{"id":206162,"date":"2026-02-19T21:57:49","date_gmt":"2026-02-19T20:57:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=206162"},"modified":"2026-02-21T10:37:29","modified_gmt":"2026-02-21T09:37:29","slug":"construire-03-la-peur-de-mourir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-03-la-peur-de-mourir\/","title":{"rendered":"#construire #03 | La peur de mourir"},"content":{"rendered":"\n<p>Je porte avec discipline mon corps chaque jour \u00e0 la clinique. Je savoure l&rsquo;instant o\u00f9 je m&rsquo;assi\u00e9rai nue sur le tabouret en bois et attendrai que Rohit revienne et se tienne derri\u00e8re moi avec l&rsquo;huile dont il enduira mon cr\u00e2ne pour le masser, puis les \u00e9paules, puis tout le corps quand je m&rsquo;allongerai sur le ventre au milieu de la pi\u00e8ce de briques rouges ajour\u00e9e qui laissent voir les palmes des cocotiers, dans la chaleur et les chants du temple tout en haut du village. Je suis de retour depuis deux semaines et ce rituel me manque. Je me masse moi-m\u00eame. L&rsquo;odeur de l&rsquo;huile que j&rsquo;ai ramen\u00e9e si je ferme les yeux, m&#8217;emporte l\u00e0 o\u00f9 j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 mass\u00e9e, baign\u00e9e, frott\u00e9e, envelopp\u00e9e comme berc\u00e9e par les gestes attentifs de ceux que j&rsquo;ai retrouv\u00e9s chaque jour pendant douze jours en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi dans la m\u00eame salle et que j&rsquo;ai quitt\u00e9 \u00e0 regret et qui reste grav\u00e9e dans ma m\u00e9moire. Ce ne sont pas ses pieds qui appuient sur mes cuisses, mes jambes et mon dos, mais je peux respirer comme je respirais alors. Je peux refaire le trajet du Golden sand h\u00f4tel \u00e0 la clinique, seule dans la chaude apr\u00e8s-midi. Il y a une maison bleue en construction une fois qu&rsquo;on a quitt\u00e9 l&rsquo;h\u00f4tel et d\u00e9pass\u00e9 le parking o\u00f9 des femmes russes en par\u00e9o sont assises le matin en cercle sur des chaises en plastique autour d&rsquo;une Indienne qui leur coupe des noix de coco. J&rsquo;avais not\u00e9 que des hommes abattaient des murs de la maison et, aujourd&rsquo;hui, elle est presque termin\u00e9e. Il y a encore un amas de remblais, mais les murs sont mont\u00e9s ainsi que le toit. Les ouvriers y travaillent encore quand je passe l&rsquo;apr\u00e8s-midi pour me rendre \u00e0 la clinique. Je me dis qu&rsquo;un jour, elle sera finie. Il n&rsquo;y aura plus d&rsquo;ouvriers pour clouer une planche ou poser une brique. Elle sera finie et habit\u00e9e par des gens qui ne l&rsquo;auront pas vue quand les ouvriers cassaient ses murs pour les d\u00e9placer et les monter ailleurs. Je suis venue \u00e0 Kovalam gu\u00e9rir un chagrin d&rsquo;amour comme on r\u00e9habilite une maison en agrandissant une pi\u00e8ce ou en changeant la destination d&rsquo;une autre. J&rsquo;apprends le temps \u00e0 Kovalam. Le temps d&rsquo;un trajet de l&rsquo;h\u00f4tel \u00e0 la clinique de la clinique \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. De l&rsquo;h\u00f4tel au bout de la plage l\u00e0 o\u00f9 attendent les chauffeurs de Tuk Tuk ou de l&rsquo;h\u00f4tel au Lonely planet qui est un restaurant \u00e0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 de Kovalam et qu&rsquo;Enora estime loin quand on y est pourtant seulement en dix minutes \u00e0 pied. Kovalam me tient chaud. Kovalam berce mon c\u0153ur et je pourrais vivre l\u00e0 toute ma vie \u00e0 l&rsquo;abri du chagrin, m\u00eame seule tant que chaque jour je suis mass\u00e9e, baign\u00e9e, envelopp\u00e9e, regard\u00e9e. Je suis revenue depuis deux semaines et ce ne sont pas les images de Kovalam qui me hantent, mais celle du Morne Vert. Je me souviens que celui dont je veux taire le nom comme si cela pouvait aider \u00e0 l&rsquo;effacer n&rsquo;a jamais su me dire adieu. Il disait toujours \u00e0 plus tard. M\u00eame quand on il a rompu, il a dit \u00ab\u00a0\u00e0 plus tard, je ne veux pas te perdre de vue\u00a0\u00bb. