{"id":205581,"date":"2026-02-04T16:54:44","date_gmt":"2026-02-04T15:54:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=205581"},"modified":"2026-02-07T11:49:31","modified_gmt":"2026-02-07T10:49:31","slug":"04-construire-a-louest","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/04-construire-a-louest\/","title":{"rendered":"#construire #04 | \u00c0 l\u2019Ouest,"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1000\" height=\"650\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/image-1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-205637\" style=\"aspect-ratio:1.5385679695607057;width:340px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/image-1.png 1000w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/image-1-420x273.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/image-1-768x499.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1000px) 100vw, 1000px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>tu tra\u00eenes, tu la regardes diff\u00e9remment selon tes humeurs. Elle se cache, se d\u00e9voile, se d\u00e9forme. Tu la trouves s\u00e9duisante ou tr\u00e8s laide avec ses quartiers mit\u00e9s. Tu tra\u00eenes, tu siffles un ton plus bas que d\u2019habitude un peu moins fort. Tu traverses, tu empruntes des ponts, l\u2019eau coule sous des structures de b\u00e9ton. Tu montes des escaliers, tu descends dans des tunnels, tu tra\u00eenes dans la gare avec ses express, ses omnibus, arr\u00eats dans toutes les gares garantis, parfois des rapides de plus longue distance. Tu marches.<\/p>\n\n\n\n<p>On t\u2019a dit qu\u2019ici \u00ab Tout y est d\u00e9part, devenir, passage, saut, rapport avec le dehors. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Tu d\u00e9cortiques le paysage urbain. Tu remarques la profusion de chantiers, une urbanisation rapide \u00e0 moindre co\u00fbt, immeubles rectilignes, rues \u00e9largies, places r\u00e9am\u00e9nag\u00e9es, parkings improvis\u00e9s au milieu des friches. Tu vois l\u2019\u00e9talement de la ville, les contrastes architecturaux li\u00e9s aux clivages urbains. Tu tra\u00eenes. Tu te tra\u00eenes, observes les cicatrices des fa\u00e7ades encore debout, d\u00e9couvres un pan de mur au papier peint avachi, fleuri de bleu d\u00e9lav\u00e9 \u00e0 peine visible, un oubli, un abandon, comme un m\u00e9tier qui s\u2019absente ou dispara\u00eet, symbole de la d\u00e9molition des maisons anciennes aux murs fendus. Transformations sociales, \u00e7a reconstruit \u00e0 tour de bras. Tu tra\u00eenes dans les rues encore trou\u00e9es de Saint&nbsp;Germain, les contrastes entre neuf et ancien te surprennent, l\u2019ancien est parfois valoris\u00e9. Tu invites le crachin \u00e0 t\u2019accompagner dans ta d\u00e9ambulation jusqu\u2019au quartier Saint&nbsp;Martin, aux fa\u00e7ades modestes marqu\u00e9es par des r\u00e9parations sporadiques, un rescap\u00e9, un survivant, un r\u00e9sistant face aux exactions des hommes. Tu tra\u00eenes dans ce quartier ou tous les habitants se connaissent, apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole les enfants jouent dans les rues brod\u00e9es de caf\u00e9s, d\u2019artisans, de boutiques ; son \u00e9glise en retrait rythme la vie sociale, un joyau gothique flamboyant avec son clocher et son chevet, un espace tr\u00e8s vertical, complexe, elle offre aux passants la luminosit\u00e9 de ses vitraux. Son architecture rayonnante domine les toits du quartier. Tu comprends qu\u2019elle est un rep\u00e8re stable, tu cherches le secret de sa protection s\u00e9culaire au c\u0153ur de ce quartier populaire si vivant. Tu ne trouves pas. Tu tra\u00eenes entre la ville ancienne et la ville en \u00e9tat de reconstruction, m\u00e9lange de survivance m\u00e9di\u00e9vale, de modestie ouvri\u00e8re et de renouveau urbain. Le brouillard s\u2019\u00e9vapore au&nbsp;dessus des toits.