{"id":204977,"date":"2026-01-25T17:51:42","date_gmt":"2026-01-25T16:51:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=204977"},"modified":"2026-01-25T17:51:43","modified_gmt":"2026-01-25T16:51:43","slug":"construire-03-vae-victis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-03-vae-victis\/","title":{"rendered":"#construire #03 | Vae victis"},"content":{"rendered":"\n<p>Sait-on seulement pourquoi on \u00e9levait des oies autour du temple de Junon&nbsp;? Lui, non. Ou bien il a oubli\u00e9. Des oies sacr\u00e9es, ils en avaient de ces id\u00e9es&nbsp;! En sortant du mus\u00e9e, l\u2019harmonie de la piazza del Campidoglio le frappe une nouvelle fois. Sa forme en trap\u00e8ze, \u00f4 Michel-Ange, au lieu du rond ou du carr\u00e9 des toutes les autres places qu\u2019il conna\u00eet, l\u2019\u00e9quilibre entre ses trois palais, leur allure grandiose sans \u00eatre \u00e9crasante, la douceur de l\u2019ocre entre les pilastres de leurs fa\u00e7ades m\u00eame dans la lumi\u00e8re crue de la mi-journ\u00e9e, l\u2019allongement m\u00eame de ces fa\u00e7ades, tout est parfait. L\u2019heure sonne \u00e0 l\u2019horloge de la tour au-dessus du palais des S\u00e9nateurs. Il n\u2019est pas press\u00e9. Son h\u00f4tel n\u2019est pas loin, pour se changer avant la c\u00e9r\u00e9monie, et l\u2019enterrement n\u2019est pr\u00e9vu qu\u2019en fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Ils auront chaud, quand m\u00eame. Il tourne la t\u00eate vers l\u2019\u00e9glise d\u2019Aracoeli, \u00e0 l\u2019emplacement de laquelle se trouvait le temple de Junon. Il est vain de vouloir se repr\u00e9senter la configuration des lieux au temps o\u00f9 celle-ci r\u00e9gnait aux c\u00f4t\u00e9s de Jupiter. L\u2019ordonnance actuelle de la place est trop parfaite pour \u00eatre d\u00e9compos\u00e9e. Il aimerait pourtant savoir o\u00f9 \u00e9taient parqu\u00e9es les oies&nbsp;; et aussi par o\u00f9 sont mont\u00e9s les Gaulois. Peut-\u00eatre qu\u2019elles \u00e9taient libres d\u2019aller et venir \u00e0 leur guise. Il avance vers le palais s\u00e9natorial, vers son double escalier majestueux, \u00e0 travers des odeurs de fraise et de mono\u00ef, un flot de casquettes, de cuisses roses et shorts criards qui lui font d\u00e9tourner les yeux. En cherchant des photos de celle qui vient de mourir, il est retomb\u00e9 sur cette s\u00e9rie en noir et blanc, son premier s\u00e9jour \u00e0 Rome, l\u2019\u00e9t\u00e9 de ses vingt ans. Il sont quatre gar\u00e7ons sur le banc de pierre, adoss\u00e9s au mur de soutien de ce m\u00eame escalier, un d\u00e9tail minuscule dans le d\u00e9cor immense des larges marches en lignes serr\u00e9es, des colonnettes de la balustrade, de la figure paternelle du Tibre couch\u00e9 au-dessus d\u2019eux dans sa toge de pierre, son torse musculeux, tenant sa corne d\u2019abondance \u00e0 hauteur de regard, un regard vide. Ils sont minuscules mais ils sont vivants, emplis du bouillonnement de la s\u00e8ve qui monte, touche d\u2019animation dans le coin de l\u2019image. De ses trois compagnons, il n\u2019a retrouv\u00e9 que deux noms. Et Arnaud, bien s\u00fbr, derri\u00e8re l\u2019objectif. Emilio l\u00e8ve sa main vers la statue, il attire leur attention \u00e0 tous, sans doute leur r\u00e9citait-il du Virgile. Pablo n\u2019appara\u00eetrait que l\u2019ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s, et sa rivalit\u00e9 avec Arnaud aurait raison de leur petit groupe, sous pr\u00e9texte de modernit\u00e9, d\u2019argentique contre num\u00e9rique \u2013 mais tout le monde savait \u00e0 quoi s\u2019en tenir. Sur la photo, \u00e0 part celui du milieu, ils ont tous des pantalons blancs. Il pense \u00e0 ses habits pour ce soir. Dans sa pr\u00e9cipitation \u00e0 partir, d\u00e8s qu\u2019il a re\u00e7u la nouvelle, il n\u2019a pas cherch\u00e9 \u00e0 se procurer un costume noir. Est-ce qu\u2019il se fera remarquer, en gris&nbsp;? Est-ce qu\u2019il aura l\u2019air d\u2019un touriste&nbsp;comme ce matin&nbsp;? Arriv\u00e9 devant le mus\u00e9e, apr\u00e8s avoir gravi la pente depuis le V\u00e9labre (sacr\u00e9 mont\u00e9e&nbsp;!), il s\u2019est fait adresser la parole en allemand. Ses grandes jambes, peut-\u00eatre, sa haute taille, son teint de blond \u2013 il devait \u00eatre tout rouge comme les visages autour de lui sur la place. Il s\u2019est pourtant regard\u00e9 longuement dans la glace \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, le pli de ses v\u00eatements \u00e9tait impeccable, il aurait d\u00fb pouvoir passer pour un Italien. Il en veut au petit sac \u00e0 dos qu\u2019il trimballe, c\u2019est \u00e7a qui fait touriste, mais il n\u2019y peut rien, il doit l\u2019avoir, s\u2019il trouve \u00e0 glaner en chemin. Et ce matin, en passant par le bosquet au pied de la mont\u00e9e, un peu poussi\u00e9reuse \u00e0 cause de la terre gliss\u00e9e des racines des yeuses, une plaque d\u00e9chauss\u00e9e. En fonte, SPQR, avec la louve. Pas une grande plaque d\u2019\u00e9gout, juste une petite, de la taille d\u2019une main, un couvercle de regard ou quelque chose comme \u00e7a. Ni vu ni connu, pour sa collection personnelle, au retour. Son petit mus\u00e9e \u00e0 lui, dans son appartement, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du grand dont il assure la direction.