{"id":205351,"date":"2026-01-30T14:09:10","date_gmt":"2026-01-30T13:09:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=205351"},"modified":"2026-01-30T14:09:10","modified_gmt":"2026-01-30T13:09:10","slug":"construire-04-prendre-lair","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-04-prendre-lair\/","title":{"rendered":"#construire #04 | Prendre l&rsquo;air"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0Je sors un moment prendre un peu l\u2019air\u00a0! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu cries. La porte claque dans ton dos. Tu n\u2019\u00e9coutes pas ce qu\u2019elle te dit en partant. Tu entends comme un l\u00e9ger bourdonnement \u00e0 tes oreilles entrecoup\u00e9 par le bruit de tes pas sur les marches de l\u2019escalier. Rapidement le bourdonnement cesse et il n\u2019y a plus que tes pas. Rythme r\u00e9gulier. L\u2019air te fait du bien, comme une claque sur tes joues. Il fait froid. Il ne pleuvra pas. Il n\u2019y a m\u00eame pas un nuage. Tu ne l\u00e8ves pas les yeux pour regarder le ciel. Tes joues sont rouges. Rouges de la claque du froid. Rouges de col\u00e8re. Tu as chaud. Tu es en col\u00e8re. Tu contiens ta col\u00e8re en toi. Elle te fait avancer. La col\u00e8re contenue en toi se gonfle de vapeur, met tout tes muscles en tension. Et tu avances. Tu marches sans r\u00e9fl\u00e9chir. Tu ne l\u00e8ves pas la t\u00eate. Tu regardes le bout de tes pieds. Sans vraiment les voir. Tu marches droit devant toi. Gonfl\u00e9 de vapeur. Tu est centr\u00e9 sur le bout de tes baskets. Tes pieds sont au centre de ta vision. Rythme r\u00e9gulier. La vapeur s\u2019\u00e9chappe avec ton souffle. R\u00e9gulier. L\u2019air froid sur tes joues et ton front te fait du bien. Tu connais la ville par coeur. Tu pourrais la r\u00e9citer. Alors tu laisses tes pieds au centre. La t\u00eate basse. Tes pieds te guident. Ils sont ton rythme. Ton coeur bat fort. R\u00e9gulier. Tu prends tout de suite \u00e0 droite en sortant de l\u2019immeuble, au num\u00e9ro 23 tu sais qu\u2019il y\u2019a un pot en terre cuite ou poussent des marguerites. Il fait froid. Le pot est vide. Ta t\u00eate vide aussi. Tes muscles sous tension. Tu es en col\u00e8re. Tout le reste n\u2019est que bitume. Pass\u00e9 le num\u00e9ro 33 tu tournes encore \u00e0 droite. Rue du change. Morne. Plate pas d\u2019int\u00e9r\u00eat. Bitume uniform\u00e9ment gris. Le sous sol est \u00e9clair\u00e9 au 14. Pas de signe de pr\u00e9sence. Au bout de la rue&nbsp; trop courte, ton pied gauche manque se poser dans une flaque de vomi. Tu l\u2019enjambes. Un manque se cr\u00e9e. Comme un rat\u00e9 des battements du coeur. Manque du rythme. Ta col\u00e8re augmentes. Tu l\u2019as vu hier en rentrant cette immonde r\u00e9gurgitation verd\u00e2tre. A l\u2019angle. Il n\u2019a pas plu. Tu aurais pu y penser. Penser \u00e0 enjamber l\u2019angle. Ton coeur bat rouge. Tu te ressaisis. Tes pieds. Au centre. R\u00e9gulier. La rue du change abouche sur le boulevard Foch. Tu poursuis en direction de la gare. Le bitume est constell\u00e9 de chewing-gum plus ou moins frais. Tu te sens plus calme. Plus r\u00e9gulier. Tes pieds \u00e9vitent les trop blancs. Trop frais. Tu pi\u00e9tine rageusement les plus gris. Ancienne col\u00e8re. A pr\u00e9sent, tu n\u2019es plus seul. Une voiture tourne au feu devant toi. Odeur de pots d\u2019\u00e9chappement. Tu marques un l\u00e9ger arr\u00eat. A peine. Tu traverse le boulevard de la paix. Trou\u00e9e grise d\u2019est en ouest. \u00c0 quatre vingt dix degr\u00e9s.