{"id":206036,"date":"2026-02-13T16:27:22","date_gmt":"2026-02-13T15:27:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=206036"},"modified":"2026-02-16T08:43:10","modified_gmt":"2026-02-16T07:43:10","slug":"05-construire-jo-clock","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/05-construire-jo-clock\/","title":{"rendered":"#construire #05 | Jo Clock"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"391\" height=\"286\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/image-4.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-206037\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/commons.wikimedia.org\/wiki\/File:Mack,_Ludwig,_Die_Unterwelt,_mitte.jpg?uselang=fr\"><\/a><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p><em>Chez Platon<\/em> &#8211; <em>Gravure de Ludwig Mack (de) d&rsquo;apr\u00e8s un dessin de Rudolf Lohbauer (de)&nbsp;repr\u00e9sentant les trois juges des Enfers (1829).<\/em><\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Entre le passage Dieu et l\u2019impasse Satan, au hasard d\u2019une p\u00e9r\u00e9grination dans ta librairie de quartier, ce livre feuillet\u00e9. Ces nom et pr\u00e9nom \u2013 <em>Jo Clock<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu r\u00e9p\u00e8tes ces deux monosyllabes, plusieurs fois, \u00e0 haute voix \u2013 <em>Jo Clock<\/em> \u2013 2 br\u00e8ves [<em>DJO \/ KLOK<\/em>]&nbsp;; 2 [O], cern\u00e9s par quelques consonnes explosives&nbsp;; 2 phon\u00e8mes lapidaires surpris de leur coexistence. Le premier O point\u00e9 au bord de l\u2019orifice de tes l\u00e8vres, attend l\u2019implicite de ton top d\u00e9part avant d\u2019\u00e9mettre \u2013 la deuxi\u00e8me syllabe ; le O suivant \u2013 il reste un instant b\u00e9atement dans l\u2019alc\u00f4ve de ta langue toute retourn\u00e9e, coinc\u00e9 entre le fond de ton palais et l\u2019expir\u2026 de ta bouche entrouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, tu ne sais plus quand, au d\u00e9tour d\u2019une rue \u2013 la chronom\u00e9trique rythmique de midi, entrecoup\u00e9e du frottement d\u20191 balai sur le trottoir. C\u2019est la seule fois o\u00f9 tu as entendu de pr\u00e8s ces carillons s\u2019imposant en bijoux royaux \u00e0 tout le pays. En des temps pas si lointains, tu ne le savais pas encore, ces cloches avaient signifi\u00e9 -r\u00e9sistance-\u00a0pour les habitants bombard\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu vacilles entre deux tempos \u2013 le balai et Big ben, Big ben et le balai \u2013 d\u2019abord au loin, la frappe du battant en fonte, dans la lourde gueule de la cloche, puis, tout pr\u00e8s, le l\u00e9ger chuintement de broussailles \u0153uvrant sur le trottoir \u00e0 l\u2019assemblage de petits tas. Au creux de ton apn\u00e9e, entre les salves de l\u2019airain et les frottements des branches du balai \u2013 1 refrain, qui s\u2019invente dans le vide sid\u00e9ral \u2013 ton seul appui.<\/p>\n\n\n\n<p>Vivre en cet instant dans l\u20191t\u00e9rieur du temps musical,<\/p>\n\n\n\n<p>et, dans l\u2019espace du temps de soi,<\/p>\n\n\n\n<p>de soi, en d\u00e9mesure.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Jo Clock<\/em> \u2013 m\u00e9connait l\u2019ingratitude de sa t\u00e2che \u2013 au contraire \u2013&nbsp; jour apr\u00e8s jour et par tous les temps&nbsp; \u2013 sauf les WE \u2013 balayure apr\u00e8s balayure, Jo joue entre les pulsations du bourdonnement de Big Ben et les r\u00eaches textures en crin de son balai&nbsp;; Jo d\u00e9cide \u2013 ou pas \u2013 d\u2019actionner son bras sur ce bout de trottoir londonien&nbsp;; Jo \u2013 incognito \u2013 exp\u00e9rimente une multitude de valeurs d\u2019intensit\u00e9, d\u2019acc\u00e9l\u00e9r\u00e9s, de ralentis, et nombre de variations&nbsp;; Jo balaie, la crasse de la ville, malaxe la poussi\u00e8re du temps, et de ses gestes symphoniques, compose et interpr\u00e8te une musique virtuose en plis minimalistes. <em>Jo Clock<\/em>, se joue du n\u00e9ant.<\/p>\n\n\n\n<p>12<sup>ieme <\/sup>coup de Big Ben. Tu as 12 ans. Tu es perdue dans la grande Londres. Une balayeuse de rue. Son \u0153il, son \u0153il qui d\u00e9vie en direction du nez. Elle louche \u2013 tu ne pourras pas d\u00e9chiffrer la partition de ses yeux pour te retrouver. Tes pupilles, \u00e9cartel\u00e9es entre le centre et l\u2019ext\u00e9rieur de son regard, sont ballot\u00e9es sur cette ligne de port\u00e9es bris\u00e9es. Dans son \u00e9largissement, 1 grand vide \u2013 o\u00f9 tu es seule.