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 heureuse \u00e0 Kovalam, mais je sais que la fin est advenue. Si je veux, je pourrais revenir l&rsquo;an prochain, mais, pour l&rsquo;heure, c&rsquo;est fini. J&rsquo;accepte la fin. Je sais dire c&rsquo;est fini. Les images des pitons du Morne Vert viennent cogner \u00e0 mon c\u0153ur et le griffe et le d\u00e9chire. Pourtant, c&rsquo;est fini le Morne Vert. Il a dit: \u00ab\u00a0Nous n&rsquo;avions pas tant d&rsquo;atomes crochus\u00a0\u00bb. Il a dit : \u00ab\u00a0Nous n&rsquo;\u00e9tions pas compatibles\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Compatibles\u00a0\u00bb. Ce mot jure avec les sentiments que je refuse de l\u00e2cher. Ce qui aime en moi se fout de la compatibilit\u00e9. Je devrais m\u2019inqui\u00e9ter de ce qui est compatible pour ne pas avoir mal. L&rsquo;amour devient une n\u00e9gociation r\u00e9ussie que des applications peuvent d\u00e9crypter et analyser pour me rassurer sur sa long\u00e9vit\u00e9, puisqu\u2019\u00e9tablie entre personnes compatibles. Il a dit \u00ab\u00a0\u00e0 plus tard\u00a0\u00bb comme ceux qui ne peuvent jamais finir le pot de confiture et en laisse une lichette, ou ceux qui ne ferment jamais les portes. Peut-\u00eatre que ne pas fermer les portes, c&rsquo;est li\u00e9 \u00e0 la peur de finir, \u00e0 la peur de mourir. Je sais que j&rsquo;ai peur de mourir. Je le sais parce que je suis rentr\u00e9e dans la mer sans oser aller plus loin que l&rsquo;eau \u00e0 mi-cuisse, moi qui pourtant nage quatre kilom\u00e8tres en pleine mer tous les dimanches d&rsquo;habitude dans la mer cara\u00efbe que je connais et que j&rsquo;ai apprivois\u00e9e. Je n&rsquo;ai pas apprivois\u00e9 l&rsquo;oc\u00e9an indien et j&rsquo;ai peur qu&rsquo;un courant ne m&#8217;emporte sans que je puisse lutter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je porte avec discipline mon corps chaque jour \u00e0 la clinique. Je savoure l&rsquo;instant o\u00f9 je m&rsquo;assi\u00e9rai nue sur le tabouret en bois et attendrai que Rohit revienne et se tienne derri\u00e8re moi avec l&rsquo;huile dont il enduira mon cr\u00e2ne pour le masser, puis les \u00e9paules, puis tout le corps quand je m&rsquo;allongerai sur le ventre au milieu de la <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-03-la-peur-de-mourir\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#construire #03 | La peur de mourir<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":624,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7934,7952],"tags":[1113,1958,277,2102,5755],"class_list":["post-206162","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-construire-nouveau-cycle-2026","category-construire-03-lhomme-qui-tua-roland-barthes","tag-amour","tag-manque","tag-mort","tag-ocean","tag-perte"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/206162","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/624"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=206162"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/206162\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":206208,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/206162\/revisions\/206208"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=206162"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=206162"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=206162"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}