{"id":205041,"date":"2026-01-27T15:29:35","date_gmt":"2026-01-27T14:29:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=205041"},"modified":"2026-01-30T11:35:36","modified_gmt":"2026-01-30T10:35:36","slug":"construire-03-boulogne-billancourt","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-03-boulogne-billancourt\/","title":{"rendered":"# Construire # 03 | Boulogne Billancourt"},"content":{"rendered":"\n<p>Boulogne Billancourt Bastille Nation<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"466\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image-3-1024x466.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-205287\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image-3-1024x466.png 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image-3-420x191.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image-3-768x349.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image-3-1536x699.png 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/image-3.png 1563w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>N\u00e9 en 1910 je suis de Boulogne, encore un village \u00e0 ma naissance avec sa paroisse, son c\u0153ur historique, ses odeurs de vie, sa gaiet\u00e9, les bords de la Seine pour les promenades du dimanche, un air encore respirable, les march\u00e9s en plein air, les familles regroup\u00e9es au stade pour les matchs de football, les pique-niques, la guinguette pour danser et Renault ann\u00e9es apr\u00e8s ann\u00e9es. Ses usines arrachent \u00e0 la terre son humanit\u00e9, leur expansion est rapide comme une gangr\u00e8ne. Elles fonctionnent \u00e0 plein r\u00e9gime, une machine, un syst\u00e8me qui ne s\u2019arr\u00eate jamais. Renault pense pour nous, fournit les infrastructures n\u00e9cessaires \u00e0 nos vies, on a nos propres bus, nos propres m\u00e9decins, nos propres cantines, ne jamais m\u00e9conna\u00eetre ni oublier leurs r\u00e8gles, temporalit\u00e9s impos\u00e9es les 3&#215;8, nous sommes des esclaves dont elles utilisent les corps jusqu\u2019\u00e0 la lie, ils se plient, ils ploient, se cassent au fil des ans. Duret\u00e9 physique, cadences infernales accidents du travail, maladies professionnelles non reconnues, fatigue, dos courb\u00e9s, mains ab\u00eem\u00e9es, respiration saccad\u00e9e, elles raccourcissent nos esp\u00e9rances de vie. Ce paysage de la ville usine ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 la topographie.<\/p>\n\n\n\n<p>On se retrouve dans les caf\u00e9s par ateliers, par \u00e9quipes, lieux de sociabilit\u00e9, de solidarit\u00e9, de politisation, il y a une vie, un c\u0153ur qui bat, les rues s\u2019animent selon nos heures d\u2019entr\u00e9es et de sorties, on est presque une famille encercl\u00e9e par une industrie chronophage qui d\u00e9cide tout pour nous, pour nos enfants, pour des g\u00e9n\u00e9rations, elle prot\u00e8ge d\u2019une main de fer ses int\u00e9r\u00eats de classe \u00e0 partir de sch\u00e9mas discriminatoires, de normes issues de la guerre de 1914, une hi\u00e9rarchie racialis\u00e9e du travail, une organisation militaire des cadences, une discipline du corps ouvrier pour une rentabilit\u00e9 optimale, elle fa\u00e7onne les mentalit\u00e9s, les m\u0153urs, les coutumes, les liens sociaux, les habitations, la vie quotidienne, les rythmes, les flux,<\/p>\n\n\n\n<p>Bruits de camions, odeurs d\u2019huile chaude qui colle \u00e0 la peau s\u2019incruste et ne vous l\u00e2che pas.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00eele Seguin, les bords de Seine, une partie du quai du Point du Jour sont envahis par les usines Renault, un des plus grands complexes industriels d\u2019Europe. Nous, on habite dans des quartiers paisibles pour le moins salubres tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019usine dans des cit\u00e9s ouvri\u00e8res, des petites maisons proprettes construites pour notre bien-\u00eatre, une surveillance de masse sous couvert de paternalisme, un lieu d\u2019accueil in\u00e9galitaire, eux, les \u201cFran\u00e7ais musulmans d\u2019Alg\u00e9rie F.M.A.