{"id":205135,"date":"2026-01-29T11:25:00","date_gmt":"2026-01-29T10:25:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=205135"},"modified":"2026-01-31T08:47:37","modified_gmt":"2026-01-31T07:47:37","slug":"construire-04-premier-jet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-04-premier-jet\/","title":{"rendered":"#construire 04 | premier passage"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:19px\">tu descends&nbsp;il est presque 10h. Tu as le temps. Des gens sortent de la boulangerie d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9; tu n\u2019as rien mang\u00e9, tu as peut-\u00eatre faim. Il y a la queue devant la boulangerie&nbsp;: c\u2019est dimanche, tu pourrais entrer pour qu\u2019on te voie : est ce que d\u00e9j\u00e0 tu t\u2019effaces. Tu t\u2019attardes&nbsp;&nbsp;\u00e0&nbsp;&nbsp;la surface de la vitre, aux visages de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 : embus de givre, bu\u00e9e. Cet \u00e9cran tangible ou non, qui se reforme entre les choses et toi. Une petite fille en anorak se retourne, elle a du chocolat autour&nbsp;des l\u00e8vres et une lumi\u00e8re qui fuit dans le regard, elle sourit, elle sourit \u00e0 l&rsquo;ange ; seuls les enfants, dit-on, voient l\u2019ange. Tu n\u2019es&nbsp;pas un ange. Ni un fant\u00f4me. Un revenant peut-\u00eatre. Puis ce sont les murs de la rue que tu longes. Si tu passais la main sur les murs tu en sentirais l\u2019\u00e9pineux ou&nbsp;le lisse. Tu gardes tes mains dans tes poches; tu ne fr\u00f4les qu\u2019avec tes yeux. Tu photographies mentalement ce paysage que tu traverses. Ou c&rsquo;est lui, le paysage, qui te traverse. Une voiture passe, le bruit d\u00e9ferle puis s\u2019enfonce dans le silence. Apr\u00e8s&nbsp;des jours de neige, tout a fondu ou presque, le soleil darde; on distingue \u00e0 nouveau les bruits; les voix. Taches mordor\u00e9es&nbsp;sur les fa\u00e7ades; tags qui s\u2019\u00e9clairent. Le mec assis devant l\u2019\u00e9picerie, un&nbsp;sac pos\u00e9 sur&nbsp;&nbsp;les&nbsp;&nbsp;cuisses, tu as d\u2019abord&nbsp;cru&nbsp;\u00e0 un&nbsp;chien,- le sac pas l\u2019homme \u2013, il a une jambe en moins et des mains toutes gonfl\u00e9es,&nbsp;violettes. Sa t\u00eate pend : est-ce qu&rsquo;il dort \u2013 le poids d\u2019une t\u00eate&nbsp;qui&nbsp;pend, atteint les 30 kg, c&rsquo;est une chose que tu as sue, combien p\u00e8se la t\u00eate au bout du bras de Judith\u2013 ;&nbsp;&nbsp;Il a faim, c\u2019est \u00e9crit sur&nbsp;le&nbsp;carton&nbsp;devant lui. Il manque une jambe au m, comme il manque une jambe \u00e0 l&rsquo;homme; sa mis\u00e8re se r\u00e9pand sur le trottoir. Toi tu ne ressens que ta propre faim. Relents de fritures d\u2019un container dans le renfoncement d&rsquo;un porche; contre la grille \u00e7a d\u00e9borde. Derri\u00e8re la grille, c\u2019est un semblant de jardin avec deux arbres nus, des corneilles battent l\u2019air. Froid, ressenti,\u20132 ; comme \u00e0&nbsp;l\u2019\u00e9chelle de la douleur c&rsquo;est toujours plus&nbsp;ou moins suivant qui, quoi. Sa jambe, l&rsquo;homme, est-ce qu\u2019il la sent \u2013amputation-putr\u00e9faction\u2013, comment il l\u2019a perdue. Tu fais tinter les pi\u00e8ces dans ta poche. Tu te dis que&nbsp;tu aurais pu les lui jeter. Le battre. Ou le prendre dans tes bras; que&nbsp;\u00e7a n&rsquo;aurait pas chang\u00e9 grand-chose. Tu le d\u00e9passes. Les&nbsp;gens&nbsp;ont&nbsp;remont\u00e9 leur cols. Manteaux de laine.&nbsp;Capuches. Tu fixes un bonnet rouge, tu le suis jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il devienne vert. Qu\u2019il devienne sur le mur, une tache verte qui bat. Puis s\u2019efface. C\u2019est dimanche. Derni\u00e8res courses alimentaires; fleurs. M\u00eame&nbsp;le boucher est ouvert; la femme derri\u00e8re la caisse,&nbsp;casque de boucles Lila,&nbsp;l\u00e8vres fuchsia; tu&nbsp;entres rien que pour voir; un&nbsp;r\u00f4ti&nbsp;baigne dans son jus noir;&nbsp;l\u2019attrape&nbsp;mouche \u00e9lectrique gr\u00e9sille. Est-ce qu\u2019il y a des mouches en hiver. La moustache du boucher est un trait, la cravate tranche avec le tablier. Tu ressors aussit\u00f4t. Entrelacs de rues \u00e0 une voie. Boulevard. Tu traverses; rejoins le quai; puis le pont. Sur un banc survit un manteau de neige. Bient\u00f4t&nbsp;tu seras de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du fleuve; tu&nbsp;ne&nbsp;regardes&nbsp;pas derri\u00e8re toi,&nbsp;juste ce grand vide devant&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\"><strong>...