{"id":205111,"date":"2026-01-29T12:14:01","date_gmt":"2026-01-29T11:14:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=205111"},"modified":"2026-01-29T15:02:16","modified_gmt":"2026-01-29T14:02:16","slug":"construire-04-trace-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-04-trace-2\/","title":{"rendered":"#construire # 04 | trace 2"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><br><br>Cela s\u2019appelle l\u2019aurore \u2013 ou alors l\u2019aube \u2013 enfin il est t\u00f4t et ce n\u2019est pas le moment de pinailler, on est en retard. Le hall d\u2019arriv\u00e9e d\u2019un a\u00e9roport o\u00f9 un type (petit, brun cheveux ras, costume standard propre noir chemise blanche cravate ficelle m\u00eame m\u00e9tal) brandit un carton, il y est \u00e9crit \u00ab\u00a0M. Lowry\u00a0\u00bb, tu t\u2019approches, il sait que c\u2019est toi, tu sais que c\u2019est lui, il se retourne tu le suis, la voiture est gar\u00e9e devant l\u2019a\u00e9roport, noire, teutonne chrom\u00e9e luisante, le petit brun t\u2019ouvre la porte arri\u00e8re droite, tu t\u2019assois \u00e7a sent la lavande, il la ferme et c\u2019est tant mieux, va s\u2019installer au volant, pas le moment de glander tu es un peu en retard, il se penche en avant, son dos ne touche pratiquement pas le dossier de son si\u00e8ge \u2013 il d\u00e9marre, \u00ab\u00a0music Sir\u00a0?\u00a0\u00bb fait-il \u2013 tu fais un signe qui ne veut rien dire, il appuie sur le bouton (Bach ou quelque chose) et sur le champignon comme un forcen\u00e9, \u00e0 ce rythme-l\u00e0 tu y seras \u2013 \u00e0 l\u2019heure \u2013 le soleil va se lever, une rue des rues, une avenue, des arbres, tu y es, la voiture entre dans le parking, c\u2019est sous-terre et \u00e7a s\u2019arr\u00eate devant des bureaux vitr\u00e9s opaques lumi\u00e8res au n\u00e9on, le type descend et t\u2019ouvre la porte, se plie l\u00e9g\u00e8rement \u2013 tu fais oui de la t\u00eate, il s\u2019en va \u2013 tu entres, l\u00e0 une femme aux cheveux courts noirs, \u00e0 la gar\u00e7onne, costume d\u2019homme dans les gris, veste crois\u00e9e sur chemisier de soie beige vaguement ouvert au col, plate, un sourire d\u2019affiche, des gestes de professionnelle, elle te tend une enveloppe que tu prends \u2013 elle sourit puis apr\u00e8s quelques mots \u00ab\u00a0ravie d\u2019avoir fait votre connaissance\u00a0\u00bb elle s\u2019en va, elle porte des tennis blanches \u2013 elle part \u2013 tu attends quelques minutes, une cigarette peut-\u00eatre ? Non, pas de cigarette, pas de caf\u00e9, pas encore pour le moment, rien \u2013 \u00e0 ton poignet ta montre fait moins le quart, tu attends un peu \u2013 tu t\u2019en vas, tu sors, sur l\u2019avenue des arbres, des gens, des passants, le soleil au fond de l\u2019image, \u00e0 ta gauche, il fait beau sur Paris \u2013 ou ailleurs \u2013 il fait beau dans tous les cas \u2013 un travail comme un autre, une esp\u00e8ce d\u2019habitude mais n\u2019en jamais avoir c\u2019est ce qu\u2019il te faut, tu marches et tu te retrouves devant l\u2019a\u00e9roport \u2013 le m\u00eame un autre \u2013 t\u00f4t le matin du lendemain s\u00fbrement, un avion et sa premi\u00e8re classe, un gros type qui rote son champagne, une h\u00f4tesse de l\u2019air accorte sourire, une passag\u00e8re en pantalon et pull aux m\u00eame tons chauds boucles d\u2019or clipp\u00e9es aux oreilles collier de perles