\u201d vivent dans des baraquements, des foyers collectifs, des logements tr\u00e8s d\u00e9grad\u00e9s, ils sont sous-pay\u00e9s, tr\u00e8s politis\u00e9s syndiqu\u00e9s pas toujours au Parti Communiste Fran\u00e7ais mais \u00e0 gauche voire extr\u00eame gauche. Je suis un vieux de la vieille, un cadre de la C.G.T. Je les d\u00e9fends mais ne les comprends pas toujours, je les ai vus arriver maigres comme des clous, tristement exil\u00e9s, en demande de travail, de connaissances, de savoir, d\u2019\u00e9coute. Leur d\u00e9ception est immense, ils d\u00e9couvrent au fil des jours la politique de recrutement cibl\u00e9e par Renault on leur attribue les ateliers les plus p\u00e9nibles, fonderie, forge t\u00f4lerie lourde tous les ateliers consid\u00e9r\u00e9s comme <em>r\u00e9pulsifs<\/em> par les ouvriers fran\u00e7ais m\u00e9tropolitains, les accidents du travail y sont r\u00e9currents souvent mortels, la col\u00e8re gronde, la fonderie Renault n\u2019est pas seulement un atelier mais un creuset politique o\u00f9 la duret\u00e9 du travail, la s\u00e9gr\u00e9gation raciale et la concentration d\u2019ouvriers alg\u00e9riens ont permis au MTLD puis au FLN de s\u2019implanter profond\u00e9ment, la fonderie est un monde \u00e0 part, un espace o\u00f9 l\u2019identit\u00e9 alg\u00e9rienne se renforce, o\u00f9 la conscience nationale se cristallise, un espace o\u00f9 la chaleur, la poussi\u00e8re, la cadence, la violence du travail cr\u00e9ent fraternit\u00e9 et col\u00e8re entrem\u00eal\u00e9es. Boulogne Billancourt, des groupes d\u2019ouvriers ras\u00e9s de frais, coiff\u00e9s avec soin, chemises blanches et pantalons repass\u00e9s, certains portent une cravate d\u2019autres laissent leur col de chemise ouvert, chaussures cir\u00e9es, vestes bross\u00e9es, ils sont habill\u00e9s du dimanche, tiennent contre leur corps pancartes et drapeaux roul\u00e9s, c\u2019est un groupe pacifique j\u2019accompagne mes camarades. Aujourd\u2019hui 14 juillet 1953 est jour de lutte, les militants quittent Billancourt, les drapeaux se d\u00e9plient, les pancartes se redressent dans les transports en commun, les organisations (CGT, PCF, MTLD) nous ont donn\u00e9 rendez&nbsp;vous \u00e0 Bastille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Paris l\u2019industrie ne dispara\u00eet pas d\u2019un coup le paysage se transforme, se fragmente, transition, apparition de petits ateliers pour la sous-traitance, d\u00e9p\u00f4ts, garages, les bruits s\u2019amoindrissent, les odeurs deviennent plus vari\u00e9es, l\u2019industrie lourde s\u2019inscrit dans le tissu urbain, elle s\u2019y dissout avec prudence, avec m\u00e9fiance, comme \u00e0 regrets, les lieux se peuplent d\u2019ateliers de m\u00e9canique l\u00e9g\u00e8re, d\u2019imprimeries, de menuiseries, de serrureries, de petites fabriques de pi\u00e8ces m\u00e9talliques, de cours int\u00e9rieures fiefs des travailleurs ind\u00e9pendants, elle n\u2019est plus dans la production de masse mais dans le travail de pr\u00e9cision. La structure spatiale des ateliers superpos\u00e9s, des escaliers ext\u00e9rieurs, des mezzanines, cours pav\u00e9es, la structuration du lieu composent un paysage vertical, un changement radical, un seuil, un point de passage oblig\u00e9, un carrefour humain Bastille o\u00f9 tout converge o\u00f9 je rejoins d\u2019autres camarades partis avant l\u2019aube de Nanterre, de Gennevilliers, Colombes, de La Courneuve, de Nogent, de Joinville, d\u2019Ivry, de Saint\u00a0Denis, de tous ces lieux de bordure o\u00f9 l\u2019on vit dans des foyers de travailleurs, pr\u00e8s des usines, des d\u00e9p\u00f4ts, des voies ferr\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n<p>La journ\u00e9e est douce et estivale, le cort\u00e8ge se met en route direction Ledru Rollin il entre dans le couloir l\u00e0 o\u00f9 la rue se resserre cr\u00e9ant une acoustique particuli\u00e8re, les slogans rebondissent, se r\u00e9percutent, se d\u00e9doublent, la marche devient par moments hasardeuse sur les pav\u00e9s disjoints. Le