<\/p>\n\n\n\n<p>Sortant de ceux du Capitole, il si\u00e9rait de rester modeste, car l\u2019adjectif \u00ab&nbsp;grand&nbsp;\u00bb accol\u00e9 \u00e0 la collection dont il a la garde pourrait pr\u00eater \u00e0 sourire. Il n\u2019y a pas si longtemps, quand on y pense, qu\u2019il avait vingt ans. Et il avait de l\u2019ambition. Un jour, peut-\u00eatre, il postulera au Louvre. Ou bien ici, qui sait de quoi la vie est faite. Ici o\u00f9 il est venu voir le <em>Gaulois mourant<\/em>, par r\u00e9flexe plus que par go\u00fbt. Il cherche l\u2019ombre. Il traverse la place vers la roche tarp\u00e9ienne, d\u2019o\u00f9 la vue est imprenable aujourd\u2019hui sur le forum, d\u2019o\u00f9 jadis on pr\u00e9cipitait les traitres \u2013 et d\u2019o\u00f9 fut jet\u00e9, en l\u2019an 364 de la fondation de Rome, le sous-officier qui avait laiss\u00e9 la garde s\u2019endormir, permettant aux soldats de Brennos d\u2019escalader le rocher, de p\u00e9n\u00e9trer dans la citadelle, de faillir prendre la place, perdre Rome pour toujours, n\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 le cri des fameuses oies.<\/p>\n\n\n\n<p>Lui, il a perdu Camille une nouvelle fois. C\u2019est peut-\u00eatre pour \u00e7a qu\u2019il est parti pour Rome sans h\u00e9siter. Dans le mus\u00e9e, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre ennuy\u00e9 devant les statues classiques que l\u2019on conna\u00eet par c\u0153ur, il a failli pleurer en voyant les fragments d\u2019argiles de celles qui composaient le fronton du temple de la via San Gregorio. Les rayures polychromes sur la cuirasse de Mars, dont il ne reste d\u2019autre qu\u2019un biceps gonfl\u00e9 et une cuisse puissante, et ces deux figures f\u00e9minines, ces d\u00e9esses en tunique nou\u00e9e sous la poitrine, laissant deviner sous les plis fluides de l\u2019\u00e9toffe la douceur soyeuse de la peau. Camille n\u2019a pas le bras fort comme la divinit\u00e9 assise, avec son lourd bracelet, mais il pourrait l\u2019imaginer dans cette pose imp\u00e9rieuse, elle qui aime les v\u00eatements amples et color\u00e9s, et la transparence du tissu, sugg\u00e9r\u00e9e avec maestria malgr\u00e9 ce mat\u00e9riau lourd et opaque, et le fr\u00e9missement du sein, ont chatouill\u00e9 ses sens, fait na\u00eetre l\u2019\u00e9rotisme dans sa pens\u00e9e. Camille, l\u2019a-t-il perdue \u00e0 jamais\u00a0? Vae victis.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sait-on seulement pourquoi on \u00e9levait des oies autour du temple de Junon&nbsp;? Lui, non. Ou bien il a oubli\u00e9. Des oies sacr\u00e9es, ils en avaient de ces id\u00e9es&nbsp;! En sortant du mus\u00e9e, l\u2019harmonie de la piazza del Campidoglio le frappe une nouvelle fois. Sa forme en trap\u00e8ze, \u00f4 Michel-Ange, au lieu du rond ou du carr\u00e9 des toutes les autres <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-03-vae-victis\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#construire #03 | Vae victis<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":370,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7934,7952,1],"tags":[1113,7959,4797,7960,807],"class_list":["post-204977","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-construire-nouveau-cycle-2026","category-construire-03-lhomme-qui-tua-roland-barthes","category-atelier","tag-amour","tag-capitole","tag-gaulois","tag-oies","tag-rome"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/204977","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/370"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=204977"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/204977\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":204980,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/204977\/revisions\/204980"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=204977"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=204977"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=204977"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}