trois rangs comme la reine d\u2019Angleterre \u2013 le gros type, un producteur de cin\u00e9ma sans doute, fait un signe \u00e0 l\u2019h\u00f4tesse, ou alors un marchand d\u2019armes, encore du champagne, six heures trente \u00ab\u00a0ladies and gentlemen this is the captain speaking\u00a0\u00bb \u2013 ton sac, tes v\u00eatements, tes lunettes de soleil et ton \u00e9charpe de soie \u00ab\u00a0en souvenir de toi\u00a0\u00bb te dis-tu \u2013 quelle plaie que l\u2019attente les moteurs vrombissent tu regardes par le hublot, tarmac est un joli mot, il va faire beau, un temps magnifique, ton chapeau pos\u00e9 sur le si\u00e8ge \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de toi, ta serviette ou sac ou sacoche ou n\u2019importe \u2013 dedans des objets \u2013 pas un nuage dans le matin brumeux et calme l\u2019envol, quelques heures peut-\u00eatre, le tarmac la chaleur, la douane, non tu n\u2019as rien \u00e0 d\u00e9clarer \u2013 le type regarde ton passeport, te regarde, c\u2019est bien toi, il te compare avec les photos qu\u2019il a devant lui, le num\u00e9ro avec ceux qu\u2019il a devant lui \u00e9crits sur une feuille, regarde les visas, regarde les dates, te regarde encore, oui c\u2019est toi \u2013 en effet, c\u2019est toi et il te rend ton passeport \u2013 tu pars, tu t\u2019en vas, la chaleur, un taxi pour la gare \u2013 le train, des gens comme s\u2019il en pleuvait, une bouteille d\u2019eau peut-\u00eatre, des gens partout, dans tous les coins accessibles et sur le toit m\u00eame (non, quand m\u00eame pas mais partout) \u2013 tu te renfrognes, n\u2019aimes gu\u00e8re cette promiscuit\u00e9, croises les bras, te rencognes entre le corps de la voiture et toi, la fen\u00eatre \u00e0 ta gauche dans le sens de la marche, appuy\u00e9 sur ta serviette, ton sac, ta sacoche, ce que tu trimbales, une brosse \u00e0 dent peut-\u00eatre, il n\u2019y a rien \u00e0 penser \u2013 si tu t\u2019endors tu r\u00eaves, de quoi sont-ils faits, que vont-ils t\u2019indiquer si tu te r\u00e9veilles, tu en as pour quelques heures \u00e0 nouveau \u2013 il fait chaud, c\u2019est abrutissant, un travail \u00e0 accomplir, parfaitement reconnu, ourdi, organis\u00e9, pr\u00e9vu pr\u00e9par\u00e9 sans trop de difficult\u00e9s \u2013 aller venir \u2013 venir repartir tu sais ce qu\u2019on attend de toi et tu sais parfaitement l\u2019accomplir \u2013 ici, l\u00e0, ailleurs sauf contrordre une esp\u00e8ce de routine ou  un parcours fl\u00e9ch\u00e9 \u2013 tu descends du train puis marches jusqu\u2019\u00e0 l\u2019h\u00f4tel, tu vas \u00e0 ta chambre, tu rep\u00e8res au bout du couloir du troisi\u00e8me \u00e9tage la r\u00e9serve \u00e0 linge, tu y entres c&rsquo;est ouvert, tu regardes, refermes la porte, vas vers la tienne, la 307, de la fen\u00eatre on distingue la porte de la Mer, les drapeaux, les portefaix les vendeurs \u00e0 la sauvette les oisifs des femmes et les enfants qui courent, quelques vieillards assis, des policiers aussi, en armes, les acacias et les eucalyptus qui bordent l\u2019avenue, tout \u00e0 l\u2019heure, tu iras \u00e0 ton rendez-vous, plus loin sur la droite de l\u2019avenue, en descendant, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la banque, \u00e7a sentira le laurier quand tu croiseras les trois Parques en noir, sans les calculer \u2013 l\u00e0 appuy\u00e9 \u00e0 un pilier, sous les arcades mais ne se cachant pas