 motos s\u2019amuseraient \u00e0 se passer l\u2019un devant, l\u2019autre derri\u00e8re, et alternatif. Ce trop de photons et d\u2019ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques, c\u2019est comme buter contre un mur \u2014 tomber dans l\u2019aveuglant repoussant \u2014 ensuite vomie, r\u00e9gurgit\u00e9e de bile acide. Hier le m\u00e9decin m\u2019a dit que c\u2019est la faute d\u2019une peau qui me pousse sur les yeux et qu\u2019il faudra m\u2019en occuper quand j\u2019aurai la possibilit\u00e9 mais que l\u00e0 c\u2019est pas trop le moment. L\u2019autre maladie est revenue, me bouffe tout le devant et le dedans. Je fais comme avant, la premi\u00e8re fois qu\u2019elle est venue\u00a0: je me suis coup\u00e9e en deux, celle qui regarde \u2014 celle qui d\u00e9tourne les yeux. Alors ce matin j\u2019ai pris le livre au hasard sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re en feuilletant pour de l\u2019\u00e9criture grosse et c\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 lire ce que \u00e7a disait.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce matin j\u2019entre dans le salon chaotique, ses renvois de clopes et cendres froides, deux odeurs diff\u00e9rentes. Je suis experte pour les distinguer, moi, la claustr\u00e9e du fond du bocal. 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