{"id":204812,"date":"2026-01-24T12:33:25","date_gmt":"2026-01-24T11:33:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=204812"},"modified":"2026-01-24T12:33:25","modified_gmt":"2026-01-24T11:33:25","slug":"construire-03-lhomme-qui-tua-la-peur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-03-lhomme-qui-tua-la-peur\/","title":{"rendered":"#construire #03 | L&rsquo;homme qui tua la peur"},"content":{"rendered":"\n<p><br>Temps froid et sec. Cette nuit, il a fait un vent solide, presque effrayant. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de mesurer ma chance de pouvoir m\u2019abriter derri\u00e8re tant de murs. Je pense \u00e0 ceux qui sont seuls au milieu du noir. Comment font-ils pour r\u00e9sister \u00e0 de telles rafales\u2009? Je les r\u00eave parfois. Vagues lutteurs antiques. Plaqu\u00e9s face contre sol. Leurs genoux sous le ventre et les mains crisp\u00e9es derri\u00e8re la nuque. Tentant, en vain, de se prot\u00e9ger du vent alors qu\u2019ils lui offrent les zones les plus faciles, les plus tendres et les plus mortelles. Les reins. Plus haut, le foie qui est si mou et tout entier si occup\u00e9 \u00e0 sa t\u00e2che vitale que la plus petite pointe d\u2019une lame est propre \u00e0 en tirer des fleuves de sangs pourpres. De celui qui rend la mort aussi belle et dangereuse. Fascinante fleur \u00e9carlate au pistil d\u2019argent. Leurs vert\u00e8bres dessinent des pointes de reptiles tout au long de leur dos. Fragiles carapaces. Mais le vent reste un traitre, l\u00e9ger et l\u00e2che. Et n\u2019\u00e9branle qu\u2019\u00e0 peine ces colonnes antiques. Si l\u00e9ger, qu\u2019il effraie. Jusque derri\u00e8re les murs blancs, \u00e9clair\u00e9s trop faiblement par la flamme vacillante de cierges \u00e0 la croix dor\u00e9e. Croix bien vite effac\u00e9e par les doigts tordus de la cire coulante. Le vent est effrayant. \u00c0 la fois il se gonfle pour mieux vous \u00e9touffer, \u00e0 la fois il se tasse pour filer en sifflant \u00e0 travers vos fissures. Et les armes pos\u00e9es et la poitrine offerte \u00e0 la chaleur du foyer, il vous surprend alors. Surgissant tel un diable de la bouche sans dents d\u2019une chemin\u00e9e qui, l\u2019instant d\u2019avant, ronronnait de flammes rouges et caressantes. Vous vous rappelez \u2014 bien trop tard \u2014 qu\u2019un jour, un ami \u00e9tonn\u00e9 vous fit cette remarque qu\u2019\u00e0 ses yeux seule la flamme pouvait sans crainte se m\u00ealer \u00e0 la flamme dans l\u2019\u00e2tre du foyer.<br>Moi je sais que les jours de grand vent, cela est folie que d\u2019aller remuer au tison les cendres froides et grises. M\u00eame ceux qui ont un toit restent souvent f\u00e9briles ces soirs de temp\u00eate. Ils commencent avec mainte pr\u00e9caution mille t\u00e2ches, n\u2019en terminent aucune, le regard dans le vague, les \u00e9paules vo\u00fbt\u00e9es. Et finissent toujours par entrouvrir un rideau, les yeux fix\u00e9s en vain sur le fr\u00eale volet de bois qui fr\u00e9mit dans la nuit, l\u2019oreille aux aguets de la fureur du vent et la main crisp\u00e9e sur l\u2019\u00e9toffe froiss\u00e9e. Leur voix blanche et sans timbre commence des phrases sans oser les finir. Et le son distordu de la foule dehors, est bien trop trompeur pour qu\u2019ils puissent pr\u00e9voir, avec certitude l\u2019arriv\u00e9e prochaine de l\u2019orage ou le retour du beau temps.<br>Ces soirs-l\u00e0, je n\u2019ai pas ce courage. Je fuis tel un fant\u00f4me me blottir dans un coin \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 de la chemin\u00e9e hurlante. Et la nuque frissonnante. Et la musique dans mon cr\u00e2ne criant bien trop fort pour couvrir l\u2019\u00e9clair qui vient fouiller d\u2019un \u0153il blanc l\u2019int\u00e9rieur de la pi\u00e8ce. Le rythme triomphant de l\u2019\u00e9clat des cuivres et des pleurs du violon. Je me r\u00e9fugie alors derri\u00e8re une quelconque besogne, un peu futile certes. Les coudes coll\u00e9s au corps et les mains occup\u00e9es.<br>Je ne peux m\u2019emp\u00eacher d\u2019imaginer le pauvre fou qui dehors a choisi de se laisser emporter par le vent. Son corps fragile tournoie dans un ballet de feuilles orange montant en spirale. \u00c0 quoi pense-t-il\u2009? Se repose-t-il parfois\u2009? Le voil\u00e0 \u00e0 pr\u00e9sent, agripp\u00e9 des deux mains, aux branches fantomatiques d\u2019un arbre d\u2019hiver, lev\u00e9es en une vaine pri\u00e8re aux soleils \u00e9teints. Il claque fi\u00e8rement. Comme une provocation aux bourrasques de redoubler leur effort. Drapeau fier et flottant, aussi fluide que le vent, secoue \u00e0 loisir, amuse, caresse, so\u00fble, mais jamais ne d\u00e9chire. J\u2019envie presque alors, cette sensation sauvage, de son corps souple ondulant sous le vent. \u00c9tendu de tout son long. \u00c0 l\u2019horizontale. Juste quelques secondes. Juste \u00e0 temps pour que je r\u00e9alise que la sc\u00e8ne est invariablement trop lointaine pour que je puisse ais\u00e9ment d\u00e9crire en d\u00e9tail son visage grima\u00e7ant. J\u2019imagine alors, non sans de vagues naus\u00e9es, sa bouche asym\u00e9trique et ses joues gonfl\u00e9es, par le vent qui p\u00e9n\u00e8tre sans jamais ressortir ses l\u00e8vres grandes ouvertes \u00e0 son rire d\u00e9ment. Et ses yeux, r\u00e9vuls\u00e9s comme d\u00e9j\u00e0 r\u00e9sign\u00e9s, tourn\u00e9s vers l\u2019int\u00e9rieur pour ne pas voir la mort.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Temps froid et sec. Cette nuit, il a fait un vent solide, presque effrayant. 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