&nbsp; Une bourrasque de vent te bouscule dans ce carrefour. Tu \u00e9vites les pieds. Pieds multiples. Il te faut d\u00e9vier \u00e0 droite ou \u00e0 gauche. Tu tangues. Tu slalommes accroch\u00e9 \u00e0 la succession des rayures du passage pi\u00e9ton pour garder l\u2019\u00e9quilibre. Ton coeur reprend plus rapide. Tu t\u2019arr\u00eates sur la bouche d\u2019\u00e9gout. Tu essaie de r\u00e9cuperer. Ton souffle . Une contenance. Un rythme. Tu lis : Pont \u00e0 mousson. Tu t\u2019es toujours demand\u00e9 pourquoi. Pourquoi toutes ses fichues plaques de fonte noire. Pourquoi Pont \u00e0 mousson. Elle te l\u2019a expliqu\u00e9. Plusieurs fois d\u00e9j\u00e0. Tu t\u2019en fiches. Tu ne l\u2019\u00e9coutes pas. Tu n\u2019\u00e9coutes jamais. Tu es en col\u00e8re. Face \u00e0 toi les Galeries Lafayette. Enseigne rouge. Ton reflet est vout\u00e9. Ton visage en moue butt\u00e9e. Tes pommettes trop rouges. La col\u00e8re. De la vapeur monte de la fonte. \u00e7a sent les \u00e9gouts. Tu as la naus\u00e9e. Ton reflet as oubli\u00e9 ton manteau. Tu es parti trop vite. Tu \u00e9tait en col\u00e8re. Par sa faute. Si seulement elle arr\u00eatait de te parler. De se m\u00ealer de tes affaires. Elle te le dit sans arr\u00eat. Tiens toi droit ! Mets ton manteau ! Tu pourrais lui faire mal. Tu pourrais la frapper. Tu pourrais la tuer. Tu frissonnes. Il fait froid. Ta col\u00e8re est rouge. Le bout de tes doigts est rouge aussi. Les muscles de ton poing tendus. Tu fourres avec rage tes mains dans tes poches. Tu veux t\u2019\u00e9puiser. Une moto d\u00e9marre en trombe dans un rugissement. Tu repars. Tu prends sur ta gauche. A quatre vingt dix degr\u00e9s sur le cours. Ici au moins il y a des arbres. Tu respires profond\u00e9ment. R\u00e9gulierement. Il n\u2019y a pas d\u2019odeur de vert. Pas de bourgeons. Pas de fleurs. Pas de pollens. Il fait froid. Tu comptes les troncs. Tu en connais le nombre exact. Rythme r\u00e9gulier. Capte celui de ton coeur. Tu d\u00e9tailles et d\u00e9chiffres le parchemin de leur \u00e9corce. Leur racines serpentent sous le trottoir et font relief sous ta voute plantaire. Te d\u00e9stabilisent. Au cinqui\u00e8me, tu d\u00e9cides sur un coup de t\u00eate de tourner \u00e0 droite. Virage en \u00e9pingle dans la grande rue. Ici c\u2019est pi\u00e9ton. Les pi\u00e9tons sont foule. Tu baisses la t\u00eate. Tu ne veux pas les voir. Tu ne veux pas leur parler. Certains te saluent. Tu ne r\u00e9ponds pas. Tes joues rouges de la col\u00e8re. Ton visage but\u00e9. Tu te concentres sur le bout de tes baskets. Et tes pas. R\u00e9guliers. Ils cherchent \u00e0 attirer ton attention. Ils veulent te d\u00e9centrer de tes pieds. Tu ne les laisses pas faire. Tu files. Droit devant. Tu marmonnes un mot en r\u00e9ponse. Tu as trop peur de les connaitre. Tu as trop peur qu\u2019ils aillent se plaindre. Tu crains qu\u2019ils lui disent qu\u2019ils t\u2019ont crois\u00e9s et que tu ne leur as pas rendu leur salut. Tu te fiches bien d\u2019\u00eatre poli. Elle va te sermonner. Tu dois r\u00e9pondre poliment quand on te parle ! Toi tu ne r\u00e9ponds pas. Tu t\u2019en fiches d\u2019elle. Tu marmonnes un juron.