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu tra\u00eenes, tournes \u00e0 gauche, longes le garage Renault de M. Leli\u00e8vre, son panneau publicitaire d\u00e9fra\u00eechi, vieillot <em>\u2014ICI on r\u00e9pare \u00e0 toute heure \u2014<\/em> est fait d\u2019un assemblage de petites plaques m\u00e9talliques brillantes argent\u00e9es. Tu tournes \u00e0 droite. <em>Les Comptoirs modernes,<\/em> un magasin de pr\u00eat&nbsp;\u00e0&nbsp;porter mange la moiti\u00e9 de la rue. Tu entends deux femmes de m\u00e9nage arriver, il est trop t\u00f4t pour les vendeuses, tu les vois dispara\u00eetre dans l\u2019impasse qui jouxte le magasin pour ouvrir la porte d\u2019entr\u00e9e du personnel. Les mannequins en vitrine se devinent \u00e0 peine, en exposition des v\u00eatements dernier cri de la marque <em>Mode de Paris<\/em>. \u00c0 l\u2019angle du carrefour, Chez Michel et Marie, ventes de machines agricoles. Tu tra\u00eenes t\u00eate en l\u2019air, tu observes son enseigne p\u00e2le, sobre, la grande porte d\u2019entr\u00e9e au rideau tir\u00e9. L\u2019exposition des machines se fait \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, au garage, sur la route. Un grand hangar au toit de t\u00f4le sur 4 000 m\u00b2. Ils ont investi aussi dans l&rsquo;immobilier de bureaux sur deux \u00e9tages pour la comptabilit\u00e9, les r\u00e9clamations, les commandes en ville, les r\u00e9ceptions de commerciaux. Tu tra\u00eenes, reviens sur tes pas, tu trouves la plaque en cuivre du cabinet du docteur Couinaud, son nom et son titre grav\u00e9s en lettres anglaises d\u00e9li\u00e9es, \u00e9l\u00e9gantes, un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone avec l\u2019indicatif 61. Uniquement sur rendez&nbsp;vous. Tu fais demi&nbsp;tour, \u00e0 pas mesur\u00e9s, presque lents, tu tra\u00eenes dans le petit square encore d\u00e9sert proche de la place du March\u00e9. Tu connais son nom, square de la No\u00eb. Tu t\u2019assieds sur un banc de bois et de fonte, encore entretenu, encore verni, encore humide, les pieds en serres d\u2019aigle peints en noir, enfonc\u00e9s dans la terre. La ville respire par saccades. Petit square comme un poumon fragile. Tu penses \u00e0 un banc de carte postale sepia sous un saule japonais de couleur pourpre noy\u00e9 dans ses ramages, ses feuilles en forme d\u2019\u00e9toiles tapissent le sol autour de lui, un espace fig\u00e9 entre souvenirs et r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu fumes, h\u00e9sites \u00e0 aller plus loin. Tu pousses sur la plante de tes pieds pour te lever. Un vieillard rubicond nettoie la devanture de l\u2019\u00e9picerie Sellos. Le bar\u00a0tabac\u00a0restaurant est ouvert, il fait aussi caf\u00e9\u00a0concert le vendredi et le samedi soir. Tu penses que tous les caf\u00e9s\u00a0bars\u00a0tabac sont essentiels, vitaux, des lieux de socialisation.Un tout jeune gar\u00e7on nettoie le trottoir avec une wassingue, seau en main, t\u00eate pench\u00e9e sur son balai. Tu te faufiles comme une ombre, t&rsquo;assieds sur un tabouret au bout du comptoir, prends un \u0153uf dur, tu commandes un caf\u00e9 calva et le <em>journal d&rsquo;Argentan,<\/em> tu lis ses gros titres <em>La Semaine religieuse du dioc\u00e8se de S\u00e9es, l&rsquo;\u00c9levage du cheval au pays d&rsquo;Argentan, le haras du Pin. Pourquoi aller se battre l\u00e0-bas<\/em>\u00a0?. L&rsquo;\u0153uf fait un bruit mat en rencontrant le zinc. Tu te souviens d&rsquo;un po\u00e8me appris \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de gar\u00e7ons. La rue s&rsquo;anime, le caf\u00e9 se remplit d&rsquo;ouvriers du b\u00e2timent, de commer\u00e7ants. Chacun sa place, chacun sa classe. La ville a un go\u00fbt d\u00e9l\u00e9t\u00e8re et pourtant chaleureux, pas celui des villes m\u00e9ridionales \u00e0 la gouaille vive mais celui, plus discret, plus secret, des villes de l&rsquo;int\u00e9rieur, celles qui se