<\/strong><\/pre>\n\n\n\n<p style=\"font-size:19px\"><strong>deuxi\u00e8me passage <\/strong><br>puis tu rejoins la for\u00eat, tu te glisses au milieu d\u2019eux\u00a0; une vingtaine d\u2019hommes et de femmes, silhouettes augment\u00e9es de parkas, toutes confondues. Bonnets, capuches, chapkas; visages enfouis; lueurs aux yeux, paupi\u00e8res rougies. Ils ont tout pr\u00e9vu, de se prot\u00e9ger du froid et de quoi se restaurer dans les sacs qu\u2019ils portent au dos par-dessus leurs gilets jaunes ; ces gilets pour qu\u2019on les voient et pour se reconna\u00eetre entre eux. Sur tes v\u00eatements, jusque sur ta peau et tes cheveux, les feuilles jaunies, une couche \u00e9paisse, v\u00eatement ou seconde peau; marouflage \u00e0 la colle de pluie dirais tu \u00e0 quelqu\u2019un si ta voix portait encore. Tes marches successives se sont amalgam\u00e9es formant ce grand manteau de feuilles; camouflage involontaire ou mutation \u2013 est-ce que tu retournes \u00e0 la terre; \u00e7a te rappelle fortuitement ce r\u00eave de l\u2019homme qui chevauchait un hippocampe g\u00e9ant sauf qu\u2019ici, ce n\u2019est pas un r\u00eave; quand bien m\u00eame tout est vrai dans le r\u00eave de l\u2019homme aucune photographie ne peut l\u2019attester; alors qu\u2019ici, il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement bien r\u00e9el. On peut fournir des t\u00e9moignages, montrer des images. Tu marches \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;autres \u00e0 la recherche de quelqu&rsquo;un; en y regardant de plus pr\u00e8s, en scrutant l\u2019\u00e9cran de celle qui photographie le groupe pour garder trace \u2013 elle porte un bonnet rouge et des gants noirs : oui, en cherchant bien, on te retrouve dans l\u2019image, l\u00e0, sur la droite, en t\u00eate de cort\u00e8ge : cette liasse de feuilles \u00e0 forme humaine. Ce n\u2019est pas un r\u00eave. Une femme a disparu dans la for\u00eat depuis cinq jours; elle s\u2019est volatilis\u00e9e, c\u2019est le verbe qu\u2019ils ont retenu dans le journal. Juste un avis de recherche. Aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est la troisi\u00e8me battue: la violence du mot te saisit. Tu as vu en passant la voiture gar\u00e9e pr\u00e8s du petit lac. Machinalement tu as regard\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Tu sais qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 fouill\u00e9e, ouverte et r\u00e9ouverte. Tu n\u2019as vu qu\u2019un journal froiss\u00e9. Un gobelet\u2026Que sais tu de cette femme sinon qu\u2019elle vivait dans une r\u00e9sidence promise \u00e0 la d\u00e9molition. Une retrait\u00e9e. Une habitu\u00e9e de la foret. Une marcheuse a-t on dit. Pourquoi es-tu venu. Toutes et tous sont munis d\u2019un b\u00e2ton pour frapper le sol ou fendre la neige, soulever les feuilles. Tu marches d\u2019abord \u00e0 leur suite; leurs bottes laissent des traces profondes dans la neige ; puis tu les d\u00e9passes. Comme eux tu regardes le sol, comme eux tu regardes vers la cime des arbres. Ils crient son nom\u2026<br><br><strong>troisi\u00e8me passage<\/strong><br>maintenant tu rentres mentalement dans les pages, tu glisses entre les lignes, \u00e0 la recherche d\u2019un signe; l\u2019encre a pali, elle s\u2019enfonce dans le blanc jauni de la page comme une neige salie fond et absorbe les traces: tout n\u2019a pas encore disparu, demeurent cette rue, et cet homme avec sa grande enveloppe sous le bras; persistent cette neige, ce lion, cette fosse. Tu regardes dans le livre la rue sous la neige. Tu regardes l\u2019homme, il va entrer dans un caf\u00e9 pour t\u00e9l\u00e9phoner : non plut\u00f4t il vient d&rsquo;entrer et d\u2019apprendre une nouvelle : quelqu\u2019un l&rsquo;attend \u00e0 propos d&rsquo;un livre qu\u2019il a \u00e9crit. L\u2019homme d&rsquo;une trentaine d&rsquo;ann\u00e9e a un visage maigre. La rue est une rue de Paris. Tu te souviens de la neige. Tu cherches des rapports. Tu cherches des liens. Tu confonds avec les pages d&rsquo;un autre livre o\u00f9 une femme est tu\u00e9e. Pour rien. Par hasard.<br><br>la femme dans la for\u00eat est morte, des chasseurs l\u2019ont trouv\u00e9e \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 vous \u00e9tiez pass\u00e9 sans rien voir&#8230; <br><br> l&rsquo;homme du livre est devenu vieux. Il \u00e9crit toujours des livres<br> <br>le lion est mort dans la fosse&#8230; <br><br>tu t\u2019effaces<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>tu descends&nbsp;il est presque 10h. Tu as le temps. Des gens sortent de la boulangerie d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9; tu n\u2019as rien mang\u00e9, tu as peut-\u00eatre faim. Il y a la queue devant la boulangerie&nbsp;: c\u2019est dimanche, tu pourrais entrer pour qu\u2019on te voie : est ce que d\u00e9j\u00e0 tu t\u2019effaces. 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