&nbsp; Ta col\u00e8re enfle, roule sous ta peau. Tend tes poings dans tes poches. Tu coupes par le passage de l\u2019arche pour fuir le brouhaha du monde. Au-dessus de toi, la vo\u00fbte en pierre de taille t\u2019\u00e9crase de son poids. Tout \u00e0 coup il fait sombre. Tu ne vois presque plus tes pieds. Tu sais pourtant que tu avances au rythme r\u00e9gulier des tensions dans tes muscles. Tu renait \u00e0 la lumi\u00e8re sur la place du march\u00e9. Tu la traverses dans sa plus courte diagonale. Tu d\u00e9bouches en vieille ville. Rue des chaudronniers. Les pav\u00e9s font place au bitume. Leur irr\u00e9gularit\u00e9 te d\u00e9tend. Dans leurs interstices poussent quelques mauvaises herbes. Sans le vouloir, tu \u00e9vites de marcher sur les jointures sombres. R\u00e9miniscence d\u2019un jeu ancien. Tu n\u2019y peux rien. Tu ne contr\u00f4le pas tes pieds. Sur tes l\u00e8vres presque un sourire. La col\u00e8re diminue sa cadence infernale. Tu rel\u00e2che d\u2019un cran la tension. Tu laisse tes pieds se d\u00e9centrer. Prendre la tangente. Odeurs de cuisine et de pains chauds. Tu encha\u00eene rue du four puis rue de la chapelle. Les rues \u00e9troites s\u2019entrem\u00ealent&nbsp; tournent, les angles s\u2019arrondissent. Certaines finissent en impasses. Le fond de l\u2019air se r\u00e9chauffe. Dans ton dos les cloches sonnent. Le bus de midi te surprends \u00e0 la sortie de la rue du prieur\u00e9. Ligne 34 direction ZI sud est. Tu te dis pourquoi pas. Tu h\u00e9sites. Le bus marque l\u2019arr\u00eat. Tu montes la premi\u00e8re marche. Puis tu te ravises. Tu fais demi tour. Tu as besoin de prendre l\u2019air. D\u2019\u00e9puiser les derni\u00e8res vapeurs de ta col\u00e8re. Tu optes pour la citadelle. Tu montes deux par deux les mille six cents sept marches. Tu les as compt\u00e9es. Tu t\u2019essouffles vite. Tu dois t\u2019arr\u00eater plusieurs fois. Tes muscles sont remplis d\u2019acide. L\u2019acide de ta col\u00e8re. Tu le sues par tous les pores de ta peau. En haut tu ne jettes pas un oeil au panorama. Tu sais qu\u2019\u00e0 perte de vue tu ne verra que la ville. Les buildings en guise de montagnes. Les autoroutes ont depuis longtemps emprunt\u00e9 le lit des fleuves. Tu pressens que tout ce gris va reverser de la vapeur \u00e0 ta col\u00e8re. Tu es en sueur. Il fait froid et il ne pleut pas. Tu te sens plus l\u00e9ger. Sans t\u2019arr\u00eater tu te laisse filer sur les trottoirs de la descente, rue de la motte. Les virages r\u00e9guliers, resserr\u00e9s autour de petits monticules de verdure ou pousse des buissons sauvages t\u2019ont toujours plu. Dans ton dos le ciel est violet. Parfois tu suis les lacets. Parfois tu en prends la tangente par une vol\u00e9e de marches. Dans un talus quelques hell\u00e9bores, plus loin une cl\u00e9matite, bravent le froid. Tu t\u2019enivres de leurs parfums. Tout en bas tu tombes dans le faubourg. Plusieurs de tes amis habitent ici. Tu y viens souvent le week-end \u00e0 v\u00e9lo.