devinent, qui ne s&rsquo;exposent pas. Tu sors, tu as besoin de respirer. Trop de monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu tra\u00eenes, prends la premi\u00e8re rue \u00e0 droite, juste avant la rue des Marais, tu croises le presbyt\u00e8re encore habit\u00e9 par les abb\u00e9s. En enfilade, deux salles paroissiales o\u00f9 l\u2019on projette des films \u00e9ducatifs et religieux ; un peu plus loin, \u00e0 droite du presbyt\u00e8re un terrain de sport de plein air, foot en t\u00eate. Tu zigzagues de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue vers les autres commerces, le caf\u00e9&nbsp;\u00e9picerie de Mme Fleury, le boulanger&nbsp;p\u00e2tissier M.O.F., roi d\u2019une p\u00e2tisserie simple, le g\u00e2teau d\u2019argent, une texture l\u00e9g\u00e8re faite de blancs en neige amand\u00e9s m\u00e9lang\u00e9s \u00e0 de la cr\u00e8me fra\u00eeche bien \u00e9paisse. Tu tra\u00eenes dans le petit caf\u00e9 ouvrier tout en longueur, ICI <em>on sert le vin, vous apportez le pain,<\/em> \u00e9crit \u00e0 la craie sur une ardoise pos\u00e9e entre le rideau en dentelle et la vitre. Tu entres, senteurs de tripes fa\u00e7on mode de Caen et de boudins noirs de Mortagne&nbsp;au&nbsp;Perche, odeurs de tabac froid. Tu t\u2019assieds \u00e0 une petite table ronde toute neuve de formica jaune pr\u00e8s de la fen\u00eatre, sur une chaise en bois marron. La couleur jaune de la table fait ressortir le bleu de travail des ouvriers. Conversations d\u2019actualit\u00e9s politiques, de travail, le poste radio est allum\u00e9 toute la journ\u00e9e. Tu commandes un autre caf\u00e9&nbsp;calva. Le patron conna\u00eet tout le monde, il te propose une assiette de tripes toutes fra\u00eeches. Tu ne r\u00e9sistes pas, tu acceptes, lis un article du Monde d&rsquo;avril 1961, R\u00e9ponse a une <em>Mise en garde<\/em> sur la cr\u00e9ation du journal <em>T\u00e9moignages et Documents sur la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie<\/em> par Maurice Pagat militant et syndicaliste,&nbsp;Robert Barrat journaliste et le comite Audin.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu entends sa voix douce et enjou\u00e9e dire <\/p>\n\n\n\n<p><em>Place Henri&nbsp;IV, il y avait tellement de boutiques dans cette rue qu\u2019on pouvait y vivre. On y faisait toutes nos courses en semaine. Le samedi, on se retrouvait dans le bazar Mah\u00e9 pour b\u00e9n\u00e9ficier des derni\u00e8res r\u00e9clames, on y restait des heures pour entendre les derniers comm\u00e9rages, y prendre une part active et acheter ce dont nous n\u2019avions nul besoin.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tu entres par le carrefour des routes de Putanges et de Falaise. Tu tra\u00eenes, tu te tra\u00eenes dans le quartier Moulinex et ses ateliers, le nouveau p\u00f4le ouvrier situ\u00e9 au sud&nbsp;est de la ville implant\u00e9 pr\u00e8s de la route de Falaise, non loin des axes industriels et de la voie ferr\u00e9e. On a cr\u00e9\u00e9 une zone l\u00e9g\u00e8rement en retrait du centre, d\u00e9class\u00e9e. Tu d\u00e9couvres l\u2019usine et ses transformations. Nouvelle classe ouvri\u00e8re. Nouvelle organisation Nouvelle cadence impos\u00e9e. Nouvelle discipline du temps. Architecture adapt\u00e9e, lotissements, petites maisons align\u00e9es sagement, avec r\u00e9signation.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus loin, la ville se d\u00e9fait.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>tu tra\u00eenes, tu la regardes diff\u00e9remment selon tes humeurs. Elle se cache, se d\u00e9voile, se d\u00e9forme. Tu la trouves s\u00e9duisante ou tr\u00e8s laide avec ses quartiers mit\u00e9s. Tu tra\u00eenes, tu siffles un ton plus bas que d\u2019habitude un peu moins fort. Tu traverses, tu empruntes des ponts, l\u2019eau coule sous des structures de b\u00e9ton. 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