sp\u00e9cialement un type frip\u00e9 en costume clair, un journal sous le bras, le chapeau un peu relev\u00e9 sur le front fumera une cigarette en te regardant entrer, il t\u2019attendra et tu ressortiras, une demie-heure plus tard peut-\u00eatre, dans le sac au bout de ton bras droit, tes affaires, un homme d\u2019affaires, oui voil\u00e0 ce que tu es, le type te suit, tu rejoins ton h\u00f4tel, tu ne commandes rien au room-service tu n\u2019as pas faim tu t\u2019\u00e9tends et tu m\u00e9dites, s\u00fbrement le vide \u2013 tu es allong\u00e9, s\u00fbrement le vide, peut-\u00eatre une drogue mais je ne crois pas, les paumes des mains \u00e0 plat sur le drap blanc propre lisse doux tu es l\u00e0 et le chemin \u00e0 suivre les choses \u00e0 faire, \u00e0 ex\u00e9cuter, \u00e0 produire \u00e0 r\u00e9aliser cette nuit, dans la nuit, noire, tout \u00e0 l\u2019heure, plus tard tu t\u2019endors \u2013 tu r\u00eaves, tu oublies, tu r\u00eaves encore et noire est la nuit l\u00e0, noire, on te retrouve, c\u2019est bien toi, oui, mais comme une ombre dans les coins cach\u00e9s des arcades tu passes, d\u00e9termin\u00e9, une esp\u00e8ce de fant\u00f4me peut-\u00eatre, personne seulement le vent, un petit vent frais qui annonce la pluie, tu entres dans un immeuble traversant, tu te retrouves ailleurs, tu marches, assez longuement, des espadrilles, noires, tu marches une capuche, noire d\u2019ombre, sans croiser personne pas m\u00eame un chien, seul le vent \u2013 les lumi\u00e8res qui au milieu des rues battent les filins qui les soutiennent comme des haubans, ce bruit cette lumi\u00e8re \u00e9parse ce vent \u2013 ici par l\u2019arri\u00e8re de la maison en passant par le jardin, c\u2019est l\u00e0, quelques minutes suffisent \u00e0 ton man\u00e8ge, trois peut-\u00eatre, tout au plus il n\u2019y a ni erreur ni difficult\u00e9, tu ressors et le vent enfle, la pluie va venir, il te faut marcher plus vite, un autre chemin, une autre rue, une bouche d\u2019\u00e9gout o\u00f9, \u00e0 peine a-t-on le temps de s\u2019en rendre compte, tu jettes quelque chose et un autre immeuble mais les m\u00eames arcades, et la nuit, noire, et la pluie qui commence doucement, une esp\u00e8ce de brouillard, un genre de nu\u00e9e une murmuration dirait je ne sais plus qui, la pluie l\u2019eau l\u2019orage sans \u00e9clair mais du tonnerre, tu es entr\u00e9 par le service, tu es dans ta chambre, il fait nuit et la nuit est noire, peut-\u00eatre une douche mais il te faut faire tr\u00e8s attention, tu le sais \u2013 tu attendras six heures et demie \u2013 tu attends, assis sur ton lit les coudes aux genoux et la t\u00eate dans les mains, il ne pleut plus \u2013 tu dormirais presque s\u2019il se pouvait \u2013 tu fais quelques mouvements, une sorte de gymnastique, des \u00e9longations pour rendre tes muscles plus \u00e9lastiques, tes tendons plus souples, c\u2019est pour entretenir ta forme physique que tu te d\u00e9tends, tu respires, tu attends longuement et il se peut que tu somnoles, l\u2019esprit libre du devoir accompli, c\u2019est le soleil qui se pointe et te r\u00e9veille mais tu ne dormais pas, ou du moins pas vraiment, pas compl\u00e8tement, en tout cas c&rsquo;\u00e9tait sans r\u00eave, une douche, tu te savonnes et te rinces abondamment, te s\u00e8ches te v\u00eats, puis tu nettoies les objets que tu as touch\u00e9s, la bonde de la douche la poign\u00e9e