&nbsp; Aujourd\u2019hui tu ne veut parler \u00e0 personne. Tu veux juste prendre l\u2019air. Les maisons sont mornes. Les jardins hibernent sous des b\u00e2ches en plastiques. Les framboisiers et groseilliers ont \u00e9t\u00e9s taill\u00e9s et semblent tendent vers toi leur branchages implorants. Au dessus des porches s\u2019aggripent les squelettes des glycines. Tu as l\u2019impression que l\u2019on t\u2019\u00e9pie. Dans les salons les t\u00e9l\u00e9visions sont allum\u00e9es. Le faubourg est tout entier endormi. Tu \u00e9vites soigneusement les rues que tu connais. Tu ne veux croiser personne. Ton itin\u00e9raire est labyrinthique. Rue des \u00e9cureuils, rue des chouettes, rue des pinsons\u2026 Les nids vid\u00e9s s\u2019ent\u00eatent tristement aux&nbsp; arbustes fourchus. Tu te perd m\u00eame par instant. Enfin tu d\u00e9barques sur la rocade. Tu la franchis sur le pont r\u00e9serv\u00e9 au pi\u00e9tons. Tes pieds sont l\u00e9gers. Tu te laisses fondre vers l\u2019irr\u00e9gularit\u00e9. Un homme passe encore. Il tient un chien en laisse. Les gardes fou en Plexiglas sont tout tagg\u00e9s. Tu d\u00e9chiffre dans ta t\u00eate des mots que tu as d\u00e9j\u00e0 lu cent fois. Tu en remarques un ou deux qui n\u2019\u00e9tait pas encore l\u00e0 \u00e0 ton dernier passage. Peinture fraiche. Tu es devant l\u2019entr\u00e9e du parc du grand lac. Tu t\u2019accorde une pause. Une pause dans ta col\u00e8re. Tu avances prudemment un pied puis l\u2019autre. Tu parcours quelques all\u00e9es. Les derniers promeneurs ont \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s par le froid. Au loin, la silhouette d\u2019un groupe d\u2019adolescent venus jouer au ballon sur une pelouse s\u2019\u00e9loigne puis disparait. Tu es seul. Tu t\u2019allonges sur une pelouse. Tu prends le temps d\u2019\u00e9couter les derni\u00e8res notes plaintives des insectes. De l\u00e9gers bourdonnements. Tu aimes sous tes pieds la sensation de la terre. Tu t\u2019allonges sur le dos, tu contemples les lumi\u00e8res du cr\u00e9puscule. Tu t\u2019endors&nbsp; peut \u00eatre m\u00eame un peu. Tu sursautes presque quand l\u2019\u00e9clairage public allume la grande haie de tilleuls. Elle guide ton regard vers le lac plein de reflets d\u2019\u00e9toiles. Tu pousses un soupir profond. L\u2019air t\u2019as fait du bien. Tu ne penses plus \u00e0 elle. Ta col\u00e8re s\u2019est \u00e9puis\u00e9e. Tu vas pouvoir rentrer.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Je sors un moment prendre un peu l\u2019air\u00a0! \u00bb Tu cries. La porte claque dans ton dos. Tu n\u2019\u00e9coutes pas ce qu\u2019elle te dit en partant. Tu entends comme un l\u00e9ger bourdonnement \u00e0 tes oreilles entrecoup\u00e9 par le bruit de tes pas sur les marches de l\u2019escalier. Rapidement le bourdonnement cesse et il n\u2019y a plus que tes pas. 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