<\/p>\n\n\n\n<p>Jo \/ Clock \/ Jo \/ Clock \/ balaye 1 trottoir de Londres,<\/p>\n\n\n\n<p>vit en cet instant dans l\u20191t\u00e9rieur du temps musical,<\/p>\n\n\n\n<p>et, dans l\u2019espace du temps de soi,<\/p>\n\n\n\n<p>bat la mesure&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>de soi, en d\u00e9mesure<\/p>\n\n\n\n<p>1 o\u2019clock, two o\u2019clock\u2026 eleven o\u2019clock \u2026 twelve o\u2019clock\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u0153il de Jo. Ricochet \u2013 un jour tu ne sais plus quand, en songe \u2013 t\u00e9lescopage. Tu ne vois plus qu\u20191 \u0153il \u2013 1 \u0153il unique, rond, au milieu de son front, 1 front large \u2013 et dans le fond de cet \u0153il, la foudre, des \u00e9clairs, la temp\u00eate \u2013 1 \u0153il de cyclope, se d\u00e9battant dans l\u2019espace irrepr\u00e9sentable du Tartare \u2013 1 \u0153il m\u00e9t\u00e9orite \u2013 plongeant du ciel \u2013 \u00e0 la renverse, \u00e9ternellement \u2013 en direction, de ton lit \u2013 en son \u00e9paisseur m\u00eame \u2013 1 lit dans 1 chambre \u2013 dans ta chambre d\u2019enfant. Duret\u00e9 du matelas, \u00e7a grouille du dedans. Duret\u00e9 du bois de lit et du sommier. Ton corps pesant mais absent, plaqu\u00e9, coll\u00e9. Une course sans jambes&nbsp;: m\u00eame pas une lev\u00e9e de quelques grammes. Dans le blanc de tes draps \u2013 la figure fant\u00f4me de ta bouche grima\u00e7ante \u2013 tu es, et n\u2019es plus que, ce vague rictus qui a peur. Le son gonfle. Tu vas, tu veux \u2013 ne plus entendre les pulsations m\u00e9triques de Big Ben. Mais, Big ben ne s\u2019arr\u00eate jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u0153il de Jo. L\u2019\u0153il de Jo sort de son orbite, se lance dans un ciel d\u00e9vi\u00e9 entre Ouranos et Ga\u00efa. L\u2019\u0153il de Jo, secoue des diagonales, d\u2019\u00e9tangs glac\u00e9s, de lacs de soufre&nbsp;bouillant, surgit des vagues de mers de feu \u2013 d\u00e9bordements f\u00e9roces, brouhahas de cl\u00e9s de sol, de fa, d\u2019ut, et d\u00e9chainements de port\u00e9es d\u2019\u00e9toiles grin\u00e7antes \u2013 le balai, au pied de Big ben, frotte. L\u2019\u0153il, joue sa danse macabre \u2013 s\u2019\u00e9loigne sans jamais te perdre des yeux, te fr\u00f4le mais ne s\u2019appuie pas, se cache, pour r\u00e9apparaitre et s\u2019ajuster tout contre toi. D\u2019une voix blanche \u00e0 la tessiture de langue inconnue, l\u2019avatar de diable, rit \u00e0 ton oreille, s\u2019amuse \u00e0 la mesure \u2013 de sa d\u00e9mesure.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu glisses sans fin, en rotations convulsives, \u00e9perdue dans l\u2019air vici\u00e9 d\u2019un vent cinglant, chute dans la houle de nuages essouffl\u00e9s, au milieu des interlignes bris\u00e9es du ciel et de la terre, aspir\u00e9e dans des ondes magn\u00e9tiques \u2013 jusqu\u2019\u00e0, l\u2019endroit le plus souterrain du monde \u2013 un temps, \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur \u2013 tu vas, tu veux \u2013 crier&nbsp;: petite boule compacte, recroquevill\u00e9e, sonn\u00e9e par le chant des sir\u00e8nes, d\u00e9chir\u00e9e, accul\u00e9e sur ce sol et ce ciel d\u00e9rob\u00e9s \u2013&nbsp; caresse les parties fines derri\u00e8re les volets des morts, n\u2019entend plus que la sonate morbide des vagissements de bacchantes.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Tu vas, tu veux \u2013 lever les yeux.<\/li>\n\n\n\n<li>Pourquoi je n\u2019y arrive pas&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Ne pas pouvoir voir et entendre, un lieu de l\u2019\u00eatre.<\/li>\n\n\n\n<li>Cette faim de mort, pourquoi\u2026 ?<\/li>\n\n\n\n<li>J\u2019ai ou\u00efe dire, in\u00e9vitable.<\/li>\n\n\n\n<li>Et, ces destructions\u2026 ?<\/li>\n\n\n\n<li>Des trag\u00e9dies en refrain.&nbsp;<\/li>\n\n\n\n<li>Alors\u2026&nbsp;? Fuir&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Claudicante, \u00e0 l\u2019infini, renaitre \u00e0 la d\u00e9cision de vivre. Vague espoir anarchique. Composer. Mais aucune garantie.<\/li>\n\n\n\n<li>\u2026 <em>Jo Clock<\/em>&nbsp;?<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chez Platon &#8211; Gravure de Ludwig Mack (de) d&rsquo;apr\u00e8s un dessin de Rudolf Lohbauer (de)&nbsp;repr\u00e9sentant les trois juges des Enfers (1829). Entre le passage Dieu et l\u2019impasse Satan, au hasard d\u2019une p\u00e9r\u00e9grination dans ta librairie de quartier, ce livre feuillet\u00e9. Ces nom et pr\u00e9nom \u2013 Jo Clock. 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