de la porte les robinets \u2013 la grande serviette, blanche, \u00e9ponge, lourde, dans laquelle tu roules tes v\u00eatements noirs, les espadrilles, tu la d\u00e9poseras dans la r\u00e9serve, dans un sac que tu refermeras, au bout du couloir, et vers neuf heures et demie, tu t\u2019en iras \u2013 ne rien laisser derri\u00e8re soi, le concierge au comptoir que tu salues, tout est r\u00e9gl\u00e9, derri\u00e8re tes lunettes de soleil et sous ton chapeau tu descends l\u2019avenue, le type est appuy\u00e9 contre un des piliers des arcades, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, \u00e0 l\u2019ombre, il n\u2019a pas chang\u00e9 de chemise, il fume, le m\u00eame qu\u2019hier soir, il te regarde passer, son chapeau est un peu plus enfonc\u00e9, il attend et toi, tu t\u2019en vas, vers la gare \u2013 l\u00e0 il te faudra attendre encore, un petit moment, on ne sait jamais quand le train arrivera, \u00e0 l\u2019heure ou pas, jamais en avance cependant, attendre, c\u2019est jour de march\u00e9, des femmes portent des sacs de l\u00e9gumes, des jeunes gens d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s fument et palabrent, tu restes dans un coin d\u2019ombre la sacoche au bout du bras, tu ne t\u2019assois pas les mains un peu moites tu sues un peu \u2013 il fait chaud mais c\u2019est encore supportable, tu ne te retournes pas il ne se passe rien tout \u00e0 l\u2019heure, le train entrera en gare, fum\u00e9es bruits cris fureurs chaleurs sifflets et puis \u00e0 un signe du drapeau du chef de gare l\u00e0, sur le quai, il s\u2019en ira<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code has-medium-gray-background-color has-background has-small-font-size\"><code>le mode op\u00e9ratoire de Jean Echenoz (on m'a fait la gr\u00e2ce (en commentaire) de la comparaison trop flatteuse - je ne parviens pas \u00e0 tenir la distance j'ai l'impression - c'est un ton qu'il me faut adopter et j'oublie parfois) - je r\u00e9dige (un monologue int\u00e9rieur) de l'h\u00e9ro\u00efne principale (si \u00e7a veut dire quelque chose ici - mais \u00e7a en dirait <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l13-la-paix\/\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l13-la-paix\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">plus long l\u00e0<\/a>) je remets sur l'\u00e9cran sous le \"traitement de texte\" (\u00e7a me fait penser \u00e0 \"ressources humaines\" tellement c'est humiliant et d\u00e9nu\u00e9 de tout sentiment vrai) et je recommence (ce n'est pas \u00e0 la main, c'est avec deux doigts, les deux majeurs tendus sans doute en signe de quelque chose \u00e0 cette technique - quelque chose de doubl\u00e9 pour les dits \"algorithmes\" et tout ce qui s'ensuit - les bras tendus des vendeurs de voitures \u00e9lectriques, les \"tenir les femmes par la chatte\" du d\u00e9ment aux commandes de la \"plus grande d\u00e9mocratie du monde\" les morts dans la rue et tout ce fatras (j'allais dire bataclan mais le truc a un air odieux) r\u00e9alis\u00e9 par cette humanit\u00e9-m\u00eame... - ce monde-l\u00e0) n'importe : la rage et la d\u00e9termination. <\/code><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cela s\u2019appelle l\u2019aurore \u2013 ou alors l\u2019aube \u2013 enfin il est t\u00f4t et ce n\u2019est pas le moment de pinailler, on est en retard. 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