cort\u00e8ge se d\u00e9roule sans incident, il s\u2019\u00e9tend, respire, s\u2019intensifie, se densifie. A Faidherbe, les slogans deviennent plus rythm\u00e9s, les langues s\u2019entrem\u00ealent, les passants s\u2019arr\u00eatent, les fen\u00eatres s\u2019ouvrent par curiosit\u00e9 ou se ferment par m\u00e9fiance, on atteint Charonne symbole des luttes historiques, \u00e2me des communards, ses caf\u00e9s d\u00e9bordent, ses trottoirs se saturent, les passants regardent le cort\u00e8ge surpris, le d\u00e9fil\u00e9 du 14 juillet a d\u00e9j\u00e0 eu lieu, les murmures, les discussions, les d\u00e9saccords montent, les slogans se font plus fermes, les corps se tendent, la marche s\u2019alourdit, la rue s\u2019\u00e9largit \u00e0 nouveau, on d\u00e9file rue Reuilly, la fin du faubourg St Antoine s\u2019ouvre sur la place de la Nation, les groupes se reforment, cort\u00e8ge des ouvriers fran\u00e7ais m\u00e9tropolitains en t\u00eate, leurs m\u00e9gaphones pouss\u00e9s au maximum, slogans martel\u00e9s, leurs revendications salariales, syndicales se synchronisent, l\u2019Internationale inonde Nation, pas de heurt, la police est en retrait impassible, immobile, \u00e0 cinq minutes du premier une seconde vague le cort\u00e8ge des ouvriers fran\u00e7ais musulmans en masse avancent, ils ont leur propre rythme, leurs revendications politiques couvrent les revendications salariales du premier cort\u00e8ge, ils refusent la colonisation et demande la lib\u00e9ration de leur leader Messali Hadj, le mot ind\u00e9pendance revient comme une pri\u00e8re, une demande, un ordre, une injonction, une exigence, ils demandent justice, je fais le lien entre les deux groupes, je suis surpris, je ne comprends pas tout, j\u2019essaie d\u2019apaiser, d\u2019expliquer, je parle aux uns aux autres, nous devons rester unis faire front commun mais le premier cort\u00e8ge se dissout, la place de la Nation se calme\u00a0; j\u2019ai un mauvais pressentiment, je sens confus\u00e9ment que quelque chose d\u2019autre est sur le point d\u2019arriver, le cort\u00e8ge avance toujours, la police s\u2019est d\u00e9ploy\u00e9e, un mouvement de foule poings tendus, un cri de panique, tout bascule. La police tire \u00e0 balles r\u00e9elles, je tombe lentement avec six camarades, nos revendications et slogans pour tout arme, un photographe saisit l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de cette sc\u00e8ne de guerre, de ces tirs de sang-froid, des douilles tapissent le sol, je ne me rel\u00e8verai pas.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Boulogne Billancourt Bastille Nation N\u00e9 en 1910 je suis de Boulogne, encore un village \u00e0 ma naissance avec sa paroisse, son c\u0153ur historique, ses odeurs de vie, sa gaiet\u00e9, les bords de la Seine pour les promenades du dimanche, un air encore respirable, les march\u00e9s en plein air, les familles regroup\u00e9es au stade pour les matchs de football, les pique-niques, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-03-boulogne-billancourt\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># Construire # 03 | Boulogne Billancourt<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":700,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7934,7952],"tags":[],"class_list":["post-205041","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-construire-nouveau-cycle-2026","category-construire-03-lhomme-qui-tua-roland-barthes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/205041","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/700"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=205041"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/205041\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":205343,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/205041\/revisions\/205343"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=205041"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=205041"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=205041"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}